XA .N*39 Tome h 182U ANNALES EUROPÉENNES. ■ EXPLICATION DE LA GRAVURE DU FRONTISPICE. Mexicains contemplant les riches productions du Haut-Mexique. i . Le pinus columbaria , qui pourroit fort bien être aussi X aruntaria du Chili. i. Le second arbre est le ravenala, ou l'arbre des voyageurs, de la famille des bananiers, fort utile aux habitans de Madagascar, qui se servent de ses feuilles pour couvrir leurs maisons , et font de la farine avec ses graines , après avoir retiré de l'huile de la pelli- cule bleue qui les couvre. 3. Le pinus balestris , dont les branches se termi-. nent en beaux et volumineux panaches. LIBRARV W YORK ICAL • rfcrer/ecif: ' (> ;/;/<(/< . i Zif/i * * EUROPÉENNES , PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, ANCIEN OFFICIER DU GENIE , MEMBRE DES SOCIÉTÉS GEOGRAPHIQUE , PHILANTROPIQUK , ETC. , ETC. -©-« TOME QUATRIÈME. PREMIERE LIVRAISON DE LA DEUXIEME ANNEE. PARIS , M. RAUCH, Ingénieur en retraite, Directeur des Annales, .:niiz { Place Royale , N° 20, C J. TROUVÉ, Imp.-Lib., rue des Filles:S.-Thomos,TN l824- / 9 10 ANNALES EUROPEENNES DE PHYSIQUE VÉGÉTALE ET D'ÉCONOMIE PUBLIQUE. RÉDIGÉES Par une Société d'Auteurs connus par des ouvrages de Physique. d'HlSTOIRE NATURELLE et d'ÉcONOMIE PUBLIQUE. Plusieurs de nos abonnés, ayant témoigné le désir de voir les différentes livraisons, ornées d'une lithographie, représentant quelques su- jets pris dans la nature et dignes d'intéresser le lecteur , nous avons souscrit à ce vœu avec d'au- tant plus d'empressement , que nous éprouvions le même besoin à le remplir. Ce commencement d'une opération nouvelle, ayant exigé plus de temps qu'on n'avoit pu prévoir^ nous osons comp- ter sur l'indulgence de nos abonnés, en laveur du motif qui a donné lieu à ce retard et qui m- se renouvellera plus (1). (i) Des obstacles de plus d'un genre avoient concouru à ce retard; heureusement ces difficultés sont vaincues. 2. 1 2 ANNALES Ce tableau , quoique réunissant des végétaux de contrées différentes , que nous avons fait des- siner dans le beau jardin de M. Boursault, re- présente un site du Haut-Mexique , d'où l'on a tiré le pinus columbaria , qui pourroit fort bien être aussi Y araucaria du Chili : ce pin, qui a déjà plus de vingt pieds d'élévation, et qui pa- roi t parvenir à une grande hauteur , est un des végétaux les plus gracieux qui soit dans la na- ture ; ses branches , terminées à leur extrémité par des bouillons , ont réellement la forme pleine de ces belles palmes produites par nos plus ha- biles dessinateurs , et qu'on adapte aux décors qui exigent de la pompe ou de la somptuosité. Il y a dans le port et les formes de ce bel arbre , un luxe et une suavité qui portent à l'admira- tion. On diroit que la nature s'est plu à y étaler une partie de ses grâces, pour ravir les heureux Mexicains , doni on en a placé deux sous ses riches branches , accompagnés du lama et de la vigogne qui appartiennent à ces belles contrées. Cet arbre qui décoreroit majestueusement le Des hommes au-dessus de tout éloge , ont voulu qu'un journal aussi spécialement voué à la prospérité publique , eût son cours régulier , et le directeur a maintenant le bonheur de pouvoir donner l'assurance que ce vœu pourra dorénavant s'exécuter avec exactitude. EUROPÉENNES. 3 parvis des temples , les demeures royales , les placeset les jardins publias, est encore fort rare. Il en existe un au Jardin du Roi , d'environ trois pieds de hauteur. Il mérite d'être multi- plie' partout, et peut-être dans cinquante ans sera- t-il aussi répandu que le sont aujourd'hui les cèdres et les platanes que nous avons tires de l'Asie et de l'Amérique. Le second arbre est le ravenala, ou l'arbre des voyageurs , de la famille des bananiers , fort utile aux habitans de Madagascar , qui se servent de ses feuilles pour couvrir leurs maisons , et font de la farine avec ses graines, après avoir retiré de l'huile de la pellicule bleue qui les couvre. Le ravenala est une véritable merveille vé- gétale. Si dans tout ce qui existe, l'observateur n'y reconnoissoit un but éminemment merveil- leux , on seroit tenté de croire que la Providence a voulu témoigner, dans la structure et les pro- priétés de ce palmier , ses vues visibles sur la mission harmonique , que chaque objet de la création , est destiné à remplir dans ce vaste univers. Cet arbre vigoureux , qui s'élève à la hauteur des palmiers, croît comme le cocotier et le cèdre dans les lieux les plus arides ; pousse des feuilles depuis six jusqu'à quinze pieds de longueur, sur 1. 4 ANNALES deux pieds ei plus de large ; ces feuilles de vingt à trente pieds carrés de surface ; ont la vertu d'aspirer les vapeurs de la mer, les rosées du soir et les rosées matinales ; mais , comme sous celte zone torridienne , ces gouttes d'eau sans cesse renouvelées, se seroient aussi sans cesse évaporées dans une atmosphère brûlante et aîiérée , la nature a, par un mécanisme par- ticulier, assuré la mission de ces fontaines vé- gétales, et voici comment : la nervure longitu- dinale qui sépare chacune de ces volumineuses feuilles en deux parties égales, forme une cannelure , ou petit canal de conduite qui reçoit des nervures latérales très-multipliées et fort inclinées, les petits filets d'eau des gouttes qu'elles réunissent. La cannelure de chaque feuille abou- tissant à un orifice de ia tige de l'arbre, vide immédiatement et constamment soir urne au fond de la citerne, qui offre toujours au pied de cet arbre si prévoyant , une eau fraîche et limpide au voyageur altéré. Sans doute., qu'une partie de cette eau est destinée à nourrir la vigueur de l'arbre lui-même ; mais , comme il y a toujours surabondance d'eau , on voit que l'homme étoit visiblement l'objet de cette mer- veilleuse disposition. Ce signe visible de l'harmonieuse prévoyance qui règne dans toute la nature, nous démontre rruoiM- i:\ines. 5 avec raille autres preuves semblables, qu'il existe dans ce monde des voix et des intelligences mystérieuses , dont on s'efforce vainement à al- térer la vérité et le charme. Ici, on voit clairement la destination du ra- venala : la grande surface de ses feuilles desti- nées à pomper beaucoup d'eau; la disposition des nervures latérales , qui la font couler dans la cannelure longitudinale, fort inclinée sur l'oriliee de la tige auquel elle aboutit, pour verser immédiatement les eaux au fond du bas- sin. C'est évidemment l'effet d'une volonté su- prême, au-dessus de îa puissance humaine, qu'on ne sauroit assez admirer. Mais cette vertu attractive a été départie à tous les végétaux pour entretenir l'harmonie générale entre les différens agens de la nature. Tous nos arbres exercent le même pouvoir bien- faisant sur les fluides de l'atmosphère ; seule- ment , nous n'y voyons pas l'effet de cette admi- rable hydraulique d'une manière aussi mani- feste que dans l'arbre des voyageurs : cependant la force de succion étant la même , on peut juger de quelle haute importance doit être un bois pour une contrée, sous le simple rapport des eaux , destinées à entretenir sa fraîcheur et sa fécondité. On a également placé dans le tableau \epinus 6 ANWALES balestris , dont les branches se terminent en beaux et volumineux panaches , et le lantania > de la famille des palmiers, qui montre dans l'agencement de ses belles feuilles , toutes les grâces de l'éventail végétal (1). Le jardin de M. Boursault, situé rue Blan- che , n° 20, est après le Jardin du Roi , un des plus curieux de Paris , par la riche diversité des végétaux exotiques, dont le propriétaire a déjà naturalisé un grand nombre par la voie des semis , de manière à rendre des arbres très- précieux, propres à prendre un jour rang jusque dans nos forets. Nous y avons vu aussi un beau cannellier de Ceylan , dont le second tiré du même jardin , enrichit déjà les meilleures expositions de l'E- gypte. Le vice-roi, qui règne aujourd'hui sur cette terre aux grands souvenirs , désirant l'enri- chir de la cannelle, qu'on cherchoit autrefois à travers la mer Rouge et l'Océan indien, envoya un agent à M. Boursault, pour faire l'acquisition (1) Cette description prouve que le dessinateur n'a point rempli la tâche qu'on lui a confiée , puisque le pin du Haut- Mexique ; lepinus balestris, et le ravenala , ne sont pas rendus avec assez de vérité j qu'en outre , le lama , la vigogne et l'éventariVde la Chine , ont été omis , malgré les observations qu'on a faites à ce sujet. EUROPÉENNES. J d'un de ces deux arbres ; le marche fut conclu , et le sujet transporté et planté près du Caire, prospère et se multiplie, par une multitude de graines qu'il donne déjà chaque année. 11 est à présumer , que , dans un demi-siècle , l'Egypte possédera, par cette heureuse opération r autant de bois odoriférans de cannelliers , que l'île de Ceylan en possède elle-même, et que ce pré- cieux végétal , qui doit devenir un puissant anti- dote contre la peste , presque endémique dans ce pays, parviendra par la suite, à porter aussi ses suaves parfums jusque dans les forets afri- caines. Il est doux de remarquer , que le premier caféier transplanté aux Antilles, et qui a été la source de cent soixante millions de livres de café que produisent maintenant ces îles , est sorti des serres du Jardin des Plantes de Paris , ainsi que l'arbre à pain envoyé dans la Guyane fran- çaise, où il prospère , et que le premier cannel- lier propagé en Egypte, où il doit avec le temps excercer une haute influence , provient égale- ment d'une des serres de Paris. 8 A'NWALES Mémoire adressé au Directeur des Annales Eu- ropéennes , par M. Gravier , Membre de la Commission des antiquités des Vosges, «Monsieur, » J'ai lu dans la dixième livraison de vos inté- ressantes Annales , les réponses que vous faites aux observations envoyées par la préfecture du Lot ; relatives à l'influence des forêts sur les cli matures. Je viens vous offrir quelques docu- mens à l'appui de votre opinion : nous autres , petits archéologues de province, nous n'avons d'autre tâche à remplir que de recueillir des faits sans avoir le privilège de les orner de bril- lantes fictions. » Le val de Saint-Dié, dans les V osges, est sous le 25 e degré de longitude et le 49 e ae latitude Nord-Est. Il est ouvert à l'Est et borné à l'Ouest par une chaîne de montagnes qui s'étend du Midi au Nord. La rivière de Meurthe qui l'arrose coule du Sud-Est au Nord-Ouest , et sépare la ville du faubourg ; elle prend sa source dans les montagnes granitiques du "Valtin, à six lieues de Saint-Dié. Les montagnes du val sont des monumens diluviens. » Lorsque l'évêque de Nevers vint , vers EUROPÉENNES. 9 l'an 660 , fonder un monastère dans ce val qu'il nomma Galilée, et qu'en son honneur nous appelons Saint-Dié, il plaça cet établissement sur un plateau qui domine ,1a plaine , aux pieds de la montagne d'Osmont ; ses moines défri- chèrent par nécessité , leurs successeurs ont dé- friché par besoin , et ces défrichemens faits probablement sans consulter l'influence qu'ils pourroient avoir sur la climature, l'adoucirent tellement que, dès le rx c siècle, au plus tard, on introduisit dans le val de Galilée la culture de la vigne. De la vigne au centre des Vosges ! rien de plus vrai pourtant; nos archives nous en fournissent une preuve irrécusable. On voit par un titre du x e siècle , que plusieurs co- teaux défrichés dans le voisinage du monastère et à l'aspect du Midi , garantis des vents du Nord , par le couronnement de leurs sommets , dévoient , aux frères du chapitre , quelques seilles de vin livrables à la Saint- Martin. (Trois seilles faisoient une charretée.) Ces vignes furent par la suite soumises à lu dixme, et au xvi e siècle la dixme fut remplacée par un abonnement. Ce ne fut qu'au xvir siècle que l'on abandonna cette culture; le climat avoit cessé de lui être favorable ; mais une si longue persévérance fait présumer que les petits vignobles de Galilée étoient passablement productifs , et que 10 ANNALES le vin des moines valoit au moins celui de l'en- clos du Louvre. » L'arrivée des Suédois dans le val de Saint- Dié, en avril 1659, fut l'époque de l'entière disparition de la vigne. Les ravages qu'ils y commirent, forcèrent les habitans de s'expatrier, et lorsque ceux-ci rentrèrent dans leur petite ville , à demi-incendiée , ils abattirent , sans choix ni raison , les arbres les plus à leur portée: c'étoient précisément ceux qui garantissoient leurs vignes des vents du Nord , et du vent plus désastreux encore, que l'on nomme Y Ardennes* Ces déboisemens subits changèrent tellement la température, que les vains efforts que l'on fit alors , et que l'on a faits depuis pour rétablir l'ancienne culture, l'ont fait totalement oublier. Elle fut remplacée , à la même époque , par la merveilleuse pomme de terre que l'on ne cul- tivoit encore que par curiosité ; mais qui se pro- pagea si rapidement , que les moines l'assu- jettirent à la dixme, vers la fin du même siècle. » Ces déboisemens sont attestés par des baux authentiques; les forêts défrichées étoient con- verties en pâturages, qui furent affermés à long bail pour la deuxième fois en 1705. » La perte des récoltes, en vin, ne fut pas la seule qu'essuya le val de Saint-Dié , par la EUROPÉENNES. 11 destruction de ses abris; l'effrayante diminution des eaux, et la dégradation de ses vallées, sont des monumens aftligeans de l'imprévoyance des anciens. C'est encore l'histoire que je vais citer, ainsi que les titres de nos archives , pour démon- trer cette diminution et ses causes. » Le moine de Saint-Dié qui a écrit , vers l'an 954, la vie de l'évéque de Nevers, faisant la description de la Galilée des Vosges, ajoute : Quam interluit et irrigat Mortha piscosus et vastus fluvius \ Quels que soient les erreurs du x e siècle , il n'est pas présumable que l'auteur ait voulu faire passer aux yeux de ses contem- porains la petite rivière qui nous reste , pour un fleuve vaste et poissonneux, si elle eût été alors ce qu'elle est aujourd'hui. 11 est bien moins croyable encore que le pape Léon IX, qui avoit fréquenté le val de Galilée , eût laissé subsister dans cet écrit une hyperbole outrée , qui pou- voit en faire supposer d'autres sur des points moins connus , lorsque ce pontife approuva la vie du fondateur de Galilée. Cette assertion d'ailleurs est confirmée par les droictures de la ville de Saint-Dié , où l'on trouve que chaque habitant avoit le droit de pêche tous, les jours maigres de l'année ( il y en avoit beaucoup autrefois); et tous les jours sans exception, lorsque sa femme étoit en couche , de prendre 12 ANNALES du poisson autant qu'il lui en falloit pour sa consommation, pour celle de six de ses voisins, et pour en échanger contre le pain et le vin nécessaires à ses repas de chacun desdits jours. Les Galiléens jouissoient encore de ce privi- lège au xv e siècle , ce qui fait présumer que leurs seigneurs ecclési astiques n'appréhendoient pas encore la dépopulation de leur rivière. » D'après notre auteur, la Meurthe haignoit encore, au x e siècle, les murs du Monastère; mais les éboulemens , survenus depuis que les bords de cette rivière ont été défrichés, l'en ont tellement éloigné , que dès le xn e siècle on a pu fonder une petite ville entre ce monastère et la ri- vière. On peut juger de l'empiétement du solide sur le liquide aux deux rives du fleuve, pa r ce q ui est arrivé dans la ville même. La rue Rochotte , qui longe le monastère sur une partie de l'ancien lit de la Meurthe , s'est progressivement élevée de plus de quinze pieds de mille cinq cent cinquante- quatre à mille sept cent cinquante- sept* On a trouvé , dans des fouilles récemment faites à dix pieds de profondeur, un dessus de porte aux armes de Lorraine et beaucoup de pierres de taille, que le propriétaire n'a pas exhumées parce qu'il nen avoit pas besoin. » La Meurthe étoit grossie dans son cours du Valtin à Saint-Dié, par une infinité de mis- EUROPÉENNES. l3 seaux dont le' volume a considérablement di- minué depuis les défrichemens. J'en pourrois citer plusieurs qui J dans le xv e siècle, faisoient encore mouvoir des usines ) telles que moulins, papeteries et fonleries pour les étoffes de laine , et qui ne sont plus aujourd'hui que des torrens qui ravagent les campagnes après la moindre averse. Leurs bords, dépouillés de l'ombre pro- tectrice qui en faisoit autrefois de paisibles ruis- seaux , fatiguent la vue par l'horrible rugosité qu'ils impriment aux coteaux. Ce n'est plus que dans leur fougue que ces torrens enflent la Meur- the , et que cette rivière coule à pleins bords ; mais l'énorme masse de sable et de galets qu'ils j roulent et qu'ils entassent chaque année, ne pouvant être entraînée par le courant ordinaire hors des parties les moins déclives , il est à craindre qu'avant un siècle nos enfans n'établis- sent leurs caves au premier étage de nos maisons. » Voilà les effets ; recherchons les causes. La dégradation des forêts se fit apercevoir dès l'an i54o. Les seigneurs laïques et ecclésiasti- ques s'en plaignoient au duc Antoine , et lui remontrèrent que les forêts tendoient à leur prochaine démolition ? si l'on ne fixoit à un taux plus élevé la peine pécuniaire applicable aux délits. Jusqu'alors on avoit usé des forêts aussi largement qu« de la rivière. Outre le bois que l4 ANNALES Ton distribuent aux habitans, ceux-ci pouvoient s'en procurer à leur choix , pourvu qu'ils ne fussent pas pris , en flagrant délit, dans la forêt même. Dès qu'ils avoient atteint la lisière avec leurs chars ou chariots , il n'existoit plus de délit, le bois enlevé furtivement étoit légitime- ment acquis au délinquant, parce que, disent les droictures , le bois et l'eau n'ont pas de suite. Le bon duc doubla les amendes , et les seigneurs augmentèrent le nombre de leurs gardes; mais ces plaintes des seigneurs étoient-elles fondées? Les délits ne pouvoient être si fréquens dans un pays où le bois étoit à vil prix, où chacun en avoit pour sa consommation et pour ses cons- tructions: les dégâts quiexistoient, les seigneurs eux-mêmes les avoient commis depuis la fin du siècle précédent, époque mémorable du premier flottage des sapins sur la Meurthe. Ces seigneurs toujours en guerre entre eux, et je n'en excepte pas les moines, lorsqu'ils ne la faisoient pas à l'étranger, trouvoient dans des exploitations ex- traordinaires et dans rétablissement d'un plus grand nombre de scieries ^ les moyens de sou- tenir leurs querelles ou de fournir à des dé- penses excessives. Ils firent au commencement du xvi e siècle des abattis considérables , justi- fiés à la vérité par une détresse générale. Ce fut à cette époque : i° que commença le change- EUROPÉENNES. l5 ment de climature d'une manière plus sensible ; 2° que, par une suite naturelle, la dîme de vin produisant moins, fut remplacée par un abon- nement plus avantageux aux décimateurs ec- clésiastiques ; ce fut alors que les eaux de la Meurthe éprouvèrent la plus forte diminution et que ce fleuve vaste et poissonneux, trop en- orgueilli de transporter au loin la dépouille séculaire de nos montagnes , fut puni de son in- gratitude par l'état d'abaissement où il se trouve réduit. n Tel est, Monsieur, le résultat incontestable du déboisement des sommets et de la pente ra- pide des montagnes de l'arrondissement de Saint- Dié. Plus d'équilibre dans les élémens : des chaleurs brûlantes précédées et suivies de fraî- cheurs perfides ; peu ou point d'eau lorsqu'elle seroit nécessaire , ou d'affreux débordemens. » Si cette esquisse historique de la dégrada- tion de nos montagnes, vous semble conforme aux principes que vous défendez si victorieuse- ment, je vous prie d'en disposer à volonté et d'agréer l'assurance de la considération la plus distinguée avec laquelle j'ai l'honneur, etc. » Ces observations historiques, qui peuvent s'ap- pliquer à tous les départemens , ajoutent une preuve de plus, à ce que nous avons déjà exposé dans les douze livraisons précédentes, que dans l6 ANNALES les temps antérieurs la nature s'est montrée dans un état de grandeur , de force et de fécondité , qui a successivement décliné jusqu'à nous, non qu'elle soit altérable de sa propre essence , mais parce que l'homme, toujours aveugle dans ses travaux a , en attaquant la base du règne végétal „ porté le désordre dans la primitive har- monie des élémens , sans songer qu'il immoîoit sa postérité, qu'il la vouoit à des privations et à des maux qui deviennent tous les jours plus ri- goureux ! Jl seroit fort qL désirer que dans chaque dépar- tement quelque membre de la commission des antiquités voulût, comme a fait si bien M. Gra- vier, explorer les archives du pays, et donner, en parlant des plus hautes époques bien con- nues , l'état comparatif de la situation générale de la nature d'alors , avec celle bien misérable- ment mutilée , sur laquelle nous avons à gémir aujourd'hui. Ces tableaux frappans par des faits bien cons- tatés , nous feroient voir, que ces végétaux su- perbes, dont la main de Dieu avoit couronné nos montagnes, sont anéantis; que les sources et les ruisseaux qui y avoient pris naissance , n'exis- tent plus ; que beaucoup de rivières et des fleuves, jadis féconds et poissonneux , sont sans habitans et réduits , par l'intermittence de leurs EUROPÉEN SES. 17 cours , au iriste rôle de lorrens dévastateurs } que tant et de si nombreuses existences variées, qui répandoient l'abondance et l'alégresse dans toute la nature, sont remplacées par le vide, le silence et la morne tristesse qui régnent là , où naguères tout étoit embelli et animé par la mu- nificence divine. Peut-être touchons-nous à l'époque fortunée, où, reconnoissant les calamités qui résultent des mutilations faites à la nature, on s'occupera bientôt de les réparer et de rendre au beau royau- me de France, avec une partie de la pompe végé- tale dont il se trouve dépouillé, ses anciennes cli- matures et mille fécondités nouvelles , qu'on pourroit ajouter à tout ce qu'elle possède déjà. Voici un écrit qui circule et qu'on vient de nous adresser, parce que le sujet a été puisé dans ces Annales: « Il se traite depuis quelque temps une cause de la plus haute nationalité et dont j'ai l'hon- neur de vous prier d'en faire part à vos lecteurs qui y sont généralement intéressés. » L'observateur remarque, que l'esprit public acquiert en France une activité prodigieuse j 2. « 1 S ANNALES impatient d'atteindre tous les Liens possibles , il ne s'agit plus que de lui donner une direction heureuse; que de lui montrer un Lut national, pour réaliser avec rapidité de grandes choses et surtout beaucoup de choses utiles, » Déjà une seule compagnie a réuni cent mil- lions pour la construction des communications nautiques, et rapprocher ainsi les Français et les objets d'échange sur tous les points du royaume ; nous voyons également se former tous les genres de compagnies d'assurance , pour adoucir l'effet des malheurs accidentels i ces établissemens prouvent , que ce ne sont ni les fonds, ni le patriotisme qui nous manquent, et que, dès qu'il s'agit du bonheur et de la pros- périté de la France , tous les cœurs s'ouvrent dans une heureuse exaltation. » Ces dispositions nous préparent à une œu- vre immense , sans exemples encore, vaste dans sa conception , rayonnante de biens solides à créer ; œuvre désirée par toute la nation ; celle de fructifier, dans un temps donné, tous les espaces incultes qui existent sur toute la sur- face du royaume , et à repeupler aussi nos eaux vides , en poissons nouveaux. » La France se compose d'environ cent trente-deux millions d'arpens; plus de vingt EUROPÉENNES. 1Q millions (1) sont dans un étal de néant, ravisa la vie et à la production ; là , où la toute puis- sante nature y avoit répandu la fécondité' avec toutes les grâces qui lui appartiennent. Beau- coup de nos belles montagnes et des plaines, couvertes naguères d'une riche végétation , pré- sentent le triste spectacle d'une dégradante nu- dité : le tarissement des sources , X amaigrisse- ment des ruisseaux , la diminution des poissons et des oiseaux, le déclimatement , l'intempérie des saisons, le silence et la tristesse des champs en sont le déplorable résultat. » On trouve dans les Annales Européenness l'examen de tout ce qui existoit dans les âges antérieurs au nôtre , avec ce que la main de l'homme a déjà détruit jusqu'à nous , et ce qu'il y auroit à faire pour régénérer les ancien- nes grandeurs de la nature , ef donner à tous les vides du sol de la France , la pompe fructueuse dont son heureuse situation le rend susceptible. » On y voit aussi la marche tracée, pour ar- river par des moyens simples et faciles à ce dé- sirable résultat. Tous les arbres de la terre dignes. (i) Le seul département des Basses-Alpes , un des moins vastes des quatre-vingt-six du royaume , présente un million d'arpens de terres déboisées, aujourd'hui vagues et incultes. 2. 20 ANNALES de couronner, d'embellir et de fructifier nos montagnes, sont indiqués aussi -bien que les poissons destinés à enrichir nos eaux. Il ne faut plus que le mot : que cela soit, qui émanera de la toute bonté royale pour donner à la France un aspect riche, majestueux, incomparable. » L'exécution pressante de ce vaste plan de prospérité générale (qui feroit bénir le Gouver- nement), exigeant une avance de capitaux, dont l'Etat peut difficilement disposer à volonté, on fait un appel à tous les capitalistes français (et déjà plusieurs du premier rang se sont pro- noncés ) , pour s'engager à fructifier dans un temps d jnné y et de la manière dont il sera pres- crit, tous les espaces incultes ou improductifs sur toute la surface de la France , moyennant la concession d'une partie du sol qu'on aura rendu à la production ,* en laissant l'autre part, soit aux communes, soit aux cantons, aux départe- mens, ou au Gouvernement. » Il s'agit ici de rendre à la nature sa première et pénétrante éloquence y de donner des voix nouvelles aux échos , de faire entendre encore le murmure des eaux dans la solitude desséchée qu'elles avoient abandonnées ; de remplacer le morne silence par des chants joyeux, et le deuil de la nature , par la renaissance de ses plus douces harmonies. EUROPEENNES. 2.1 » Cette grande opération qui tend à décupler, par une marche rapide , les richesses naturelles delà France, peut-être d'un demi-siècle plutôt que les ressources ordinaires ne pourroient le permettre , assurera .sans doute des avantages fort grands, à la compagnie qui exécutera les vues du Gouvernement;, mais ce sera toujours en résultat , enrichir l'Etat de toute l'opulence nouvelle qu'elle aura créée au profit delà nation entière. » Nous appartenons au règne d'une des plus grandes époques qui ait encore marqué dans les sociétés humaines : cherchons à l'illustrer, non en imitant la grandeur muette et stérile des monu- mens des anciens, mais en couvrant la terre natale de monumensvivans, choisis parmi les pi us helles et les plus utiles merveilles du règne végétal, qui, confiées à la nature, vivent avec les siècles, et qui , répandant sans cesse leurs trésors et leurs bienfaits sur la terre-, consolent le pauvre, ravissent le riche, et assurent les bénédictions les mieux méritées de la postérité. » Voilà, Monsieur, un plan vraiment fran- çais , puisé dans vos nobles et patriotiques tra- vaux, et dont la seule pensée peut déjà porter la consolation et l'alégresse jusque dans le der- nier hameau du royaume. Jamais rien d'aussi grand, jamais rien d'une utilité aussi gêné- 2 2 A VITALES raie n'a encore été offert aux vues bienfaisantes du Gouvernement : les vœux unanimes de la nation entière sont là; ils seront, n'en doutons pas, écoutés et réalisés. « Agréez, etc. » Les vues qu'on exprime ici , et les faciles moyens d'exécution qu'on présente , semblent ne laisser plus rien à désirer, pour mettre si- multanément en œuvre, cette vaste régénération de tant de choses indispensables à une vie heu- reuse , et que sollicitent tous les cantons de la France, parce qu'ils peuvent chacun, recevoir encore plus de solides trésors , que les plus riches n'en possèdent déjà. Les climats j les eaux et les poissons j les animaux et les oiseaux j la marine, les cons- tructions de tous les genres , le combustible in- dispensable à tous les ménages; une intarissable abondanceenproductionsalimentaires, indigènes ou étrangères; une salubrité inconnue aujour- d'hui ; le beau , le somptueux spectacle d'une nature rajeunie, variée et embellie jusqu'à l'en- chantement , voilà les fortunées réalités , qui découleroient sans efforts et dans une joie uni- verselle, de l'exécution du plan dont on vient de parler. EUROPÉENNES. 25 Le Gouvernement, qui, dans ses vues sages et grandes, accueille et honore toutes les pensées utiles, donne à tous les cœurs la confiante con- viction, qu'affranchi du sacrifice difficile des millions qu'il aurait à verser dans tous les dé- partemens, pour faire effectuer cette mémorable opération , il appuiera, il protégera une proposi- tion , dont le but tend à accélérer Ja multipli- cation des richesses de la France. La grande cause des forets, qui faisoient le bonheur et les délices de l'ancienne Gaule , commençant enfin à obtenir un intérêt solennel, nous saisissons le moment opportun, pour offrir a nos lecteurs l'opinion que M. de Bonald , député de l'Aveyron et ministre d'Etat, a émise lors de la discussion , sur la désastreuse aliéna- tion des bois, et qu'il a bien voulu adresser au directeur de ces Annales. M. de Bonald est un de ces sages qui honorent toute une nation : embrassant dans ses vertueuses méditations le pr.ssé, le présent et l'avenir, ses écrits sont de nature à pouvoir être lus avec fruit, dans tons les temps; ainsi l'opinion que nous présentons ici, quoique de 1817, a encore aujourd'hui le même mérite, la même fraîcheur 24 ANNALES qu'elle avoit le premier jour où elle fut publiée par ordre de la Chambre. Extrait de la lettre de M. de Bonald, qui ac- compagnoit l'envoi de l'opinion qu'on va lire : Je vous remercie, Monsieur, des éloges que vous voulez bien donner à mon opinion sur les forets, et je verrai avec plaisir que vous veuil- liez bien en citer quelques pages ; mais avec simplicité et sans éloges pour l'auteur. Il vous appartient, Monsieur, de traiter cette vaste et intéressante matière , que vous me paroissez avoir étudiée sous ses rapports les plus élevés et les plus généraux. J'ai défendu cette cause, comme toutes celles que je soutiens, avec la plus profonde conviction , qu'on fait à notre patrie un mal irréparable : car en vendant les forets, on vieillit à l'avance notre mère com- mune, ou plutôt on la tue, etc., etc. Jusqu'à présent les orateurs qui ont parlé sur la loi qui nous occupe , ont considéré quel- ques articles du budget , plutôt en financiers qu'en hommes d'Etat; et cependant la finance, tout orgueilleuse qu'elle est de ses théories sur lesquelles , au reste , les hommes et même les chiffres sont bien peu d'accord, îa finance peut apprendre quelque chose de la politique. Elle peut lui apprendre, en effet, que tout dans es finances, dépenses et moyens d'y pour- EUROPÉEN JS ES. 2 5 voir , est subordonné dans chaque Etat à la na- ture de l'Etat lui-même, et que, selon qu'il est continental ou insulaire , agricole ou commer- çant, monarchique ou républicain, et par con- séquent constitué pour la paix ou pour la guerre, pour la défense ou pour l'agression , le système de ses finances doit être différent, et qu'on ten- leroit vainement d'introduire chez l'un le système qui convient à l'autre, puisqu'il faudroit, pour le faire réussir, changer des choses qui ne chan- gent pas, et réformer même la nature. Ces réflexions s'appliquent à la question du crédit. J'avois, l'année dernière , présenté, sur cette importante matière, une opinion qui attira l'attention de ceux mêmes qui pouvoient ne pas Ja partager; je lis remarquer que le crédit pu- blic , ou , en d'autres termes , la facilité des emprunts se compose de la surabondance des capitaux, et de l'insuffisance comparée du sol vénal ; qu'ainsi , partout où des capitaux depuis long- temps accumulés par le commerce , et con- tinuellement accrus , avoient à peu près atteint le terme des besoins de l'agriculture et de l'in- dustrie, s'il y avoit peu de terres à vendre, les capitaux se portaient d'eux-mêmes vers les fonds publics. J'appliquois ce raisonnement à l'An- gleterre, riche de capitaux, pauvre de sol vénal 2U ANNALES par plusieurs raisons naturelles et politiques, et j'y montrois la source de l'extrême facilité de ses emprunts et de la solidité d'un crédit forcé en quelque sorte, et indépendant même de la fidé- lité du Gouvernement à ses engagemens. J'appli- quois ce même raisonnement à Paris, qui est, au reste de la France , ce que l'Angleterre est aux Etats du Continent, riche aussi de capitaux, et à proprement parler, sans terres cultivables. Je l'appliquois à Gênes, à Venise, à Genève, et je faisois voir que ces villes ou ces Etals, des plus petits de l'Europe , avoient eu un véritable crédit , par la même raison , de surabondance de canitaux et d'exijmité de territoire , et la raison naturelle de cet effet général est, que l'argent, toujours et partout, cherche naturel- lement la terre, dont la culture est la première destination de l'homme, le plus sur fondement de la stabilité et de l'indépendance de la fa- mille, la première richesse de la société. » J'en tirois cette conclusion, que la France, grand propriétaire, ne pouvoit faire du crédit le même usage que l'Angleterre , riche négociant , ni même avoir un crédit de même nature ; que ce qui étoit pour l'Angleterre, un moyen de prospérité, ne pouvoit être, pour la France, qu'une ressource dans le malheur ; que la EUROPÉENNES. 2" France, en un mot, comme un propriétaire obère , ne pouvoit , ne deviot emprunter que pour payer des dettes et libérer ses biens , et que l'Angleterre , comme tout négociant accrédité , einpruntoit pour faire de nouvelles entreprises, et grossir ses capitaux. Et c'est ici } Messieurs, que se présente d'elle-même l'application de ce que j'ai eu l'hon- neur de vous dire, sur la différence de situation politique des deux Etats. L'Angleterre, insulaire, commerçante, capi- taliste, et depuis long-temps sous l'influence de l'élément démocratique de sa constitution , est , et doit être, sous tous ces rapports, dans un état habituellement entreprenant , si ce n'est un état hostile; et si l'Europe a eu quelquefois a s'en plaindre, combien, la guerre opiniâtre faite à l'ennemi commun, a-t-elle noblement absous le peuple anglais de ce malheur , ou de ce tort de sa position ! Quelles que soient la modération de son gouvernement , et les vertus privées de ses citoyens , sa spéculation constante est la guerre, et elle la fait à peu près continuellement sur quelque point du globe. Rome en Asie et Carthage en Europe, l'Angleterre conquiert dans l'une et commerce dans l'autre; elle commerce pour conquérir, elfe conquiert pour commer- cer; elle combat là où elle ne commerce pas, 2 S ANNALES elle commerce là où elle n'a pas à combattre ; son commerce même est armé, il fait la guerre à ses frais et pour son compte, et il a, sur la force militaire de l'Etat, un cre'dit toujours ouvert; car le commerce, dont les politiques beaux es- prits font le lien universel des sociétés , rap- proche les hommes, mais divise les peuples, et un traité de paix entre dix nations belligérantes , est bien moins difficile à conclure qu'un traité de commerce entre deux peuples commer- cans. L'Angleterre , dans ses guerres toutes ma- ritimes , couvre donc à la fois les mers des vais- seaux de l'Etat et de ceux des particuliers qui arment en course , et les circonstances particu- lières où se trouvent les ennemis qu'elle a ordinairement à combattre, et elle-même, font que l'Etat et le particulier gagnent toujours à la guerre l'un ou l'autre, et souvent l'un et l'autre à la fois. Elle peut, elle doit donc emprunter, sûre de tirer de ses entreprises un bénéfice su- périeur au taux des intérêts qu'elle paie, et comme la nation tout entière est intéressée dans l'entreprise , l'Etat, en faisant la guerre et en la permettant aux particuliers , pour leur propre compte, donne à ceux-ci le moyen d'acquérir des capitaux, qu'à leur tour ils prêtent à l'Etat pour soutenir la guerre. La nation prête à la EUROPEENNES. 29 nation qui emprunte; le prêteur et l'emprun- teur font la spéculation de compte à demi, et les bénéfices de l'un compensent toujours les pertes de l'autre. C'est là le mystère du crédit de l'Angleterre, et la raison pour laquelle en temps de guerre \ et même après une longue guerre, les emprunts se remplissent avec une égale ou même avec une plus grande facilité. Cet état , Messieurs , n'est pas le nôtre , et nos voisins eux-mêmes doivent s'en applaudir : la nature nous avoit destinés à une vie sociale moins agitée. Heureux si nous avions su en con- noître la douceur, et on auroit aussi pu dire de nous ce que le poète dit du laboureur : OJbrtunatos nimiùm sua si bona norint agricolas ! La France, il est vrai, avoit, comme tout Etat continental, comme tout être, un principe d'extension et de développement qui tenoit à sa position topograpliique ; mais il y avoit dans la nature de ses habitudes agricoles, une raison de modération , et dans sa constitution féodale un principe de stabilité qui la rendoit plus propre à la défense qu'à l'agression; aussi elle s'étoit toujours étendue, par les traités et les alliances, plutôt que par les armes; et au moins, sur le continent, des guerres même malheu- OO AlNiVALES reuses n'avoient pas été sans avantage. Jetée, par sa terrible révolution, hors de la nature, et de l'esprit de la monarchie, c'est-à-dire, hors de sa propre nature et de son propre esprit , la France a , pendant vingt-cinq ans , développé , pour le malheur de l'Europe , ce principe d'agression naturel au nouveau système qu'elle avoit em- brassé , d'autant plus actif chez elle , qu'il s'est joint au principe d'extension et l'a dépassé, et elle offreaujourd'hui, pour son propre malheur, la preuve combien ce principe d'agression et tout ce qui le produit , étoient peu dans sa nature , et à quels irréparables désastres s'exposent les peuples qui sortent de leur situation naturelle. La France y est rentrée ou tend à s'y re- placer, malgré les maximes d'une époque , et les hommes d'une autre , qui conspirent en- semble pour l'en écarter , tant la démocratie et le despotisme se rapprochent et se ressemblent ! Aussi, Messieurs, les réflexions que je viens de soumettre à votre attention, n'ont pas pour objet de contester la nécessité présente du crédit ac- cidentel dont la France a besoin comme moyen de libération , mais pour repousser la pensée d'une institution du crédit public, moyen ha- bituel de prospérité et ressort du Gouvernement, et rejeter sur ce point toute comparaison entre la France et l'Angleterre. EUnOPISE-NNi-S. 01 C'est cependant à cette comparaison que l'on nous ramène sans cesse à l'occasion du cré- dit. L'attention du public a même été fixée sur les suites les plus graves de cette comparaison par la solennité des reproches ou des réponses sur un souvenir tiré de l'histoire d'Angleterre, et que la Chambre auroit voulu ignorer. Cette histoire les tente, a dit un illustre pair: elle leur tend des pièges, dirai-je avec plus de vérité ; mais , sans m 'arrêter à cette commémoraison dé- placées, j'observerai seulement, pour rester dans mon sujet , que c'est d'une discussion sur le crédit public qu'est sorti ce souvenir histori- que ; tant il est vrai , Messieurs, que ce système de crédit public , comme mesure politique , se lie, ainsi que je vous le disois tout-à-1'heure , à un système de gouvernement , d'administra- tion , d'intérêts, d'ambitions, de fidélité même qui n'est pas le notre. Et remarquez , Messieurs , que ceux qui veulent faire en France du crédit public un moyen régulier et constant de prospérité , un instrument d'administration , une loi de Gou- vernement , livrés à cette décevante théorie qui emprunte pour emprunter, endette l'Etat pour enrichir le peuple, prend tout au propriétaire pour rendre en salaires , appelle circulation nécessaire la lièvre chaude de l'argent, et de 32 ANNALES toutes les prospérités de nos voisins , ne regrette peut-être que leur dette de 20 milliards j re- marquez avec quelle délicatesse de conscience, avec quel scrupule de probité, ils nous recom- mandent la fidélité à tous les engagemens mêmes les plus téméraires , ils craignent que la dette publique ne s'accroisse pas assez ni assez tôt , et voudroient inscrire des deux mains et les yeux fermés. Qu'ils se rassurent , l'arriéré seul qui nous menace , cet arriéré immense , indéter- miné , fera du Grand-Livre une seconde encyclo- pédie ; si la liquidation la plus clairvoyante et la plus sévère n'en interdit l'approche , tout s'y présentera pour y entrer, le passé^ le présent, l'avenir peut-être , car je ne sais si les projets de l'avenir ne se déguisent pas ici sous les intérêts du passé. Qu'ils sachent cependant ceux qui , dans leurs terreurs sans motifs , pourroient prendre conseil d'intérêts qui ne sont pas les leurs; qu'ils sachent qu'il n'y a qu'un Gouver- nement légitime, tranquille sur son avenir, qui puisse dans la situation où nous sommes ac- quitter le passé. Il nous faut donc emprunter, je le crois, puisque l'amour de l'argent a tué chez nous le génie de la finance , et qu'avec le fond d'esprit, de raison, de terres et d'argent qu'il y a en EUROPÉENNES. 33 France, nous n'aurons su que dépenser, imposer, emprunter et vendre. Il nous faut emprunter, mais comme ac- cident, comme malheur et non comme un moyen régulier et constant de prospérité et de gouvernement ; il nous faut payer nos dettes , pourvu toutefois qu'on nous les fasse connoître; mais , une fois libérés, il faut nous hâter de rentrer dans les voies d'administration finan- cière qui conviennent à la Fiance. Loin de donner une seconde édition du Grand-Livre , revue et augmentée , et d'en publier le tome u, il faut fermer au plus tôt cette immense table de jeu que la révolution a ouverte et qui entretient l'esprit de la révolution par les chances conti- nuelles de hausse et de baisse, je di rois presque de la rouge et de la noire , qui tiennent les esprits , les fortunes , les intérêts dans une éter- nelle mobilité, livrent aux calculs honteux de la cupidité les intérêts de ceux mêmes qui ne jouent pas , et élèvent, dans les révolutions de la bourse, une nouvelle nation toute prête pour les révolutions des Etals. Heureux si nous pou- vions revenir à ces modestes rentes sur l'Hôtel- de-Villc, seule nature de biens qui convienne aux goûts et aux occupations des habilansdcla capitale, et éloigner de la capitale l'argent des 2. 3 provinces, qui est loin de suffire à leur agri- culture et à leur industrie! Alors , rentres dans les voies d'une admi- nistration économique de dépenses fixes et de revenus ordinaires, nous ferons notre budget en hommes d'Etat plutôt qu'en financiers ; nous ap- pellerons dette publique et premiers créanciers de l'Etat, la royauté, la Religion, la justice, l'ar- mée, qui sont l'Etat, la société, le corps public de la nation, dont l'existence et la force assurent toutes les existences particulières , et garantis- sent toutes les fortunes privées. Ces créanciers , nous les satisferons pleinement et généreuse- ment , et nous craindrons moins alors le luxe de quelque superflu que l'économie du moindre nécessaire. Car, s'il faut éviter l'excès, je dirai presque le luxe de l'économie, on ne sauroit assez insister sur l'économie du luxe en administra - lion , moins parce qu'il nous ruine que parce qu'il nous corrompt. Tout, dans un Etat, se monte au ton d'une administration fastueuse, fas- tueuse dans sa représentation , fastueuse dans le travail dont elle se surcharge , fastueuse dans le nombre des agens qu'elle emploie et des affaires qu'elle attire au centre et dans la capitale où il faut paver les plaisirs des employés plus cher que leurs services. Toutes les affaires viennent EUROPÉENNES. 55 à Paris, les hommes y viennent à la suite des affaires , les fortunes y suivent les hommes, les provinces se dépeuplent d'hommes capables et s'appauvrissent. Il n'y a plus, comme dans d< s pays conquis, d'autorité, ni par conséquent de considération pour les indigènes , et l'orgueil désœuvré la cherche dans un luxe toujours au- dessus de la fortune, parce qu'il n'est plus ré- glé par la condition ; le trésor le plus précieux d'un peuple, les hommes considérés et consi- dérables, se dissipe; il n'y reste que des con- tribuables évalués par l'impôt qu'ils paient, comme un vil bétail par la quanti lé de laine qu'il produit. On dira peut-être que tel est l'esprit du siècle et qu'il faut en suivre les pro- grès ; et du temps de Tacite, aussi on appeloit l'esprit du siècle, sœcuhun vocatur, ces mœurs du despotisme qui avoient concentré à Rome toutes les affaires et tous les vices de l'univers. Cependant il faut revenir à d'autres mœurs ou périr, il faut faire quelque chose des provinces, si des provinces on veut faire un royaume. Cette cent ralisalion si vantée, ruineuse pour l'adminis- Iralion, mortelle pour la politique, et qui ne sert qu'à agrandir une ville déjà trop grande , ci à en enrichir les haLilans, dissout une nation. Le pavs le plus résistant de l'Europe ei le plus Stable , est celui où chaque province est un ^>. 56 ANNALES royaume ; chaque chef-lieu une capitale , ou. le Roi est partout , comme Dieu sur nos autels , en présence réelle '. Dans la machine de l'Etat , quand le mouvement se fixe au centre, il s'é- teint aux extre'mités. C'est ainsi, c'est alors que la vie cesse dans les êtres anime's. Il faut, dans un Etat, centralité de surveillance, toute au ire centralité d'opinions, de connoissances d'admi- nistration , d'instruction publique surtout , n'a jamais servi , ne servira jamais que les révolu- tions qui, rayonnant du centre dans tontes les parties, ont, quand il le faut, les journaux pour dépêches, et le télégraphe pour courrier. A côté des emprunts se place comme moyen de crédit publie, une caisse d'amortissement, correctif au système des emprunts ; car on sent qu'il a besoin de correctif. On propose d'en augmenter la dotation en y affectant les forêts de l'Etat, destinées plus tard, et je crois plus tôt qu'on ne dit, à être aliénées, car il y a dans beaucoup de têtes un déplorable système d'alié- nation. On se trompe encore , je le crois , sur la nature et l'effet de l'amortissement; le but et l'a- vantage d'une caisse d'amortissement ne sont pas de rembourser ses emprunts, car l'homme qui place sur les fonds publics, ne veut pas, ne compte pas être remboursé par l'Etat , et quand EUROPÉENNES. 5j il lui convient de disposer autrement de son ca- pital , il négocie sa créance et la vend. L'effet d'une caisse d'amortissement, n'est pas même d'éteindre plus tôt ou plus lard g la dette publique, car en Angleterre elle n'a été imaginée que pour en faciliter l'accroissement , en rassurant l'ima- gination des peuples contre le système des em- prunts; tant on en sent l'abus et le vice î or, on obtient cet effet par une époque d'extinction in- déterminée, mieux que par un terme fixe et connu : et j'ose dire qu'un terme fixe de quinze ou vingt ans assigné à l'extinction de la dette, paroîtroit plus long à notre impatience , qu'un terme vague et inconnu. L'espérance comme la crainte , aiment à se jouer dans des espaces sans bornes , et nous trouverions aussi long le ternie de vingt ans, s'il nous falloit attendre à cette époque une brillante fortune que nous trouve- rions court et rapide celui de cinquante ans, s'il devoit être le terme de notre vie. L'amortis- sement annonce la volonté du gouvernement, de sortir un jour du système des emprunts; l'i- magination est rassurée , et cela suffit. C'est sur des illusions semblables qu'est fondé tout le système des loteries, et l'on y mettroit bien moins avec la certitude d'y gagner un ex- trait de peu de valeur , qu'avec l'espoir d'un terne ou d'un quaterne sur une somme plus 58 ANNALES forte. Ainsi que la caisse d'amoitissement opère prompiement ou avec lenteur, l'effet est ab- solument le même, et i] est obtenu aussi com- plètement avec une dotation de 20 millions, qu'avec une dotation de zjo» La certitude de l'effet et la continuité de l'action sont tout , le temps n'est rien , et peut-être est-il nécessaire que l'amortissement proportionne sa marcbe au progrès de la seule partie flottante de la dette toujours infiniment moindre que la partie fixe. C'est dans ces principes que l'Angleterre a fixé à un pour cent seulement du montant de l'em- prunt, le fond d'amortissement destiné à l'é- teindre; ainsi, tandis que, pour un emprunt de 5o millions, elle n'ajouteroitque 3oo,ooofr. aux fonds de l'amortissement, nous, toujours extrêmes, toujours hors de mesure, nous ver- sons les millions à grands flots par l'affectation du capital de toutes nos fo?êt?> destinées à de- venir la proie d'avides spéculateurs, et dont d'autres spéculations plus vastes et plus coupa- bles ont juré la ruine. . Je concevois que, pour remplacer l'emprunt, on nous eût proposé de vendre une partie des forets de l'Etat , comme on propose à un pro- priétaire obéré de vendre une partie de ses biens pour dégager l'autre. Mais comme on veut à la fois la vente des biens et l'emprunt r EUROPÉEN lN ES. 3(^ moins encore pour payer les étrangers que pour fonder et affermir un système de finances et de crédit public, toujours ouvert qui puisse affai- blir et délruire la force du système agricole qu'on trouve trop monarchique, on médite à la fois et l'emprunt, et la vente actuelle ou éven- tuelle des forêts de l'Etat. Les forêts, Messieurs, ne peuvent être assi- milées à aucun autre genre de propriété. Ber- ceau des peuples naissans, asile des peuples malheureux , elles sont le plus précieux trésor des peuples policés. Tous les arts de la société, tous les besoins de la vie en réclament la conser- vation, parce qu'ils en exigent l'usage; la civilisa- tion même la demande, car, si l'on supposoit dans un vaste pays une disette totale de combustible, il n'est pas douteux que la seule crudité des ali- mens ne ramenât un peuple à la barbarie des mœurs. C'est là, Messieurs, la raison profonde de l'intérêt que tous les peuples ont mis à conser- ver une production fille du Temps plutôt que l'ouvrage de l'homme , indépendante en quel- que sorte de la nature elle-même , puisqu'elle croît, malgré la stérilité de la terre et l'inclé- mence des saisons , d'une production dont l'état de société ne sauroit se passer, et que l'état de société tendlsans cesse à détruire. /jO AIN 3 AL ES Aussi tous les peuples ont fait de leurs forêts jjlutôt le domaine public que le domaine com- mun, comme des mers et des fleuves; les peuples idolâtres en avoient fait des temples; les païens les avoient consacrées à leurs divinités (1) ; les modernes instruits à une autre école , en avoient fait l'apanage des établissement publics , de la royauté, de la religion , ou même de la no- blesse et des communes ; des corps , en un mot , qui pou voient le mieux les défendre et avoient le moins besoin de les aliéner , ou des personnes qui attachoient à leur conservation des idées de luxe et d'agrément plus puissantes à conserver que des idées même d'utilité personnelles. Les forêts , dans les mains de ces possesseurs , étoient mises sous la garde de l'inaliénabilité ou des substitutions perpétuelles qui conservoient à toutes les générations un bien dont toutes avoient la propriété et dont ebacune avoit l'usu- fruit, et telle étoit l'importance que l'adminis- tration attacboit à ce genre de propriété, que le particulier lui-même n'en étoit pas possesseur au même titre que des autres biens , puisqu'il étoit (i) Un grand nombre de lieux appelés le Luc, dans les pays méridionaux où la langue romaine s'est mieux conservée , attestent encore l'existence de ces bois sacrés , appelés lucus. EUROPÉENNES. 4-1 soumis dans l'usage qu'il eu faisoit aux régle- niens de l'administration forestière. Ces forêls , répandues dans les provinces , étoient toutes du domaine public, et par con- séquent comme tout ce qui est public, du do- maine du pauvre, et soit que l'usage ou la loi lui permît d'y prendre ce qu'une jiature libé- rale laissoit dépérir, soit que la bienfaisance fer- mat les yeux sur des larcins que la justice n'ose, ni punir ni pardonner, l'indigent y trouvoit le soutien de la vie aussi nécessaire que le pain lui-même, puisque la fabrication du pain ne peut s'en passer. Je vous le demande , Messieurs , si la France avoit un ennemi acharné à sa perte, et qui cher- chât péniblement les moyens de faire à son état matériel le mal qu'elle a fait elle-même à son état moral et politique, il ne pourrait, sans doute , dessécher les fleuves qui arrosent ses provinces, ni tarir les mers qui baignent ses côtes ; il ne pourroit ôter à son sol sa fertilité naturelle, ni à l'air sa salubrité; il feroit vendre ses forêts, seule propriété publique qui lui soit restée, certain que la petite culture de l'homme s'empareroit bientôt de ces vastes ateliers de la nature, et que pour y faire croître le pain d'un jour, il ruineroit à jamais cette production /\.2 AiMNALES destinée à soutenir les générations pendant la durée des siècles. Et quelle est , Messieurs, la génération qui peut s'arroger le droit, de disposer ainsi d'un fonds qui appartient à toutes les générations , d'un bien que les générations de Français qui nous ont précédés , nous ont transmis pour que nous les transmissions à notre tour aux généra- tions à venir, d'un bien enfin qui est à la fois, et du domaine public et du domaine particu- lier ? Car , remarquez , Messieurs , qu'il n'y a pas de foret dans laquelle ou des particuliers , ou des communes n'aient , par la loi , ou un usage immémorial , des droits qui sont de vé- ritables propriétés, des propriétés inviolables comme toutes celles dont la Charte consacre le principe et garantit le maintien. Les familles se sont fixées, les villages se sont bâtis, les con- trées se sont peuplées sur la foi de cette jouis- sance , comme les hommes se sont placés le long des fleuves, au bord de la mer, auprès des fontaines. Cesllefeu et Veau que le Créa- teur a donnes à l'homme, et que la justice seule a le droit de ravir au coupable qu'elle condamne. Aussi , quand l'industrie meurtrière de l'homme a dépouillé la terre de sa plus belle parure , et la société de sa plus utile propriété, EUROPÉEN IN ES. 43 la nuLure se venge ; elle chasse l'homme d'un domaine qu'il a désole, le pays se dépeuple, et , dans l'absence de ce colon infidèle , elle relève en silence ces vastes forets qui recevront un jour une nouvelle population. Car les forets conservent la population de deux manières opposées , elles fournissent aux besoins de la population existante , et en rédui- sant à une juste mesure le sol cultivé, elles préviennent un excessif accroissement de popu- lation inévitablement suivi , d'une dépopulation générale , et remarquez encore que les forets sont presque toutes placées sur des sols sablon- neux et dans des terres légères, qui, bientôt épuisées par les défrichemens , ne pourroient plus servir qu'au parcours des animaux. Et c'est , Messieurs , lorsque la France périt sous la division des terres , cause cons- tante de la cherté toujours croissante des sub- sistances, et qui fait que tous mourront de faim quand chacun aura un arpent de terre à cul- tiver ; c'est à ce moment que vous allez ajouter encore à ce morcellement, par la vente des grandes masses de furets qui nous restent. Jr ne peux , je l'avoue, m'expliquer à moi-même, ce luxe de destruction, et nous semblons agités comme ces grands coupables de l'antiquité . par une fureur sacrée qui nous force à non.-. /|4 AK3ALES déchirer de nos propres mains , et à accomplir celle prédiction d'un de nos plus grands mi- nistres : la France périra faute de bois. Si vous doutiez, Messieurs, delà nécessité de conserver vos forets pour les besoins de la population, vous n'auriez qu'à considérer l'ac- croissement de prix de toutes les denrées de première nécessité, surtout du bois de chauf- fage et de construction , comparé au décaisse- ment du prix de beaucoup d'objets d'art et de luxe, seulement depuis Louis XIV, vous y verriez la preuve et de l'énorme accroissement de la population industrielle , qui fait que les choses d'art, faites par plus de mains , se font plus vite, et, par conséquent , en plus grande quantité , et la preuve de l'état plus stationnai re delà population agricole et de ses productions, obligées de fournir à la subsistance de la classe ouvrière, beaucoup plus nombreuse qu'autre- fois , et d'y fournir encore , même lorsque cette classe ne peut la gagner. Le prix du bois devient excessif partout où la nature n'a pas placé des mines de houille ; mais, là même où il peut s'en trouver, il conviendroit encore d'éloigner le moment où une moitié de la population est forcée de s'ensevelir toute vi- vante dans les entrailles de la terre, pour four- nir aux besoins de l'autre moitié , et, en vérité , EUROPÉENNES. l{5 heureux le pays où la nature n'a pas mis à si haut prix les nécessités d'une vie si fugitive et si troublée ! Enfin , a considérer la vente des forets sous un rapport plus général et plus véritablement politique , les forets sont le dernier refuge des peuples qui habitent les plaines. Tous ceux qui existent sous le globe , dans un temps ou dans uli autre , y ont trouvé un asile contre l'inva- sion; et en même temps que le sol inculte des forets olTre à l'ennemi moins de subsistances, elles arrêtent l'irruption des nombreuses armées de cavalerie, si redoutables pour les peuples agri- coles. C'est pour cette raison que les Maures n'ont pas laissé un seul arbuste dans les deux Castilles , qui sont encore aujourd'hui totale- ment dépouillées de bois et n'emploient d'autre combustible que la paille. Les forêts et les mon- tagnes sont les forteresses de la nature, qui conr servent les peuples qui s'y retirent, bien plus sûrement que les forteresses de l'art ne défen- dent des armées qui s'y renferment. Aussi je ne crains pas de dire , que le plus grand mal qu'on puisse faire à un grand peuple est de le priver de ses forêts. C'étoit une noie d'infamie que les institutions féorlalos infli- geo'ient au noble félon, et ce n'est pas à nous à 4-6 ANNALES nous l'infliger nous-mêmes. Le plus grand bien- fait qu'un peuple puisse attendre d'une adminis- tration prévoyante, est ]a conservation, l'amé- nagement, l'extension même des forêts, et il est déplorable que les seuls biens publics qui aient écliappé à la faux du temps , à la bâche de la révolution , aux ravages même de la guerre, qui aient été conservés, et on peut dire accrus par l'usurpateur, viennent périr sous le Roi lé- gitime , et que la restauration soit en ce point non-seulement la garantie, mais le complément de la révolution. Je ne vous parlerai pas de la nécessité de ras- surer les acquéreurs des biens nationaux, et pi vit à Dieu qu'il nous fut aussi facile de contenter ceux qui en désirent, que de rassurer ceux qui en possèdent ! les alarmes des acquéreurs de biens nationaux, si elles sont réelles, ont un principe qu'ils ne dépend pas de nous de faire cesser. Ainsi, vendons cent cinquante mille bec- tares de bois, vendons-en un million , vendons tout, vendons le sol de nos temples et de nos places publiques, ne nous réservons que l'hô- pital et le cimetière; et si c'est trop encore, ven- dons jusqu'aux six pieds de terre qui nous res- teront à tous, du moins je l'espère, de toutes nos ambitions et de toutes nos fortunes, et nous aurons ajouté à notre misère et enrichi quel- EUROPÉENNES. l\J ques particuliers, sans rien ajouter a la sûreté des acquéreurs. Voulons-nous cependant, que le temps qui finit tout, les craintes comme les espérances, les peines comme les plaisirs , rassure les ac- quéreurs , ne parlons plus de mesures nouvelles qui , forcément, rappellent des malheuis et des fautes que l'oubli doit couvrir ; n'allons pas , provocateurs imprudens, en voulant donner des sûretés dont on n'a pas besoin , et qu'on ne de- mande même pas , exciter des alarmes plus réelles. Au moment où la nation lutte avec tant de peine contre des besoins bors de proportion avec ses ressources, et tend la main aux étran- gers, pour payer les étrangers eux-mêmes, n'al- lons pas réveiller le douloureux souvenir d'un gage immense , aliéné à quelques-uns , au pré- judice de tous les autres, aliéné sans profit et sans retour, et qui ne nous laisse aujourd'bui que la peine de tranquilliser ceux qui les pos- sèdent. Et cependant, la nécessité de les rassurer n'est pas même le motif profond et secret de l'a- liénation demandée. Mais enfin , nous est-il permis , quand nous le voudrions, de vendre les biens publics qui nous restent; et la Charte, qui déclare inviola- bles tomes 1rs jimprictés , a-i-ellc excepté de 48 ANNALES cette inviolabilité les biens de l'Etat et ceux de la Religion ? si ces deux mots , propriété et in- violable (1), étonnés de se trouver ensemble (comme si ce n'étoit pas la possession seule qu'on peut violer ) ; si ces deux mots signifient quel- que cbose, ils veulent dire sans doute, que chacun possède avec la même sécurité et au même titre, sous les conditions particulières de son existence, comme propriétaire. Ainsi, la famille privée , destinée à s'éteindre , est propriétaire , avec la faculté d'aliéner, et le public qui ne meurt pas , est propriétaire avec la défense d'aliéner; et la Charte, les saisissant l'un et l'autre dans cet état , déclare leur propriété également inviolable , et consacre dans chacun le mode spécial de posséder qui , plus que la possession même, constitue la pro- priété; car ce principe de droit public et uni- versel en Europe , d'inaliénabilité des biens pu- blics, loin d'avoir jamais été contesté , a été re- connu et confirmé par toutes les déclarations d'irrévocabilité des ventes qui en ont été faites dans ces derniers temps. Toutes les précautions qui ont été prises pour rassurer leurs acqué- (i) Notre ancienne législation se sert toujours du mot biens et jamais de celui de propriétés. EUROPÉENNES. 49 reurs , sont un hommage rendu à ce grand prin- cipe d'inaliénabilité , qui a repris toute sa force avec la monarchie légitime, dont il a été le plus ferme appui, et jamais on n'eût songé à dé- clarer l'irrévocabilité spéciale des ventes des biens publics ( lorsque toutes les ventes légale- ment faites sont irrévocables) si l'on n'eût senti la nécessité de déroger pour tout ce qui avoit été fait au principe antérieur et immortel d'ina- liénabilité des biens publics. Ainsi , par cela seul que la Charte déclare irrévocables les ventes faites, elle déclare illé- gales les ventes à faire. L'exception ici confirme le principe, et une loi d'exception pour le passé, ne peut être un principe de législation pour l'avenir , pas plus qu!une loi même générale ne peut avoir d'effet rétroactif, et soyez assurés , Messieurs , que les nouveaux acquéreurs des biens que vous voulez vendre, ne se contente- roient pas de la garantie que vous trouvez dans l'article g de la Charte , si , habiles a se prému- nir contre le danger, ils ne vouloient abattre demain les bois qu'ils achèteront aujourd'hui, et si, en achetant tout sol et surperficie, ils payoient autre chose que la superficie qu'ils fe- ront disparaître pour revendre le sol et certai- nement sans garantie personnelle. Faudra-t-il donc un nouvel article dans la Charte pour ras- 2. 4 DO ANALES surer ces nouveaux acquéreurs, et lorsqu'il est défendu d'en reviser aucun , peut-il être permis d'en ajouter d'autres? Aii^i je trouve dans la Charte tout ce qu'il faut pour conserver les forêts nationales, rien de ce qu'il faut pour les aliéner. Je m'oppose donc à toute aliénation des fo- rêts du domaine public , soit qu'elles aient ap- partenu au domaine royal ou au domaine reli- gieux ; car tous les Liens publics, qui n'appar- tenoienl pas à la religion , étoient du domaine royal , sauf ceux de l'ordre de Malte , qui ap- partenoient à une puissance souveraine, placée hors de notre territoire , et sur le sort de laquelle les puissances de l'Europe n'ont pas encore pro- noncé. Les biens du domaine royal étoient le patri- moine de la famille régnante, qui avoit hérité des domaines particuliers de toutes les familles souveraines dans les provinces réunies à la France, et les avoient accrus par successions, donations , échanges ou acquisitions faites de ses propres deniers. Le domaine royal n'appar- tenoit à l'Etat que parce qu'il étoit le patrimoine de la famille qui appartenoit elle-même à l'Etat, et il n'étoit inaliénable que parce que cette fa- mille ne pouvoit cesser de lui appartenir : seule famille esclave au milieu des familles libres, EUROPÉENNES. 5l puisque , liée par une substitution politique et perpétuelle , elle n'avoit pas, comme les familles privées, la faculté de rien posséder en propre, ni de disposer de ses biens, pas même au bout de dix ans de possession de ceux qu'elle avoit acquis. La loi qui a rendu les biens invendus aux familles sujettes , n'a pu exclure de cet acte de justice la famille souveraine. Le domaine royal, qui formait son patrimoine, lui a donc été rendu, et il n'est devenu domaine de l'Etat que comme gage d'hypothèque de la pension en argent, ou liste civile qui le remplace. Ainsi, j'ose soutenir en publiciste, que la disposition de la Charte, qui fixe à la Famille royale un traitement en argent, sous le nom de liste civile , impose à la nation l'obligation à la fois civile, politique et respectueuse, de garder en ses mains les forets comme une valeur en dépôt , sûreté pour la nation , puisqu'elle est une sûreté pour la famille qui la gouverne et dont l'existence indépendante est le premier intérêt public, valeur réelle, gage impérissable, dont la conservation importe à la fois au créan cier et au débiteur. Ainsi , nous ne pouvons pas engager à des créanciers particuliers ce qui a été engagé à la nation par un créancier public, le premier et le plus ancien de tous ; et il ne me seroit pas diflicile de prouver que 4- (J2 ANNALES pour cette raison véritablement de droit pu- blic , des ventes , s'il en eût été fait du domaine royal depuis la Charte et l'établissement de la liste civile, auroient été illégales; et n'est -il pas indécent que le plus petit Etat d'Allemagne et le plus petit prince aient, à l'avenir, plus de forets et de domaines que la France et son Roi? Les biens de la religion n'ont pas sans doute une origine moins respectable ni une destina- tion moins utile ; la Charte ne lui défend pas de posséder , et vous l'avez reconnu vous-mêmes lorsque vous lui avez permis d'acquérir. Pour- quoi donc ne pas lui rendre ce qu'elle a possédé et qui n'a pas été vendu? Où seroient la raison, le motif, la convenance, le prétexte même de la dépouiller de ce que vous ne lui avez pas donné , de ce que l'Etat ne lui a point donné, mais de ce que lui ont donné les familles à qui seules appartient sur la terre la propriété du sol cultivé et la faculté d'en disposer? Par quelle raison de justice ou de décence , la religion seule est-elle hors la loi qui abolit a jamais la confis- cation ? Et comment expliquer que les proprié- tés de la religion nous paroissent moins sacrées que celles des hommes que nous avons bannis? Il est vrai qu'en la dépouillant de ses antiques propriétés , on propose de lui assigner un re- EUROPÉENNES. 53 yenu égal sur une partie des forets du domaine royal , dont il ne paroît pas au reste qu'on veuille lui rendre l'administration. Cette dispo- sition trop bizarre , pour n'être pas une com- binaison , et dont L'inconséquence même an^ nonce un motif secret , ne peut en avoir d'autre que la crainte de la religion \ qui toujours dé- génère en haine ; et vous pouvez remarquer , Messieurs, que la mesure proposée concourt et avec le ton de mépris pour ses ministres, dont quelques discours, prononcés a cette tribune, ont fourni l'exemple, et avec celte affectation de réimprimer avec profusion les ouvrages trop célèbres de ses plus fougueux ennemis. La ré- volution , qui a regagné par les Conseils ce qu'elle a perdu par les armes , ne veut pas lâcher sa proie , et elle ne peut pardonner a la religion le mal qu'elle lui a lait. C'est là, n'en doutez pas, le levier qui sou- lève l'Europe , à l'insu de beaucoup de ceux même qui y ont la main. Certes , je rends grâces à mon siècle de m'avoir donné cette nouvelle preuve de la vérité du Christianisme ; car il est certain philosophiquement, qu'il n'est pas possible à l'homme de haïr autant ce qui no seroit qu'une erreur, et le néant ne peut être l'objet d'un sentiment aussi fort. Cependant ou sent la nécessité de ne pas trop tôt démasquer 54 ANNALES ses Laiteries et de tromper la conscience des rois et des peuples; ainsi , on donne des Liens à la religion , ou une pension sur des biens qui ne lui ont jamais appartenu, mais on la dépouille de ses propres domaines , on l'exproprie à l'ins- tant qu'on l'enrichit. Ces Liens nouveaux , si même ils lui sont donnés , lui seront redeman- dés un jour, gage nouveau d'une nouvelle opé- ration de finance : donné comme aumône , reçu comme une faveur, Je don pourra être retiré par la main qui le départ, et l'on ne pourroit même étendre aujourd'hui, à ce don fait à la religion , l'irrévocahilité décrétée pour la vente des Liens qui lai ont appartenu ; car, remar- quez que si vous ne trouvez pas dans la Charte l'inaliénahilité des Liens invendus , vous ne pouvez pas y placer l'irrévocaLilité du don que vous voulez faire. Ainsi , on permet #ux familles de doter les étaLlissemens puLlics de religion , de charité , et déjà s'étahlil au Conseil d'Etat, une juris- prudence qui peut rendre nulles les intentions des Lienfaiteurs , en ne permettant pas aux do- nateurs d'insérer dans l'acte de donation la clause de retour des Liens donnés , au cas que l'oLjet pour lequel ils donnent , ne puisse pas être rempli ; et je peux en mettre sous tos veux la preuve authentique. EUROPÉENNES. 55 Je le demande; d'un côlé , cette obstination à retenir les biens de la religion ; de l'autre , ces difïiculte's , faites à ceux qui voudroient lui donner , sont-elles bien propres à rassurer les donateurs et nous-mêmes sur les dispositions bienveillantes qu'on nous annonce ? Et qu'on remarque la différence du terrain sur lequel sont places les partisans du projet de la Commission et de ses adversaires. Si l'on avoit mis les frais entiers du culte et de la subsistance de ses ministres à la charge du trésor public , nous n'aurions vu dans cette mesure qu'une conséquence de ces systèmes impolitiques et irréligieux qui mettent les mi- nistres de la religion aux gages des peuples pour mettre la religion elle-même aux ordres et à la merci des gouvernemens , et le danger de la rendre onéreuse pour la rendre odieuse, et de l'avilir pour la détruire. Mais , qu'on la dépouille des biens dont dix sicc es de possession avoient consacré la pro- priété, pour lui en donner d'autres qui ne lui ont jamais appartenu ; qu'on la rende complice de la spoliation de l'Etat , à l'instant qu'elle est forcée de gémir sur sa propre spoliation , et qu'ainsi , en la faisant propriétaire , on lui oie le caractère le plus sacré et le plus auguste Ae 1a propriété, l'antiquité de possession ; qu'on 56 ÀTHSALE5 ne veuille pas lui rendre ce que les familles lui ont donné, à l'instant qu'on leur permet de lui donner encore; que, lorsqu'on devroit regarder comme une faveur du Ciel, que quelques biens aient échappé à la dévastation générale , on ne sente pas la nécessité de raffermir , par un grand exemple de justice et de piété , la morale pu- blique , la religion, la société même ébranlées dans leurs derniers fondemens ; que le terrible exemple des malheurs qu'ont attirés sur la pro- priété privée , les violentes mesures de l'assem- blée constituante , contre la propriété publique, soit perdu pour la génération qui l'a donné ; que dans un temps où les gouvernemens ne peuvent donner aux peuples , accablés de fléaux sans nombre , que les conseils de la résignation , ils ne craignent pas de tarir la force des plus puis- santes consolations, en traitant la religion comme une alliée qu'ils redoutent, ou un ennemi qu'il faut ménager , et qu'on ne voie pas que cette religion , que repoussent les passions des indi- vidus , et qu'appellent tous les besoins de la société, sera rendue au peuple, et s'il le faut^ par des calamités , et lui sera rendue sans nous , malgré nous , et peut-être contre nous ; que , lorsqu'une nation voisine nous dénonce par l'organe de ses représentais, cette conspiration qui menace chez elle la religion et la propriété EUROPEENNES. 5j qu'elle a renversées chez nous , nous répon- dions a cette grande leçon, en vendant la pro- priété de la religion , et la remplaçant par un don précaire fait à ses ministres : c'est en vé- rité une conduite si étrange , un tel renverse- ment de raison et de politique , que les hommes même les plus disposés à juger favorablement les actes de l'autorité , ne peuvent s'empêcher d'y soupçonner de secrets motifs et une profonde combinaison. Le système des adversaires du projet de la commission est, ce me semble, plus simple et moins tortueux. Ils ne demandent pour la religion que les biens qui lui restent, ni plus, ni moins; ils ne les demandent pas pour en- richir les prêtres à qui l'on a reproché leur opulence , plaintes de si bon goût de la part de millionnaires, mais pour doter la religion elle-même , pour la constituer indépendante des temps et des hommes, pour inviter par cet exemple les familles à réparer envers elle le tort des événements , pour effacer de ce front auguste le signe honteux pour elle , de salariée , et la marquer du sceau le plus respectable chez une nation de propriétaires , du sceau de la propriété; pour l'intéresser, si on peut le dire, par son intérêt propre , à recommander aux peuples le respect du bien d'autrui , sans le- 58 ANNALES quel il n'y a point de société , surtout chez un peuple agricole dont les produits, nuit et jour exposés à tous les yeux et à toutes les mains , ne peuvent être défendus que par la religion qui, pour prévenir l'attentat , interdit même le désir. Et cependant cette dotation que l'on ôte à la religion , on la donne à la Caisse d'Amor- tissement, on constitue la religion de la banque au préjudice de la religion de l'Etat; et c'est, dans l'aveuglement général de l'Europe , ce qu'on appelle', ce qu'on croit peut être de la politique! El vovez Messieurs , où vous conduit ce mépris de la justice , qui veut qu'on rende à chacun ce qui lui appartient, et au public comme au particulier ; il vous conduit à exercer sur vos collègues un genre d'opression que l'u- surpateur lui-même nous a voit épargné ; que jamais, au temps de leur triomphe, vos col- lègues n'ont eu à se reprocher ; et s'ils ont pu contredire des opinions politiques , jamais ils n'ont inquiété des sentimens religieux. Oui , Messieurs , puisque le malheur des temps nous réduit à réclamer pour les secta- teurs de la religion de l'Etat, cette tolérance d'opinions pue la Charte accorde à toutes les religions; si, comme citoyens, nous avons été EUROPÉENNES. OÇ) accoutumes à regarder les biens de la religion comme aussi légitimes que nos propres biens, comme catholiques, nous avons été accoutumés à les regarder comme bien plus sacrés , parce qu'ils avoient une destination plus générale et plus utile ; et je le dis hautement, si , lors de la première confiscation des biens, j'avoiseuà prononcer entre le sacrifice des biens publics et celui des biens privés , je n'aurois pas ba- lancé. Nous avons été accoutumés à regarder les dons faits à un des corps religieux, nombreux enfans de la religion , comme des dons faits à leur mère; et l'assemblée constituante en jugea ainsi; lorsqu'en supprimant les corps réguliers, elle assigna pour les frais du culte et l'entre- tien du seul corps séculier qu'elle conservoit, une somme égale au produit de tous les biens- fonds ecclésiastiques. Respectez donc nos répu- gnances comme nous aurions respecté les vôtres. JNous ne pouvons voir dans le don fait à la religion, en même temps qu'on la dépouille de ses antiques propriétés, qu'un moyen de changer son litre de possession , et d'affaiblir ainsi sa juste et légitime indépendance, sans la- quelle il n'y a point d'autorité, comme sans pro- priété il n'y a point d'indépendance. 3\ous nous alarmons d'entendre proclamer ces mêmes 6o ANNALES maximes du droit de l'Etat sur les biens de la religion, que nous avons entendues au com- mencement de nos troubles , et qui ont eu une si terrible influence sur le sort de la religion et sur le nôtre. L'assemblée constituante a com- mencé avec autant de vertus que nous , avec plus de lalens peut-être, et voyez où l'ont con- duite ces maximes irréligieuses qui toujours se lient aux révolutions politiques, et vous en avez aujourd'liui même la preuve dans les rapports des Commissions des Gbambres d'Angleterre , sur la conspiration récente qui y a éclaté, et qui , dans toute l'Europe , et par des moyens divers, selon les temps et les lieux, veut, sui- vant l'expression d'un noble ministre, l'athéisme pour religion , et l'anarchie pour Gouverne- ment, Nous ne voyons plus , il est vrai , sur la scène les mêmes hommes, mais nous y entendons les mêmes principes. Les principes sont tout , les hommes rien ; et une fois lancés dans la société, les principes bons ou mauvais entraînent les hommes bien au-delà de leurs intentions, de leur caractère, de leurs vertus et même de leurs vices. Nous ne consentirons clone jamais à dépouil- ler la religion du peu qui lui reste de biens , sous le prétexte de lui en rendre d'autres qu'elle EUROPÉENNES. . Si auroit perdu par son acceptation même tout droit de retenir et tout moyen de défendre; nous n'arracherons pas à notre mère commune le dernier vêtement qui couvre sa nudité, et se- rions nous donc réduits à apprendre à des chré- tiens quel étoit le respect des païens pour les choses consacrées à leurs dieux, et que les mahométans eux-mêmes n'appliquent jamais à un usage profane une mosquée, même aban- donnée et en ruines ? Vous donc qui vous croyez un esprit si fort et une conscience si éclairée, respectez la foi- hlesse de vos frères , c'est à la fois un précepte de religion et un devoir de la vie civile. N'imi- tez pas ceux qui, ne croyant parce qu'ils ne sa- vent pas, appellent toute conviction de la vérité, fanatisme , et tout zèle pour le bien , exagéra- tion. Songez que si les inspirations de la cons- cience peuvent être dangereuses lorsqu'elles dé- terminent l'homme à agir, elles sont toujours respectables, ne fussent-elles que des illusions, lorsqu'elles ne le portent qu'à s abstenir. Messieurs, le pouvoir public a demandé au pouvoir domestique, son égal en indépendance, le sacrifice des biens injustement ravis à la fa- mille, et nous l'avons fait sans murmurer. Fugitifs nous mêmes et dépouillés pour la cause de nos rois légitimes, nous avons accordé 62 ANNALES sur les biens qui nous restent, des secours en faveur cl Espagnols et mêmes d'Arabes fugitifs pour la cause d'un usurpateur. N'exigez pas davantage de vos collègues. Crai- gnez en dépouillant , sans motif et même sans prétexte, la religion du reste de ses biens , que la piété de vos pères lui a voit donnés et qui ont été pour elles et pour ses ministres la cause de tant de persécutions et de tant d'outrages ; craignez que la postérité qui bientôt com- mencera pour vous bientôt elle a commencé pour l'assemblée constituante, franchissant le court intervalle qui vous sépare de cette pre- mière époque de nos désordres, ne vous con- fonde avec les premiers spoliateurs de la reli- gion; ne fournissez pas à l'histoire de nos erreurs une date de plus : vous , surtout, qui allez quit- ter cette assemblée et retourner à la vie privée, n'y rentrez pas avec un remords ; laissez aux sessions qui suivront la nôtre à dissiper , si elles veulent, la fortune publique; et pour l'intérêt de vos enfans , si ce n'est pour le vôtre, prenez soin de votre mémoire. Si le sacrifice est consommé comme on nous l'a dit, ne poursuivons pas un reste de vie dans les entrailles de la victime, nous y pourrions trouver de sinistres présages. J'accepte donc l'emprunt comme nécessaire. EUROPÉENNES. 65 réduit cependant aux seuls besoins de l'an- ne'e 1817 , et je repousse l'idée d'une machine de crédit public comme moyen constant et régu- lier de prospérité. J'accepte le paiement de l'arriére'; mais en demandant les formes les plus sévères de liqui- dation, et la fixation la plus prompte du mon- tant de cette partie de la dette, et jusqu'à ce qu'elle soit fis.ee et connue, j'ajourne la propo- sition de rendre négociables les reconnoissances de liquidation. J'accepte la Caisse d'Amortissement, mais avec sa dotation actuelle, ou tout au plus aug- mentée du revenu des bois du domaine royal. Je repousse toute proposition de vente des biens publics, i° comme interdite par la Charte qui abolit toute confiscation et qui, en décla- rant l'irrévocabilité des biens vendus, consacre par cela même l'inabénabilité des biens in- vendus ; 2° Comme contraire à la politique , qui de- mande impérieusement la conservation d'une propriété dont la vente est un déshonneur pour une nation qui ne peut jamais é(re réduite à la honte de faire cession de biais à ses créanciers, pour payer des dettes constituées, et dont le capital n'est pas exigible ; 3° Comme contraire à la morale, en ébrau- 64 ANNALES lant le principe de toute société et même de civilisation, le principe sacré du droit de pro- priété. Je repousse enfin, Invente des forets comme une mesure inutile et fausse, même en finance, puisqu'elle n'est pas nécessaire à l'emprunt qui, certes, est assez onéreux sans cela, et qu'elle n'est point entrée dans ses conditions; enfin y et surtout parce qu'elle n'est pas du tout néces- saire a la caisse d'amortissement, qui, sans cette augmentation de dotation , opérera aussi sûre- ment, quoique avec plus de lenteur, jusqu'au terme qui arrivera infailliblement où la dette sera éteinte et les bois conservés. Oui, Messieurs, vous aurez éteint votre dette et conservé vos forêts; trente, quarante ans ne sont rien dans la durée d'une société, et quel est le père de famille, quel est celui d'entre vous qui, libre de payer quand il voudroit et comme il voudroit , des dettes à constitution de rente et à une infinité de parties , pouvant en acquitter les intérêts sans réduire la dépense nécessaire de sa maison , préféreroit, pour se libérer quelques années plus tôt, vendre, et en- core à vil prix, le patrimoine de ses enfans, un patrimoine même substitué ; et croiriez-vous remplir votre serinent et agir en bons et loyaux députés , en conduisant les affaires de l'Etat sur EUROPÉENNES. 65 des principes d'administration qui vous feroient interdire comme prodigues , si vous les suiviez dans la conduite de vos affaires domestiques. Connoissez votre position, Messieurs, ou dai- gnez écouter ceux qui la connoissent. Tout ce qui a été vendu de biens publics depuis le re- tour du roi, a été vendu à vil prix : tout ce ce que vous mettrez en vente sera donné , et les plus belles propriétés de la nation seront échan- gées contre les plus vils papiers qui puissent traîner sur la place. ' Des hommes dont rien ne sauroit assouvir la cupidité ni désarmer les haines, fondent déjà, sur la vente de nos forets, l'accroissement de leur fortune particulière et la ruine de la fortune publique. Aujourd'hui qu'il n'y a plus en France de particulier assez opulent pour solder îe désordre, c'est dans l'Etat lui-même qu'on cherche des ressources pour troubler l'Etat; le prix de ces forets sera employé , contre le vœu et l'espoir de ceux qui en proposent la vente, a troubler la France , et si ces chênes que vous voulez abattre, semblables à ceux de Dodone, rendoieni des oracles, ils vous prédiroient des malheurs. Mais, Messieurs, la nation a conçu de vous d'autres espérances, elle ne vous a pas envoyés pour favoriser de honteuses et coupables spécu- 2. 5 66 ANALES lations ; les députés à la session de i8i5 , ont eu l'honneur de sauver les biens des communes et ceux de la religion. Une plus grande gloire vous est réservée, et les derutés de 1816 sauveront les biens de la religion et ceux de la royauté'. Je vote contre l'aliénation d'aucune partie des domaines publics, et l'affectation d'aucune par- tie de leur capital à la dotation deJa Caisse d'A- moitissement (1). (1) On s'est refusé à l'évidence de deux raisons contre l'affectation des forêts à la Caisse d'Amortissement tt leur aliénation. i° Une Caisse d'A.mortissement n'opérât-elle qu'avec 10 millions sur 10 milliards, éleindroit la dette dans un temps donné. La nôtre , opérant avec 40 ou 5o millions , sur une dette de 12 à i,5oo millions, l'avaleroit, si je peux aiftsi parler, et au bout d'un temps bien court dans la durée de la société , la dette seroit éteinte , et les forêts de l'Etat auroient été conservées ; 2 On dit que les forêts de l'État sont le gage des créan- ciers de l'État. Rien de plus vrai ; mais , est-ce des créan- ciers de 181 5 ou des créanciers de tous les temps ? L'État, débiteur perpétuel , parce qu'il a des besoins perpétuels , do ; t offrir à ses créar^'ers un gage perpétuel , aussi les b^ens de l'État ont été le £,age des créanciers de Fran- çois I er et de s°s prédécesseurs j ils sont encore le gsge de ceux «le Louis XVIII. Quel gage re. te t il piur les créanciers des temps à venir ? Et quel droit ont les créan- ciers du mom< nt actuel à s'approprier à eux seuls le gage des créanciers de t >us les temps ? EUROPÉENNES. fj? \ "AMANTES. Nous allons offrir quelques variantes , pui- sées dans l'Histoire du capitaine Landolphe , qui a visité et habité pendant trente-six ans, les cotes d'Afrique et des Deux-Amériques \ dont la relation a été rédigée par M. Quesné , avec le rare mérite, de l'exposition simple des faits, que notre intéressant voyageur, presque octogénaire aujourd'hui, a observé dans les di- vers lieux qu'il a parcourus (1). Les voyages sont pour nous un théâtre at- trayant de curiosité et d'instruction, et après avoir parcouru l'Europe si savante , mais dont l'exis- tence devient tous les jours plus factice , on éprouve des jouissances d'un autre genre à vi- siter ces pays lointains, encore peu connus, encore en partie vierge, où les peuples et la na- ture se touchent encore de près. Là , on se plaît (i) Deux vol. in- 8°, ornés de gravures. Prix : 12 fr. , chez Arthus-Berlrand , libraire, rue Hautefeuille , n° 23, et Pillet aîné, imprimeur-libraire, rue Christine, n° 5, à Paris. 5. 68 ANNALES à reconnoître celte admirable fécondité' donnée à la terre dans les premiers âges; ces grands fleuves poissonneux, stériles et énervés dans nos climats; celte majestueuse magnificence dans le port, la forme et la variété des végétaux, qui couvrent le sol avec profusion , et qui con- trastent si fort avec la nudité de nos collines et de nos montagnes ; cette invariable régularité des vents et de la saison des pluies, surtout, dont le simple nègre connoit le commencement et la fin, aussi bien que l'astronome connoîtla marche d'une très-petite partie des corps célestes , qui gravitent dans l'immensité de l'espace, et cela, parce que la nature n'y a pas encore reçu dans la concordance de ses élémens, les atteintes qui lui ont été portées dans d'autres pays. Le capitaine Landolphe a consacré toute une vie à bien servir son pays ; doué, en vrai marin , d'un caractère entreprenant , tenace et judi- cieux, il se mit en tête de fonder en faveur du commerce français , une échelle sur un des plus beaux rivages de l'Afrique : par sa constance et son courage , il obtint des rois de Bénin et de Towhère, d'élever un fort et de former un grand établissement, à l'embouchure de la rivière de Formosa , dans File de Borodo , qui lui fn t con- cédée à cet effet. Cette position, que notre capitaine a voit choi- EUROPÉENNES. 69 sie , étojl tellement favorable au commerce , qu'en peu de temps , les bénéiices montoient à 5o mille francs par jour et dévoient s'élever progressivement; mais hélas! l'envie ne s'endort pas; des Anglais, à qui il àvoit rendu dans un premier voyage de signalés services, ayant mé- dité à quinze cents lieues de distance la perte de leur généreux bienfaiteur , firent à cet effet un second voyage , et vinrent lui faire une visite avec l'apparence des plus grandes démonstrations d'amitié et qui cachoient la plus noire perfidie. M. Landolphe les fêta avec une franche cordialité, en leur laissant tout voir et tout examiner ; enfin le festin fini , on se sé- para avec les mêmes dehors d'amitié ; mais ces hôtes pTÏides revinrent au milieu de la nuit avec une troupe armée, surprendre et égorger tout ce qui leur tomba sous la main , et croyant notre brave capitaine au nombre des moits, tandis qu'il eut le bonheur de se traîner avec une jambe percée de mitraille en cuivre , pour se jeter dans le fossé du fort, où il s'enfonça dans l'eau jusqu'au col; ces forbans enlevèrent les grandes richesses, qu'il possédoit en or, en diamansj en perles, en ivoire etc., et détrui- sirent de fond en comble un établissement, qui offroit déjà de précieux avantages au com~ JO A^jNALES merce français, qu'avoit formé un seul homme 9 -■- ; par beaucoup de sagesse et de persévérance. Le capitaine Landolphe , rempb de l'énergie et de la détermination d'un marin français , a eu pendant les différentes guerres , qui ont eu lieu de son temps , entre la France et l'Angle- terre, le mérite de capturer pour, la valeur de 45 millions de vaisseaux anglais , et de leur couler huit cents canons au fond de la mer. On peut dire qu'il a été en grand , le Robinson de notre marine , pris dans l'acception la plus ho- norable : en lisant les deux volumes de la relation de ses voyages, remplis d'aventures, de faits curieux et attachans, on peut voir ce que vaut un homme ferme et constant dans ses plans, qui se met dans la tête , qu'il a un roi et une patrie à servir. Nous allons suivre les différentes narrations de notre voyageur^ et exposer le fond des choses qu'il a observées, en le laissant souvent parler lui-même. Extrême La nature a prodigué aux rovaumes de Bénin abondance ' , desproduc- et de lowhere , toutes les productions rares et tionsdupays , î a i i de Towhère, exquises , qu on trouve sous la même latitude en Afrique. j ans j eg j) eux _[ riC i es , Le sol est de la plus grande fertilité. On y trouve en extrême abondance des oranges et des citrons; on y foule aux pieds EUROPEENNES. Jl l'indigo; il en est de même des ananas. Les rac- lons sont si exquis que ce n'est point une exa- gération que d'avancer que le meilleur des nôtres est inférieur en qualité au pire de celte terre fortunée ; les giraumons (i) , les légumes et les fruits s'offrent partout avec profusion. Les ignames ont ici une qualité supérieure à celles d'Amérique. Les forêts y fournissent aussi des bois d'un grand prix , tels que le rouge , le bleu , le jaune et le violet dont on pourroit,. faire des meubles magnifiques. Le copal , qui produit la résine odorante servent d'encens comme la myrrhe, n'y est p.af moins abon- dant. Le capitaine Landolphe , prêt a faire voile le i5 mai sur le bâtiment la Négresse , avec un chargement de quatre cents noirs , n'ayant pu , faute d'assez de profondeur d'eau , passer la barre qui se trouve a l'embouchure de la rivière , se vit c&.idamné à attendre l'effet de la saison des pluies pour la franchir; mais, em- barrassé de suffire à tant de bouches pendant ce longintervalledequatre mois, le roi deTowhêre, (i) Plante qui donne un fruit de la forme d'une cale- basse , fort approchant du goût du potiron , et aussi bons à manger. Les habitans en font un grand usage contre les cracheuiens de sang et les maux de poitrine. 7 2 ANNALES lui fît offrir cent milliers d'ignames (i), des figues ; des bananes , des cocos , des poules , des Lœufs et des moutons en abondance. Les noirs ayant à la suite de cette offre été répartis dans les villages, ils y restèrent jusqu'à l'époque du départ. Au commencement de septembre , dit le ca- pitaine Landolphe > les babitans des villages m'annoncèrent qu'un certain nombre d'entre eux étoit cbargé de me conduire incessamment à l'emboucbure de la rivière du Bénin. Je me rendis cbez le roi qui me dit de me disposer à reprendre tontines noirs. Okro, commandant de la marine de Towhère, vint à mon bord, il me livra de la part de son maître six mille ignames et cent régimes de bananes. Les nègres embarqués , j'allai revoir le roi , afin de lui exprimer toute l'étendue de ma re- connoissance , en le priant de fixer la somme que je lui devois pour la nourriture de tant d'individus. Mais voici la réponse de ce digne monarque. « Je suis noir , et tu es blanc ; quand tu ar- » riveras en France , tu diras à tes armateurs (i) Les ignames sont là, du poids de dix livres : il en falloit une pour la nourriture de deux nègres par jour. EUROPÉENNES. JO » que , pur toute la terre , les hommes se res- » semblent malgré leur couleur; que le noir » et le blanc n'apportent aucune différence » dans les sentimens d'humanité; que les se- » cours mutuels sont une loi de la nature. Tu ^ leur diras aussi qu'en l'invitant à venir dans » mon pays, je n'avois pas l'intention de les » ruiner, ainsi garde ton billet. La subsistance » de tes hommes ne m'a rien coûté. Leurs » hôtes , en les recevant avec un grand plaisir, » m'ont voulu montrer leur zèle dans l'hospi- » talité qu'ils accordent aux étrangers qui ont » besoin de secours. Le nombre de tes noirs » auroit été quatre fois plus considérable , que » l'on n'eût rien exigé pour leur dépense ; et » s'il faut te l'avouer, des habitans m'en ont » demandé pour les loger , et m'ont fait voir » tout leur regret de n'en pouvoir obtenir (1). » Je me séparai de ce généreux souverain les lai nies aux yeux , et pénétré d'admiration pour 8615 belles qualités. JNous vîmes avec une agréable surprise venir Agréable surorisc ci u à bord plusieurs pirogues contenant ensemble capitaine. plus de vingt mille ignames, plus de cent ré- amo P (i) Ce sont les propres termes du chef d'un royaume, dont presque personne en Europe ne soupçonne l'exis- tence. "4 ANISALES gimes de bananes , deux mille cocos , une douzaine de moutons et deux bœufs. Okro, qui suivoit ces provisions, monte sur le vaisseau , et me parle en ces termes : « Les vivres que je transporte ici t'appar- » tiennent, le roi te les donne. 11 te prie de * prendre sur ton navire , en qualité de pas- » sager , le prince Boudakan , le seul noir qui »> ait désire' passer en France pour y apprendre ». la langue et les coutumes françaises, elc. (]).» Observa- La ville de Bénin est aussi grande que l'une tions sur la 1 • \ *n i "n n yille de Be- "-es premières villes de rrance; elle est a qua- torze cents lieues de Paris et peuplée d'environ quatre-vingts mille aines. On y voit peu de maisons sans une filature de coton , ou un mé- tier propre à faire des tapis de coton et de paille admirables; c'est l'ouvrage des femmes. Ce mé- (i) Le prince Boudakan étoit le fils aîné de la sœur du roi de Towhère ; après avoir passé deux ans à Paris , il retourna dans son pays avec le capitaine Landolphe. Le roi , dans la joie de le revoir , le ceignit du collier de corail, qui lui donnoit rang dans le Conseil; mais les soixante sages qui le composoient , ayant cru s'apercevoir que le jeune prince , qui sembloit destiné à succéder au gouvernement de son oncle, étoit prévenu en faveur des usages européens , < t disposé à bouleverser les lois sages et la paix du pays, le condamnèrent à avaler la maumise fétiche (le poison) , dont il paroît être mort. El ROPÉJ-NiNES. J 5 lier, cmj 1 ensemble à celui de nos tisserands, est perpendiculaire , au lieu d'être horizontal , comme ces derniers. Leurs pagnes ont un lé d'une aune et uu tiers : on en teint de diverses couleurs ineffaçables qui sont un produit abon- dant du pays. Ici on voit, que c'est la manière de faire de tous les peuples primitifs , comme c'est aussi l'usage des insulaires de la nier du Sud , dont nous avons parlé , page 5o5 , tome 3. Nouvelles Pénélopcs , les femmes se chargent de lisser et de teindre les vétemens commodes et simples • le leurs familles. La nature, qui a étendu ses prévoyances sur tous les climats , offre partout la toison des animaux et les produits végétaux au besoin et à l'industrie naturelle de l'homme. Là, comme aux premiers âges des Gaules, chacun pouvant avoir ce qu'il désire , les mœurs conservent leur douce simplicité , les besoins factices sont inconnus et les passions qui cor- rompent les peuples , restent amorties ; tandis (pie dans notre Europe, si hère de sa haute civi- lisation , où la frivolité, le luxe et la vanité, engendrent toutes les ambitions contraires au bonheur de la société , le sixième de la popu- lation est condamné à abréger son existence dans '!'s ateliers insalubres et des travaux forcés, 76 A1NNALES pour satisfaire la cupidité et les passions de la corruption . Mine d'or II y a des mines d'or au Bénin , mais il est au Bcnin. J défendu d'y toucher sous peine de mort , dans la crainte que les Européens attirés par leur avarice , n'y viennent porter la guerre comme au Pérou. Nous appelons sauvages ou barbares, tous les peuples naturels , qui ont le bonheur de ne point partager encore nos vices et notre pré- tendue perfection ! Si l'on daignoit considérer que les métaux sortis du Potose , ont porté le coup le plus funeste aux mœurs européennes , en y transportant le volcan le plus dangereux , celui de la soif' insatiable de Vor, qui , depuis ., a altéré les passions nobles jusqu'à la perver- sité , et enfanté l'esprit de cupidité avec le cor- tège de tous les vices qui lui appartiennent , nous devrions rendre grâce à ce roi nègre , qui nous a assez bien jugés, pour se priver lui-même, des inutiles mines d'or qui abondent dans son royaume , afin que la vieille Afrique ne de- vienne pas à son tour le théâtre de tous les crimes , que la soif de l'or a fait commettre dans la jeune et belle Amérique. Huile de L'huile de palme sort d'un arbre fort com- n 'i I m p mun dans les forets du Bénin et deTowhère. Le fruit de cet arbre vient en gros paquets d'olives EUROPÉENNES. JJ brunes et jaunâtres^ qui ressemblent au gland et sont aglornérées comme les excroissances de la pomme de pin. Les paquets sont quelquefois d'un si grand poids qu'un bomme peut à peine les porter. Le fruit renferme un noyau très-dur que les rats palmistes aimentbeaucoup. Ce noyau est entouré d'une substance ou tunique jaune employée par les nègres à divers ouvrages. Pour obtenir l'huile, on creuse un arbre en forme de crèche ; on y jette une grande quantité de noyaux de palmier qu'on écrase avec des pilons. Ensuite on y \erse de l'eau bouillante : l'huile surnage ; elle est enlevée , au moyen d'une forte écumoire , et conservée dans des jarres ou des calebasses. Cette huile, dans sa fraîcheur qui dure en- viron quinze jours, est très-bonne aux fritures; les nègres l'emploient au poisson , à la volaille, au mouton, à l'igname et à toutes sortes de sauces , ou plutôt , c'est la sauce de tous leurs mets. Elle a l'odeur de la violette , et surpasse assurément la qualité de nos meilleures huiles d'olive. Servant a l'usage dos lampes , elle ré- pand sans odeur et sans fumée une clarté très- brillante , qui ne le cède en rien au procédé d'éclairage pratiqué en Europe. On recueille dans le pays une si grande quan- tité de celte huile , qu'elle ne coûtait jamais O 7 8 A FINALES plus d'un sol la livre; aussi tous les habitans se servent-ils de plusieurs lampes à la fois dans leurs maisons. Ayant conçu l'espérance de la rendre ulile à nos manufactures françaises , j'en achetai plus de cinquante barriques de la contenance de nos pièces de vin , qui furent chargées sur la cor- vette V Afrique ^ avec diverses productions pré- cieuses des deux Etats , consistant en bois roùtrë violet, jaune , bleu et copal, en une vingtaine de milliers de livres d'ivoire ; en mille tapis de coton fabriquée par les Beniniens. J'expe'diai le tout pour la France, en 1789 : malheureuse- ment , cette corvette a pe'ri , j'ai toujours ignoré le lieu comme les circonstances de son nau- frage. On voit que la nature a distribue' ses grâces et ses largesses a tous les climats; elle répand gratuitement ses dons et toujours avec prodi- galité , partout où elle n'est point contrariée par la main même , pour qui elle a semé l'abon- dance éternelle dans les eaux et sur la terre. Outre les oranges , les citrons , les ananas , les figues , les melons y les bananes , les cocos et mille autres productions qui offrent leurs dé- licieux produits sous tant de formes, de saveurs et de parfums divers, nous vovons encore ici le palmier donner le vin et l'huile, en réunis- v I EUROPÉENNES. 79 sant à lui seul ce que la vigne et l'olivier offrent séparément dans nos contrées. . Plus haut , dans le royaume de Bambara , se présente le shéa , arbre à beurre végétal, dont nous avons parlé , pagc*4*8, tome i er de ces Annales. Ce précieux arbre n'étant pas encore connu an Jardin des Plantes de Paris, notre Notice a porté M. Thouin l'aîné , profess?ur au Muséum d'Histoire naturelle ? de proposer à l'administration de faire la conquête de ce végétai : la mission a été , en conséquence, don- née à trois voyageurs naturalistes, envoyés à six semaines d'intervalles au Sénégal et dans la Gambie, d'en rechercher l'individu et la graine: il y a donc certitude que , dans au moins six mois, le Jardin du Roi le possédera, et comme là on possède la science éminemment utile de donner, par la voie des semis, des habitudes nou- velles aux végétaux , pour conformer leur na- ture à nos climats, il est à croire que, dans l'espace de temps nécessaire , nos départemens méridionaux , pourront s'applaudir de la pos- session d'un arbre quil eur présentera encore plus d'avantages que l'olivier lui-même. Il existe aux deux pays dç Towhère et de Be- Serpens. nin , comme dans tous les pays chauds et cou- verts , une immense quantité de serpens de toutes grandeurs et de couleurs différentes. 8û ANHALES Lorsque je fondai mon établissement à l'em- bouchure du fleuve de Bénin , le terrain qui devoit le soutenir étoit couvert de reptiles ; ils s'introduisoient partout^ même dans les hamacs et les couvertures de l'équipage, mais sans lui causer aucun mal ; nous en avons tué dont la longueur dépassoit neuf pieds ; leur corps ren- fermoit trois ou quatre volailles , avec autant de perroquets qu'ils enlevoîent des cages. A la suite de grands efforts , long-temps mul- tipliés , nous sommes parvenus à détruire ces reptiles. On faisoit tomber l'un sur l'autre de gros arbres; on v mettoit le feu trois ou quatre jours après, et la flamme , consumant jusqu'aux racines des herbes , n'épargnoit ni les serpens , ni leurs œufs. C'est par ce moyen que nous avons converti ces nids de serpens en une vaste prairie d'environ trois lieues de tour , où les moutons , les cabris, les vaches, les bœufs, les chevaux , etc. , ont trouvé depuis une excellente pâture. Il ne s'écouloit pas de semaine que les nègres ne m'apportassent au fort , en échange d'une bouteille d'eau-de-vie, des serpens d'une cou- leur merveilleuse et variée, longs de vingt, vingt- cinq ou trente pieds , et gros de vingt-quatre à trente pouces. J'ôtois leur peau que je soupou- drois d'alun; je l'étendois et la fixois avec de EUROPÉENNES. 8l petits clous sur les planches de la batterie , et, quand elle étoit parfaitement sèche, je la rou- lois comme un ruban. Les serpens , voisins de mon habitation , ai- moient extrêmement les poules ; lorsqu'ils se glissoient dans le poulailler, nous en étions avertis par les cris continuels du coq : alors , munis d'un fanal et armés de sagaies, nous fai- sions la ronde en ce lieu , souvent long-temps, sans rien voir; mais, après bien des recherches, nous apercevions , caché dans les chevrons , le reptile que ses yeux brillans trahissoient ; un coup de lance l'abattoit : dès qu'il étoit tué , l'on ne trouvoit jamais moins de deux ou trois volailles dans son corps, et c'étoit toujours avec un sentiment de surprise que nous voyions un si petit gosier contenir plusieurs poules. Il les vomissoit tout entières , lorsqu'on le frappoit ; mais elles étoient aplaties comme si le cylindre les eût pressées. Cela me rappe.le qu'importuné par les cris redoublés d'un co [, je voulus en voir la cause. Accompagné de trois hommes armés, je visite avec soin le poulailler; l'un d'eux aperçoit un serpent long de neuf pieds , et le perce d'un coup de lance près l'anus : il tombe , un autre le frappe sur le dos avec le manche de cette arme. Je lui passe une ficelle au col avec un 2. 6 82 À KTS A LES nœud coulant ; on le traîne : je l'attache à l'af- fût d'un canon dans l'intention d'enlever sa peau qui me sembloit très-belle. Il ne remuoit plus , nous le crûmes tué ; nous revînmes à nos lits. Dès que le soleil fut levé, j'allai droit au ser- pent; mais retrouvant ses forces, il avoit disparu, laissant à sa place trois grosses poules sorties de son corps dans les efforts qui avoient relâché le nœud coulant ; nous vîmes ses traces sur le sa- ble, elles avoient huit pouces de large. Les nègres m'ont dit fréquemment , que de certains reptiles des bois, se couvrant de grandes feuilles sèches pour n'être point découverts , se tiennent aux aguets^ et s'emparent de petits chevreuils et de gaselles qui passoient près d'eux sans défiance. En introduisant l'extrémité de leur queue dans le fondement de l'animal, ils lui serrent violemment la gorge dans leurs re- plis, et trouvent ainsi moyen de l'avaler. La na- ture a doué ces reptiles de la faculté de renvoyer à terre les os , les poils et les peaux qu'ils ne peuvent digérer. J'ai vu dans les forêts de ces matières expulséees de leur estomac, et j'y ai reconnu des peaux de singes. % Un jour un de mes officiers, nommé Bourgeois, me demanda la permission de chasser dans un bois près de Gathon ; là il tire et blesse mortelle- * EUROPÉENNES. 85 ment un chevreuil qui conserve encore assez de force pour lui échapper. Bourgeois, n'osant le poursuivre , tant ?i cause des té. èbres que de la peur des bétes féroces, vint a mon comptoir, el me dit qu'ayant tué un chevreuil, il se pro- posoit de Tapporter le lendemain ; il a voit coupé des branches afin de reconnoître l'endroit même où la héte devoit succomber. Jl s'y rend dans la matinée, s'avance d'une centaine de pas, et trouve avec un étonnement sans é<»al le fruit de sa chasse dans la gueule d'un si énorme serpent qu'il avoit plus de trente pieds de long. Comme le reptile étoit dans l'impuissance de se remuer en digérant une si grosse bétc , Bourgeois eut le temps de revenir au comptoir, solliciter le secours de plusieurs nègres, qui, s'armant de sabres et de sagaies, le mirent à mort et mal- heureusement par morceaux : les tronçons dont ils éloient chargés avoient plus de deux pieds de circonférence. Les serpens qui m'entouroient à la distance dont |'ai parlé, soi toient des bois ou des hautes herbes, et venoientsur le bord du ileuve, à la basse mer, se nourrir d'oiseaux aquatiques, qui s'y voient eu grand nombre, et principalement de ceux qu'on nomme coupeurs cfêdÙX > à cause de la forme de leur bec semblable à des lames de ciseaux. Parmi tous ces nombreux serpens, 6. 8/|. ANNALES il en est un tout noir , petit comme les vipères , plus dangereux encore que l'aspic , et redouté à l'excès par les nègres. Durant mon se'jour dans- ce canton, je n'en ai vu qu'un seul; ce fut Pou- ponneau le Tuillier, qui le déposa dans ma chambre ; il avoit dix-huit pouces de long et la grosseur d'un tuyau de plume d'oie. Poupon- neau étoit au bois quand le reptile s'élança d'un saule dans sa chemise ; le Tuillier l'enve- loppa subitement du linge et le rompit en deux sans en avoir été mordu; les nègres, présens lorsqu'il me le montra, félicitèrent Pouponneau d'avoir échappé à sa cruelle dent , car il n'eût guère survécu plus d'un quart d'heure à sa bles- sure; ils disoient vrai; j'ai été une fois témoin qu'une négresse, ayant mis sur sa tète un fagot où s'étoit coulé un de ces reptiles , en fut atteinte au front, et mourut en arrivant à sa case. Tout est corrélatif dans les habitudes, la force et le courage des habitans de chaque zone du globe, avec les productions, les climats, le ca- ractère , la forme et les dimensions des animaux qui les habitent. Si les peuples qui avoisinent les deux pôles, osent, montés sur. le plus frêle esquif, s'avancer dans ces mers noires et bru- meuses , pour chercher et combattre la balaine, le plus colossal animal qui soit dans la nature, EUROPÉENNES. 85 de son côté, le nègre, qui vit sous les zones ar- dentes de la lorride, habitées par les géants terrestres , voit non-seulement le lion , le tigre , l'éléphant, l'hippopotame, le crocodile et les plus monstrueux serpens sans effroi , mais il ose encore, par l'habitude de les voir , les cher- cher, les combattre et en faire également sa proie. Nous avons déjà démontré, page 4 2 3, tome I er de ces Annales y pour combien l'existence des serpens a dû entrer dans les profonds calculs de la nature , parce que leur mission est plus utile que dangereuse à l'homme , et que leurs dimensions sont dans l'ordre des climats qu'ils habitent, et du grand but qu'ils ont à remplir. Il est peut-être digne de remarquer ici , que l'apparition d'un serpent ou d'un crocodile de quinze à vingt pieds seulement , porteroit l'é- pouvante dans nos contrées , tandis qu'un nègre du Bénin, le pousuivroit de sa simple sagaie, avec le même courage que ce célèbre chevalier de Mahhe a poursuivi et tué à l'aide de ses chiens et de ses armes à feu , ce fameux ser- pent , dont la présence avoit consterné tous les habitaXIS de 111c. Manière de Comme le capitaine Landolphc se prome- pr rc u r ri poisson sur noit le lon^ du fleuve de Borodo , le capitaine un L1 ba 1 nc d , e ° l sable dans le Olivier qui l'accompagnoit prit la parole : fleuve de 8t> ANNALES « Voici un grand et beau banc de sable ; si » vous le permettez, j'établirai ici un labyrinthe » où le poisson viendra s'égarer : 'vous y en » trouverez chaque jour, à la basse mer, de » toutes les grosseurs et de toutes les qualités; » il sera péché sans frais, et vous n'aurez que » la peine de le retirer de sa prison, m Au bout d'une digue d'une nouvelle espèce, fut construit ce que Olivier appeîoit un laby- rinthe, il avoit quarante pieds de circonférence; le poisson y entroil de deux cotes par une ou- verture, de deux pieds, et n'en sortoit plus. Le capitaine portugais m'avoil fait observer que ces animaux nagent toujours en ligne droite, même lorsqu'ils rencontrent un obstacle ; effectivement au flux et reflux , venant heurter contre la digue , ils se trouvoient forcés de nager en avant, et s'introduisoient dans le labyrinthe. Cette pêcherie me devint extrêmement utile. La marée y amenoit une immense quantité de raies, de soles, de carpes, de mulets, de grandes écailles; à la basse mer tous ces poissons restoient échoués; chaque jour nous allions les enlever dans des brouettes; j'en nourrissois quatre cents personnes , et je faisois distribuer l'excédant aux habitans de Bobi; on sonnoit la cloche ^ les noirs accouraient avec des paniers; ils ein- portoieut le poisson chez Animazau , qui le par- ELROPÉENMIS. 87 tageoit dans les ménages. Jamais le moindre débat ne s'est élevé pour cette distribution. C'est vers ce temps que Bourgeois, l'un de Chasse aux 1 l & éléphans. mes officiers-, désirant chasser avec un de mes nègres , s'enfonça dans une foret où se retirent beaucoup d'éléphans sauvages, fort dangereux quand on les attaque; tous deux étoient armés d'un fusil. Le nègre demande à Bourgeois s'il seroit bien aise de voir ces animaux; sur la ré- ponse affirmative de l'officier, le nègre s'avarice et découvre une vingiaine d'éléphans qui patu- roient dans une plaine couverte de hautes herbes; les chasseurs s'en approchent , le noir en ajuste un qui s'étoit un peu écarté de la troupe ; l'élé- phant sentit sans doute que sa vie éloit menacée, car il courut sur l'agresseur avec une vitesse extrordinaire, le saisit de sa trompe et l'écrasa d'un seul coup contre un arbre; Bourgeois s'é- chappe, arrive tout tremblant de frayeuiv, et me raconte . avec ces circonstances, la perte de mon malheureux nègre. En approchant des côtes d'Angole, nous ob- Baleines 1 . , . aux côtes servions, presque chaque jour, plusieurs d'Angole: baleines d'un brun ires-foncé, longues de ti^E^d*! quante à soixante pieds, souillant de l'eau en gerbe à une bailleur de quinze ou vingt pieds, nageant autour de notre vaisseau avec une ex- trême vitesse; jamais elles ne le touchoient , 88 A.NWA.LES même en passant sous la quille : j'en ai vu , lors- que j'allois à terre à Malimbe, plonger sous mon canot et reparaître presque aussitôt à quelques toises de là. Je me suis informé des nègres pêcheurs du Congo , s'ils apercevoient en tout temps ces monstres marins. Ils ne les remarquent , m'ont- ils dit , que durant trois ou quatre lunes, celles d'octobre , de novembre ^ de décembre et de janvier ; ce qui m'a donné lieu d'établir la con- jecture que cette espèce de baleines vient an- nuellement du pôle austral, attirées dans ces lieux par une multitude de gros insectes qu'elles y trouvent, et particulièiement du frai des grands poissons, dont elles paroissent étonnam- ment friandes. Certains navires des Etats-Unis viennent pé- cher des baleines à cette côte. J'en visitai un dans ma traversée , qui rapportait douze cents barils d'huile. Le capitaine , parti depuis dix- huit mois de Baltimore , revenoit de la mer Pacifique , où sa pêche étoit établie , principa- lement à l'Ouest du Férou, sur les côtes de Lima. On sait combien le produit de la pêche de la baleine est avantageux au commerce. Je vais dire deux mots de la manière dont on les' prend aux côtes d'Angole. Lorsque la vigie en voit une souffler , le vais- \ EUROPÉENNES. 8f) seau gouverne de ce côte. A cinq ou six cents toises de là , trois hommes descendent dans un canot, deux pour nager , le troisième pour har- ponner l'animal. L'instrument , dont se sert le pécheur, est différent de celui que l'on emploie ailleurs ; car , la pointe du dard est accompa- gnée de deux crocs recourbés, au lieu que celui-ci, d'un acier de la meilleure trempe, se compose de deux morceaux ajustés l'un sur l'autre, à peu près comme des ciseaux. L'un des cotés est fort tranchant; le dos a trois lignes d'épaisseur et le côté entier autant de largeur. L'autre morceau n'est établi que pour offrir une résistance , quand le dard est entré , parce qu'alors les deux fers s'ouvrent en croix. Au bout du dard, qui n'a guère que quinze pouces de long , s'adapte une baguette ronde , un peu plus grosse que celle d'un fusil, d'un fer très-flexiblc et longue de cinq pieds : on y joint , au moyen d'une douille , un manche de bois rond, également long de cinq pieds , et gros de quatre pouces; ce qui forme une lon- gueur totale d'au moins onze pieds. A l'extré- mité de ce manche , on voit un morceau de plomb de quinze livres.. Le harponneur étant auprès de la baleine, se tient ferme debout sur le devant du canot, saisit son instrument par le milieu, le balance avec force dans une ligne. 90 ANNALES presque horizontale : le poids du plomb lui sert avec un extrême avantage à lancer son dard , qui entre de cinq ou six pieds dans le corps de ranimai. Une ficelle de la grosseur d'un gros tuyau de plume, composée de deux cents fils , et longue de mille brasses , reste , d'un bout , attachée au harpon; l'autre est sur un dévidoir fixé au canot. Aussitôt que l'animal est blessé, il avance droit comme un trait, et avec autant de rapidité : la corde se déroule sans le moindre embarras; autrement, le canot et les hommes seraient renversés. La baleine , après une cin- quantaine de brasses dévidées, nage en zigzac; à la vue de ce mouvement , on la tire à soi pour lui lancer de nouveaux dards, si elle n'est pas frappée mortellement; il y en a jusqu'à douze dans le canot. Un harpon se vend 5o francs : j'en ai acheté un par curiosité. Le vaisseau s'approche : des hommes ayant des crochets de fer sous leurs bottes , montent sur la baleine , en coupent de grosses tranches que l'on jette dans des chaudières de chacune deux barriques. On allume les fourneaux avec du charbon de terre : ils sont scellés dans le navire. La graisse de l'animal fond , et forme ce que nous appelons huile de haleine. EUROPÉENNES. C)l Les nègres qui habitent les caps de Monte et Riz rouge n l r des côtes Muserade, en Afrique, y recueillent abondam- d'Afrique. nient du riz rouge d'une excellente qualité; ils le vendent en paquet du poids de trente livres; ce riz ne revient qu'à un sol la livre, qui se paie en quincaillerie, ou en verroterie. J'ai vu plusieurs fois un seul nègre monter Pirogues une pirogue, s'avancer à plus de trois lieues en pleine mer, et venir échanger à bord quelques bananes ou des citions contre des ciseaux ou des couteaux ; quand la pirogue chaviroit, il passoit dessous , la remettait à flots, se couchoit dedans sur le dos, agitoit ses pieds avec une vitesse pi odigieuse , et la vidoit ainsi en un demi quart d'heure. Il m'étoit impossible, dit le capitaine Lan- Détail sur dolphe , de comprendre la vilete' du prix des l'énorme -, -, -m.- *t quantité de vivres que je reçus dans ce pays, quand M. Vas- bœufs, c hè- /» !■ i • n v-i vaux et indi- ques m en expliqua les raisons. « 11 y a, dit-il, tons àMoil . » dans l'intérieur des terres des propriétaires t^^ùrue- » de troupeaux* possédant quarante-cinq à cin- Sud -^ » quante mille bœufs confiés à la garde d'un » seul homme: chaque année ils mettent à mort » le tiers de ces animaux uniquement pour » en ti roi la peau , ce qui leur fournit un re- » venu considérable ; les bœufs sont si communs » dans cette contrée, que les voiluriers ou les - routiers coupent en route le jarret de l'animal, Q2 AIN'INALES » le tuent, en prennent les meilleurs morceaux, » abandonnent le reste à la voracité des lions, *> des tigres et des chiens sauvages que l'on y voit « par troupes. » Cette observation s'applique -également aux chevaux qu'on y rencontre en fort grand nom- bre ; ils sont d'une belle taille, vigoureux^ pleins de noblesse et de vivacité; ils supportent patiemment la faim deux ou trois jours; un cheval estimé , qui se vend roi t à Paris mille ou douze cents francs, coûte en ces lieux une ou deux piastres; on en trouve tant à Monté- Video , que la plupart des habitans font jour- nellement leurs visites et vaquent à leurs affaires sur de fins coursiers; j'ai vu les voituriers à cheval , conduisant l'aiguillon en main leurs chariots tirés par des bœufs. Les Péruviens étonnent les gens d'Europe , en montrant leur adresse à s'emparer des chevaux et des bœufs sauvages ; montés sur un coursier dressé, ces Indiens tiennent à la main droite une courroie ronde comme une grosse corde à ballot; à l'un des bouts est un nœud très-coulant, l'autre s'amarre solidement par une boucle en fer , à l'arçon de la selle ; le cavalier pousse au galop son cheval, qui devance toujours l'animal pour- suivi ; quand il se trouve en position d'arrêter celui-ci dans sa course, il lui jette au col son EUROPÉENNES. 93 nœud-coulant ; l'Indien fait subitement un écart dont l'infaillible pouvoir cause la chute du bœuf ou du cheval sauvage , alors on lui enlace les quatre pieds , des amis du vainqueur viennent à cheval lui prêter secours; ou conduit l'animal dans un grand parc, on le laisse jeûner trois jours , après quoi il devient facile à domp- ter. Un jour jVJ . Vasques m'offrit de me conduire, avec ses chevaux, dans une campagne à seize lieues de Monte-Video, j'acceptai; on amène après le déjeuner une berline attelée de six coursiers noirs que guidoient deux postillons; nous parlons au galop, et quatre lieues se font en une heure; là les chevaux iont dételés, un coup de fouet les renvoie sans guide au lieu d'où ils venoient ; six autres d'un poil noir , moucheté de blanc, leur succèdent, même vi- tesse et même retour à leur écurie , c'est-à-dire au galop et toujours sans guide; ceux qui prirent leur place avoient le poil bai clair, et les six derniers le poil gris cendré. Après avoir passé deux jours à cette campa- gne , nous revînmes à la ville, tirés par vingt- quatre autres coursiers, aussi beaux et non moins ardens que les premiers. Ne sachant qu'imagi- ner d'un pareil train, je demandai à M. Vas- ques , combien il avoit de ces chevaux en sa pos- q4 AMSALES session. « Trois cents, qui sont places sur les diverses roules où m'appellent mes affaires. Vous pensez peut-être que ce grand nombre d'a- nimaux me prend une somme considérable, tant pour l'achat que pour l'entretien : détrom- pez-vous ; le plus beau de tous me coûte trois piastres , et leur nourriture n'exige pas une obole; ils vont paître à la plaine, où l'herbe ne manque jamais ; ma plus grande dépense en mes courses, c'est la réparation des voitures. » Ce fournisseur faisoit abattre seul , tous les jours, quarante bœufs ( i4 ? 4oo bœufs par an), pour les équipages de la marine royale ; la viande étoit toujours distribuée sans os. Les vautours , d'autres oiseaux carnaciers, les chiens sauvages , une multitude de porcs , dévoroient la chair autour de ces os; puis on les relevoit ainsi dépouillés , aiîn de les faire servir d'ali- mens aux flammes des fours à briques, à tuiles, à plâtre et à chaux. On remarque de belles constructions à Mon- te- Vidéo. On y élevoil alors une cathédrale; les briques des voûtes étoient si parfaitement liées que l'œil ne pouvoit discerner les jointures. M. Vasques batissoit de son côté une maison vaste et magnifique avec une terrasse a l'instar des Orientaux. Les premiers conquérans de l'Amérique 4 El liOPÏX.NM-S. Cp ayant abandonné aux vastes Savannes forestières de ce pays vierge , des vaches, des taureaux, des chevaux , des bêtes à laine et des chèvres ; ces animaux s'y multiplièrent à étonner l'imagina- tion, ainsi que cela avoir, d'abord eu lieu dans les Antilles, où beaucoup d'aventuriers trou- vèrent leur fortune à se faire boucanniers , pour fournir la chair fumée de ces mêmes animaux cpii fourmilloient dans ces îles, à ces audacieux flibustiers , qui furent pendant si long-temps les fléaux des galions espagnols. On voit encore ici la preuve vivante , com- bien la nature est puissante et prodigue , tant que la main de l'homme n'arrête point sa mer- veilleuse fécondité. Nous avons, dans les 2 e , 5 e et 4 e livraisons de ces Annales , exposé tout ce que nos anciennes et si regrettables forêts of- froient d'abondance et de richesses naturelles à la société ; mais ces grands dons de la Provi- dence ont été méconnus. La destruction a tout frappé ; la majesté de la nature a disparu dans nos contrées; l'homme l'a remplacée par le vide , l'aridité , les gémissemens du besoin et de la misère Le spectacle de voir, dans cette belle Amé- rique-Sud , des propriétaires de cinquante mille bœufs et de trois cents chevaux , qui ne leur content rien pour la nourriture , parce que la s o6 annales nature en fait seule largement les frais, dans ses inépuisables pâturages, tant qu'on ne les détruit pas , présente [un contraste bien frap- pant avec nos guérets européens si vantés, mais qui , échangés contre les grands trésors des bois , ne triomphent de la stérilité dont nous avons frappé la terre , que par des travaux la- borieux , forcés , et qui , bien souvent , beau- coup trop souvent , sont rendus infructueux ^ parle désordre que nous avons nous-mêmes pro- voqué , dans le cours des météores. On fera peut-être l'objection spécieuse, que le peu de population de l'Amérique-Sud , y permet cet extrême accroissement des animaux : sans doute. Mais si vous laissez agir librement la nature, elle fera sortir de ses intarissables laboratoires, mille fois plus de trésors que vous n'en saurez jamais pioduire avec la prétention de faire mieux qu'elle, et dans l'état de muni- ficence que nous présentons ici qui , hélas , a été semblable partout ! à quelle prodigieuse population ne pourroit-elle pas suffire , en l'ap- préciant, en la conservant mieux que nous ne l'avons fait î Nota. Nous donnerons dans le prorhain cahier, avec le dessin du roi des perroquets , la descrip- tion fort curieuse que le capitaine Landolphe fait de ce petit monarque des airs, et qui sembla avoir une grande analogie avec la reine des abeihVs. EUROPÉENNES. 97 Esturgeon ou aeipensere, acipenser (ichthyol), Esturgeon, genre de poissons cartilagineux , de la famille des éleuthéropomes de M. Duméril , et de l'ordre des sturoniens ou chondroptérygiens à branchies libres, de M. G. Cuvier. Ce genre , qu Artédi et Linnœus ont établi , et que tous les ichthyologistes ont adopte' , est ainsi carac- térisé : Cet animal se rapproche beaucoup des squa- les par la forme générale de son corps. Des cartilages assez durs garnissent ses deux mâ- choires, et lui tiennent lieu de dents. Les bar- billons qui pendent sous son museau, sont très- menus , très-mobiles , un peu semblables à des vermisseaux , et souvent ils attirent de petits poissons imprudens jusqu'auprès de la gueule de l'esturgeon , qui avoit caché presque toute sa tète au milieu des plantes du rivage. Dans un esturgeon du poids de cent soixante livres, M. Rousseau a trouvé que l'ovaire pe- soit dix-huit livres quatre onces et contenoit un million quatre cent soixante-sept mille huit cent cinquante-six œufs. Tel est le degré de fécon- dité de tous les poissons alimentaires. L'esturgeon habite, non - seulement dans l'Océan, dans la mer Méditerranée , dans la mer Rouge, dans le Pont-Euxin, dans la mer 2. 7 CjS ANNALES Caspienne , mais encore dans les eaux douces de presque tous les grands fleuves. Au printemps , lorsqu'une chaleur nouvelle l'aiguillonne et fait naître en lui le besoin d» pondre ou de féconder ses œufs , il remonte dans le Volga , le Danube, le Tanaïs, le Pô, la Garonne , le Donbs , la Loire , le Rhin , l'Elbe , l'Oder. On voit, par une Charte d'Es- tiennette , comtesse de Provence (année io65 ), qu'il y a voit sur le Rhône des bateaux destinés à la pêche de l'esturgeon , et en i55i , Raujeu parle de ce poisson comme d'une denrée si com- mune en Provence , qu'il n'y coutoit qu'un sol la livre (1). Quelquefois même il s'engage dans les rivières secondaires et les remonte fort loin j l'on en a pris dans la Moselle jusqu'à Metz, et Sonnihi en a vu pêcher un à Ponl-à-Mousson, à cinq lieues de Nancy. Ils remontent bien rarement la Seine jusqu'à Paris ; cependant on en a quelquefois aperçu dans cette capilale à la suite des bateaux chargés de sel. En 1800, on a pris à Neuilly un individu qui pesoit deux c uts liv.es, et avoit sept pieds et demi de lon- gueur, sur près de quatre pieds de tour; il fut 1 Nous avons déjà exposé', dans les nrécédens cahiers, c as< à c;ul privent nos eaux de leurs anciennes ri- »ses, et les moyens à employer pour les leur rendre. EUROPÉENNES QQ conservé vivant pendant quelque temps dans un des bassins do la Malmaison. En ij58eten (782, 011 en avoit pris à Paris deux autres individus de plus de six pieds de longueur , ils furent porte's à Versailles et présentés au Roi au nom du corps municipal. La même chose a eu lieu aussi en 1792; mais cette fois, les mariniers gardè- rent leur poisson et le firent voir au public. Quelquefois aussi ce poisson abandonne les fleuves et les rivières pour les lacs; il y a quel- ques années que Ton en prit un aux environs de Postdam , dans un lac qui communique avec la Havel , dont l'embouchure est dans l'Elbe : il avoit huit pieds de longueur et pesoit cent quatre-vingt-six livres. On en a pèche un dans la Sprée , et il se montre encore en Prusse, dit Bloch, dans le Frisch-Haf et le Kurisch-Haf. Enfin , on prend beaucoup d'esturgeons près de Pillau, où on les marine pour les exporter, principalement en Angleterre. C'est dans les fleuves des contrées septentrio- nales que ces poissons se rendent en plus grand nombre, en mars, avril et mai. Ils y entrent par troupes et y sont, en quelques endroits si abondans , qu'on les voit fourmiller dans l'eau. les cosaques du Jaïck ont même assuré à Pallas, que leur alïluence étoil ai forte dans ce fleuve, que plus d'une fois ils ont endommage' la digue 7- ÎOO ANALES qui le barre au-dessus de Jaits-Koï-Gorodok , et que l'on étoit obligé de tirer le canon pour les disperser. Il paroît qu'ils restent dans le fleuve jusqu'à l'hiver. Le même voyageur rapporte qu'ils sont rares dans l'E.iisseï, fleuve de la Sibe'rie , dont les eaux sont très-rapides, et dont le fond est hé- rissé de rochers. Ils s'y tiennent en hiver dans des endroits d'une profondeur inaccessible. Le père Avril assure que le Kur, fleuve de Perse qui roule ses eaux dans la mer Caspienne, enrichit le pays qu'il arrose par la grande quan- tité d'esturgeons qu'on y peche. Le commo- dore Billings rapporte que , dans la Kovima , grande rivière de l'Asie septentrionale, ils sont plus gras , plus fermes et d'une saveur plus dé- licate que partout ailleurs. Les rivières du Nord de l'Amérique reçoivent aussi des esturgeons en aussi grande quantité que les fleuves de l'ancien continent. Mackensie cite surtout , sous ce rapport, la rivière du lac de la Pluie , où les sauvages les percent à coups de lances. Vancouver en a vu au Hàvre-de- Grai et dans la rivière de Columbia de la nou- velle Albion. Enfin , suivant J. Long, ils sont très-communs à Albany. Suivant Schonncveldt, l'esturgeon prend dif- ficilement sa croissance, s'il ne jouit librement, EUROPÉENNES. 101 tour a tour, du bénéfice des eaux douces et salées, comme nous renseigne l'expérience, au sujet des jeunes individus transportes de la mer dans des viviers ou dans des lacs. Il grandit et engraisse dans les fleuves forts et rapides , à fond terreux , où il rencontre la tranquillité , la température et les alimens qui lui convien- nent le mieux. Les Samoièdcs et les Ostiaques des bords de l'Obi trouvent en lui leur prin- cipale nourriture. Presque jamais, selon Paul Jovc, on ne le prend en pleine mer, et lorsqu'on l'y pèche , sa chair a une saveur peu agréable. Ce poisson doit être mis au rang des plus grands animaux de sa classe. Quelquefois il parvient à une longueur de plus de vingt-cinq pieds , et l'on en voit assez souvent de dix-huit pieds. On en prend parfois, dans l'Elbe, des individus qui pèsent plus de deux cents livres : l'électeur Frédéric en pécha un jour un du poids de deux cent soixante livres. Willughby eu a vu de très-grands à Gertruidemberg , en Hollande , et Belon à l'embouchure du Don ; et quoique ce soit surtout en Sibérie qu'on en rencontre d'énormes, puisque des femelles ont quelquefois dans leur intérieur jusqu'à deux cents livres pesant d'oeufs , et des maies , cin- quante livres de laite. En 1750, en Italie, n en prit un qui pesoit cinq cent cinquante 102 ANNALES livres , et dont on fit présent au Tape. Dans la Loire, on en pécha un de dix-huit pieds , qui fut présenté à François I er , pendant son séjour à Montargis. En Noiwëge^ dit-on, il y en a du poids de mille livres , et Pline rapporte que , de son temps , le Pô en nourrissoit de pareils. Ce poisson est d'une force considérable; d'un coup de queue, quand j] a le ventre appuyé, il renverse l'homme le plus robuste, ou casse une grande perche par le milieu ; 1rs pécheurs ne s'en approchent qu'avec précaution, les plus habiles, les poussent vers le rivage en tenant le filet de côté, et tachent ensuite de le coucher à plat en lui i élevant la tête; d'auties 1 ti atta- chent la queue avec la télé, moyennant quoi on le charge sans peine sur une charelte, sur un cheval et même sur le dos d'un porte-faix; on le conserve aussi fréquemment dans l'eau , en le retenant par le cou avec un cable fixé au ba- teau; mais il peut, sans périr , être gardé plu- sieurs jours hors de l'eau, parce que les oper- cules de ses branchies en ferment exactement les orifices. Dans les pays où ces poissons sont très-com- muns^ comme en Russie, on en prend, pendant l'été et l'automne, dans les eaux des fleuves , et en particulier dans celles du Volga, une grande quantité d'individus que l'on transporte dans les EUROPÉENNES. IO0 lacs qui avoisinent le ileuve , et pour cela on traîne ces malheureux poissons clans le fleuve même, avec des cordes engagées dans les unies et dans la bouche; à l'entrée de l'hiver, on va les prendre avec des filets , et on les envoie tous gelés en différons cantons. Pendant le mois de mai , les cosaques du Jaïck sont obligés de rejetter dans l'eau lors les esturgeons qui tombent dans leurs nlel> , parce que ces poissons se vendent beaucoup plus cher en hiver lorsqu'on peut les transporter gelés; le bénéfice est donc plus considérable pour la nation en général , ils observent rigi- dement cette loi ; celui qui seroit trouvé en'con- travention, se verroit confisquer son poisson, et seroit en outre condamné à recevoir la baston- nade : le texte de la loi est formel , dit Pallas , lit-i-grabit , le bâton et la mort. Au reste, un fait assez curieux, c'est que, malgré la prodigieuse quantité de ces poissons, on n'en prend jamais de petits; il est probable que dès qu'ils sont nés, ils regagnent la mer, et n'en sortent plus que lorsqu'ils sont aptes à reproduire leur espèce. La chair de l'esturgeon , dont on fait d'excellens pâtés, a une saveur fine et délicate, et un certain degré de compacité, qui l'a souvent fait prendre pour celle d'un jeune veau; 104 A1MSALE5 celle du mâle est meilleure que celle de la fe- melle; ce poisson a été très-recherché de tous les temps ; mais les nations modernes sont loin d'avoir pour lui le goût vif de plusieurs peuples anciens de l'Asie et de l'Europe, et particulière- ment de ces Romains enrichis des dépouilles du monde* En Grèce , suivant Athénée •, on le regardoit comme le meilleur morceau des festins, et Ovide ne l'a point oublié dans ses louanges : Tuque peregrinis acipenser nobilis undis. A Bordeaux, tout le monde en mange; mais il n'en a pas été de même dans tous les pays ni dans tous les temps; à la Chine, l'esturgeon est un poisson réservé à l'empereur , et ceux de ses favoris qui en ont sur leur table, le tiennent de lui ; autrefois on le prisoit tellement en An- gleterre , que le roi s'approprioit exclusivement tous ceux que pouvoient prendre les pécheurs ; en France , plusieurs seigneurs particuliers s'é- toient, par la même raison, emj^arés du même privilège. L'ordonnance de la marine, publiée en 1681 , adjugeoit au souverain ceux qu'on trouvoit échoués sur la côte; dans une charte du comte d'Eu, de l'année 1609, ^ e comte aban- donne à l'Abbaye de Saint- Michel d'Outreport , EUROPE F. \>' ES. 105 tous les esturgeons que pourront prendre les vassaux de l'abbé. En Hollande , on partage ces poissons par morceaux qu'on garde dans des barils, après les avoir fait macérer dans le sel et dans la saumure ; cette espèce de préparation est l'objet d'un grand commerce avec l'Angleterre; dans toute l'Italie, on coupe en tranebes l'épine du dos de l'esturgeon , on la sale et on l'expose à la fumée ; c'est ce que l'on nomme chinalia ou spinachia, et c'est un mets fort recberclié. On y sale aussi et l'on y marine les autres pièces du poisson :1e ventre y passe pour le meilleur mor- ceau. Les iNorwégiens coupent l'esturgeon en lon- gues bandes et en font ce qu'ils appellent du racket. La laite du maie est extrêmement délicate ; mais c'est surtout les œufs des femelles qui sont d'un grand produit pour les pêcheurs ; c'est avec eux que, sur le Pont-Euxin, on prépare le caviar^ i); cet aliment est très-répandu dans la Grèce, de même que le poisson, qui, à l'état Irais, s'appelle xirichi , et salé se nomme mo- ronnaj mais les Juifs, en vertu de la loi qui leur défend de manger du poisson sans écailles, (i) Nous avons déjà parlé de la confection du caviar, à l'article de la pèche du thon. 106 ANNALES ne font usage ni du caviar , ni de la moronnc d'esturgeon. Ce caviar est à peu près semblable au savon vert de Hambourg pour la couleur et la consistance : on en transporte beaucoup de Moscovie en Italie , les Moscovites en font un grand usage à cause de leurs trois carêmes r qu'ils observent très-religieusement. Dans le temps où toutes les substances avoient des propriétés médicinales, on administrent les os de l'esturgeon comme apéritifs, antiarthriti- ques , etc. , et le caviar comme aphrodisia- que. Le grand esturgeon n'est pas aussi répandu dans les différentes mers tempérées de l'Asie que l'esturgeon ordinaire, on ne le trouve guère que dans la Caspienne et dans la mer Noire , et on ne le voit communément remonter que dan s le Volga, le Danube et les autres grands fleuves qui portent leurs eaux dans ces deux mers ; «lais les légions que cette espèce y forme, sont bien plus nombreuses que celles de l'esturgeon com- mun , et elles s'engagent quelquefois dans le Danube jusqu'aux environs de Comore et de Pest, ou même au-delà. Blocli cite un liausen de trois cents livres qui fut péché à quelques milles au-dessous de Vienne , et un autre du même poids que l'on prit à un mille de Lintz. Il atteint des dimensions bien considérables^ EUROPÉENNES. IO7 puisque les individus de vingt-quatre à vingt- cinq pieds sont assez communs, et que l'on en pèche qui pèsent jusqu'il deux mille huit cents livres, ce qui autorise à croire qu'il peut parve- nir à la taille de près de quarante pieds (1). Ce poisson , habitant des contrées exposées à un froid rigoureux , cherche à se soustraire , pendant l'hiver, à une température trop rude; a cette époque, plusieurs hausens se retirent ensemble dans les grandes cavités des rivages; leur giande taille les contraint à se tenir très- r ipproche's les uns des autres dans ces cavernes ; ils conservent plus facilement , par ce voisinage , le peu de chaleur qu'ils peuvent posséder; ils ne s'y engourdissent point : ils y prennent quelque nourriture, mais le plus souvent, dit- on , ils ne font que mettre à profit les humeurs qui s'échappent de leur corps, et ils sucent mu- tuellement le liquide visqueux qui enduit leur peau. C'est plus spécialement avec les œufs des fe- melles dé cette espèce que les habitons des rives des mers Noire et Caspienne, et des grands fleuves qui s'y jettent, préparent le caviar, sorte (1) On en a présenté un à l'empereur Alexandre, à son couronnement à Moscou , qui exigea un atelage de huit bœufs. I0 $ ANNALES d'assaisonnement ou d'aliment plus ou moins estime' suivant la qualité de ses ingrédiens et le mode de confection. On ne sera point étonné de la profusion avec laquelle le caviar est répandu dans le Nord et dans le Levant, quand on saura que les ovaires égalent à peu près le tiers du poids des individus, et que, dans une femelle qui pesoit deux mille huit cents livres , ils mon- toient à huit cents livres à eux seuls. Au reste , avec ces œufs , on fait deux espèces de caviar , le caviar grené et le saek caviar. Pour fabriquer le premier , on presse les œufs sur un crible ; on les manie en tous sens , pour les isoler des membranes et des petits vaisseaux qui y sont attachés; on les fait plonger pendant une heure dans une forte saumure ; on les laisse égoutter sur un tamis , pour les entasser avec force dans des barils, dont on ferme le fond. La fabrication du second ne diffère de celle du premier que parce qu'on manie seulement les œufs pendant qu'ils sont dans la saumure, pour les amollir, et qu'avant de les presser dans des barils , on les tord fortement par por- tions d'environ une demi-livre dans des sacs de toile. Les ouvriers employés à ces opérations , ne laissent point perdre les membranes, les vais- EUROPÉENNES. IO9 seaux , etc. , qu'ils rejettent , ou en prépare une troisième sorte de caviar pour la classe indi- gente. Enfin , depuis peu , on suit une autre mé- thode, qui consiste à saler les œufs immédiate- ment après qu'ils sont recueillis , à les aban- donner pendant sept ou huit mois dans des ton- neaux, et enfin, à les faire sécher au soleil après les avoir salés de nouveau. Le caviar est fort recherché dans la Tur- quie , la Russie, l'Allemagne et l'Jtalie. Il cons- titue presque seul la nourriture des Grecs pen- dant leurs longs carêmes, et le commerce de la Russie, comme nous le verrons plus bas , tire de la vente de cette denrée des profits énormes , qui devroient engager les autres na- tions de l'Europe a en fabriquer, avec les œufs d'autres poissons que l'esturgeon, ce qui ne se- roit pas une chose très-difficile, d'après les ren- scignemens donnés à l'article caviar. Ce n'est pas seulement pour ses œufs que le grand esturgeon est poursuivi , sa chair blan- che, grasse, et presque semblable à celle du veau , est très-nourrissante, fort saine et très- agréable au goût. C'est, en outre , avec sa vrssie natatoire qu'on prépare la colle do poisson. Aussi est-il peu de poissons qui aient autant exercé l'industrie des pécheurs du iNord. On 110 ANNALES emploie , pour le prendre , une foule de pro- cédés qu'il est bon d'indiquer et que d'habiles observateurs ont décrits en détail. D'après le comte de Marsigli, dans le Danube, quand les pécheurs aperçoivent un hausen au fond de l'eau , ils tâchent de le percer avec des harpons ; mais , s'il se montre à la surface , ils emploient le trident; dès qu'ils s'en sont empa- rés, ils lui passent une corde par la bouche et l'ouverture des ouies , et l'attachent à leur barque. D'autres fois , ils le font échouer sur le rivage , à l'aide de filets à larges mailles et le conduisent à Vienne ou dans quelque autre grande ville, où on le coupe par morceaux comme la viande de boucherie. Selon Gesner, dans cette capitale de l'empire d'Autriche , on en débite souvent jusqu'à cent chaque ven- dredi , pendant les mois d'octobre et de no- vembre. La graisse des hausens est d'une agréable saveur , et peut , quand elle est fraîche , rem- placer le beurre et l'huile. On la vend à Astra- kan quarante à cinquante sous de notre mon- noieleseau. On fait avec leur peau une espèce de cuir, et celle des jeunes, nétoyée et desséchée, tient lieu de vitres dans une partie de la Russie et de la Tartane. EUROPÉENNES. lu Puisque ce poisson est si utile, nous ne pou- vons nous étonner de l'importance qu'on accorde à sa pèche, et des immenses produits qu'elle donne. Pallas , dans ses nouveaux voyages au Midi de la Russie en 179^ et 1794? donne le calcul moyen de la richesse de cet e p3che pendant quatre années; il l'a tiré d'un registre authentique, où les prix, sont portés au plus has. En voici un aperçu : Dans les places de réserve qui appartiennent à la ville, appelées Vtschugi, on en prend au printcms, en automne et en hiver. . 1 j,ooo Dans les pêcheries du ci-devant comte et aujourd'hui prince Besho- rodko, près de Busan. / 8,000 Dans les eaux de l'archevêque. . 7,000 Dans le district des eaux de Bihikof. 6,000 Dans celui de Beketof. . . . 7,000 Dans la partie de Wsewolodsk. . 6,5oo Dans le district de Shrypygyn. . l\.,ooo Dans les pêcheries des petits pro- priétaires 4o>°°o En Perse, à Sallian 10,000 Total. . . . io5,3oo En comptant chaque poisson seulement à deux rouhlcs cin- 112 AKNALES quante copecs^ cette quantité ren- dra. . . . 208,700 roui> - Mille grands esturgeons four- nissent à peu près sept puds et demi de colle de poisson , et par- tant sur la quantité sept cent soixante-seize , lesquels comptés au prix actuel de la plus mauvaise qualité qui est de soixante roubles lepud,font 46,56o Mille de ces poissons donnent en Caviar quatre mille livres pe- sant, oucentpuds, sur la totalité, par conséquent dix milles trois cent-cinquante puds , a trois rou- bles et demi le pud, ci. . . . 56,220 Total. . . . 54i,535 p En réunissant ces sommes à celles que pro- cure la vente des autres espèces d'esturgeons, dont nous allons parler, faite dans les eaux d'Àstracan et de la mer Caspienne, on a une somme annuelle de 1,760,690 roubles (8,800 mille francs. ) La seule pêcherie de Sallian , en Perse , a été affermée pour une somme annuelle qui s'est élevée dans les dernières années du dix-huitième siècle à 20,000 roubles. Quand le passage du poisson est abondant, on prend EUROPÉENNES. Il3 quelquefois clans un seul jour, avec le harpon , jusqu'à quinze mille esturgeons de diverses sortes. Frédéric I ,r , roi de Suède, Ta introduit avec succès dans le lac Moeler , et le roi de Prusse dans un très-grand nombre d'endroits de la Pomcranie et de la marche de Brandebourg. Ce poisson est très-fécond ; sa chair Cst tendre et plus délicate que celle de tous les autres poissons de la Russie ; aussi le vend-on assez cher à Pétersbourg. Un individu de la taille de deux pieds, y coûte ordinairement deux roubles. Le Volga est toujours couvert d'un grand nombre de caisses trouées, dans lesquelles on le tient en réserve , et qui servent à le conduire vivant par l'Okha jusqu'à MoscoUé Le sterlet, que les Russes appellent sterlied, et sewrougà ; les Tartares , thousa et siouriak ; les Galmouks, schugurluk sovchul , se nourrit de vers et d'œufs de poissons. C'est vers la fin du printemps qu'il remonte dans les grandes xivières. Lecaviar qu'il fourni test réservé pour la cour* La pèche du sterlet est encore plus produc- tive que celle du grand esturgeon : nous pla- çons ici un tableau des revenus qu'elle procuroit à la Russie vers ia fin du dix-huitième siècle. a. g *l4 ANNALES Dans les places de reserves de là ville , on en prend en automne, printemps et hiver. Dans les eaux de Busan. Dans celles de l'Archevê- que Dans celles de Wsewolodsk. Dans celles de Beketof. Dans celles de Skrypigyn. Dans celles de Bihicof. Dans la totalité des pêche- ries des petits propriétaires. A Saliian en Perse. A l'embouchure du fleuve Sigisrud, dans le Gilan. A l'enihouchure du Gjur- gen à Astrabat. En comptant chaque ster- let, l'un portant l'autre, à un rouble, trente copecs, on a Mille de ces poissons ren- dent deux puds et demi d'ex- cellente ichthyocolle, ce qui donne pour la quantité énon- cée^ sept cent cinquante-cinq puds, qui, seulement à 55 rou- bles le pud, produisent. A reporter. 3o,ooo §,000 4-.00O 6,000 10,000 7,000 6,000 70,000 80,000 4.0,000 /*o,ooo 592,600 41,526 736,126 Report. . „ 78,6, i*6 ^ Mille de ces poissons don- nent soixante puds de cavjar, ce qui en fait dix-huit mille cent vingt puds pour la tota- lité; à trois roubles et denii Je pud , cela produit. . . 63,420 Total. . . . 727,600 roub > oa 5,638,02 5 francs - Nota. Les fleuves et les rivières de la France, se- roient bien dignes d'être appelés à réaliser de pareilles pêches.... Et cela seroit aussi facile à faire qu'à semer et récolter le blé dans nos guérets. Nous ne cesserons de le répéter : les richesses naturelles du sol et des eaux de la France , peuvent être plus que décuplées dans un court espace de temps...; et qu'on daigne faire attention , que c'est en cela, que consist; la seule véritable fortune des nations. ANNONCES. IJVDUSTRI1Î FRANÇAISE. Les salons du Louvre, ouverts en 1820 pour recevoir les produits de nos manufactures et les objets qui ont été exposés, serviront à prouver "% les progrès de notre industrie. C'est là que s'é- tablit cette utile concurrence qui stimule le zèle et promet pour une exposition suivante des perfectionnemens heureux. Il étoit nécessaire de ne pas perdre le fruit des expositions suc- cessives. Il falloit fixer l'attention sur la marche de l'industrie française, par un ouvrage spécia- lement consacré à rappeler le souvenir de ces expositions. Les auteurs des Annales de T Indus- trie nationale et étrangère , renfermant le musée des produits de t Industrie française , se sont chargés de ce soin. M. de Moléon, ancien élève de l'Ecole Polytechnique, et M. le Normand, professeur de technologie, aux talens desquels nous devons ce recueil périodique , offriront cette année à leurs nombreux souscripteurs , et après que le jury aura fait connoîlre son propre travail, la description des objets qui ont été exposés en i8s3, et cette description est une suite intéressante du compte qu'ils ont déjà rendu des cinq expositions qui ont eu lieu en France. Les auteurs de cet ouvrage ne se sont pas bornés à ce travail , si utile et si difficile par les détails j les Annales présentent encore ^'autres avantages. Le manufacturier, le fabri- cant , le négociant ne sont pas seuls appelés à profiter de la description des inventions et des perfectionnemens qui intéressent le commerce EUR0PÉEKSE&. 117 en général ; mais tous les amis des arts peuvent également appre'cier l'utilité de ce recueil. Les économistes qui s'occupent de statistique, trouvent dans les Annales des notions intéressan- tes sur cette partie ; les sa vans qui se livrent à l'étude de la minéralogie, de l'histoire naturelle, de la chimie, etc. , reçoivent sur ces diverses sciences des communications qui facilitent leurs travaux et leurs recherches. L'administration elle-même doit sa protection à une entreprise qui a destiné une partie de son ouvrage à la publication des procédés nou- vellement mis en usage dans l'intérêt de la salubrité publique, qui répand la connoissance des inventions ou découvertes , dont le but est l'amélioration du régime intérieur des hôpitaux et le soulagement des malades que le malheur réunit dans ces établissemens. Appuyés de si puissans motifs de recomman- dations , les auteurs des Annales de l' Industrie doivent être assurés d'un succès, que des efforts continuels leur méritent à tant de titres , et il nous suffira sans doute de signaler leur ouvrage pour qu'il soit soutenu par de justes encoura- gemeris. Le prix de l'abonnement est de 3o fr. pour Paris, 36 fr. pour les départemens, et l\2 fr. pour l'étranger. Il8 ANNALES Les souscripteurs reçoivent par ai* douze livraisons et quarante-huit planches gravées. On souscrit à Paris, chez M. Bachelier, libraire-éditeur , quai des Auguslins, n. 55. Le Musée ou la description des produits de 1 industrie française , se vend aussi séparé- ment. Le prix de cette collection seule est de 56 fr. pour Paris, l\i fr. pour les départemens, et 48 f. pour les pays étrangers. Lucrèce, de la Nature des Choses , poème traduit en vers français, par M. dp Pongervilîe. Texte en regard. Ouvrage dédié et présenté au Roi; 2 vol. grand in-8°, prix, papier ordinaire satiné, i8fr., et vélin de 36 fr. Chez Dondey-Dupré , rue Saint-Louis, 11.46, et rue de Richelieu, ri. 67. Nous n'ayons pas souvent occasion de parler de littérature ; mais le poème de Lucrèce , consacré à peindre les secrets de la nature, rentre indirectement dans le plan de notre ouvrage; d'ailleurs le talent que M. de Pon- gervilïe a développé dans la traduction de ce grand ouvrage, l'opinion générale qui le place dans un rang élevé parmi les écrivains de notre époque, nous semblent mériter une exception. EUROPÉENNES. i îg Nous nous plaisons a annoncer à nos lecteurs que le poème de la Nature des Choses , regarde* jusqu'ici comme intraduisible, a trouvé dans M. de Pongerville un interprête dont la verve énergique, la grâce, l'harmonie, la clarté el l'éléganeecoiitinue, feront lire et apprécier l'un des plus beaux monumens de l'antiquité. Lés réflexions prudentes et sages sur le système de Lucrèce , la vie de ce poëte et celle d'Epicure dont M. de Pongerville a fait précéder sa tra- duction , sont des morceaux de littérature di- gnes des plus grands éloges. Bulletin général et universel des annonces et des Nouvelles scientifiques , dédié aux savans de tous les pdys , ainsi qu'à la librairie natio- nale et étrangère (1). Ce Bulletin , publié sons la direction de M. le baron de Férussac , par une Société de savans honorablement connus, forme une entreprise vaste el généralement désirée ; elle est de na- ture à faire époque dans l'Histoire des sciences, (1) Le prix de l'abonnement est de 3o fr. à Paris, par an, ou douze numéros du Bulletin ; de 36 fr. pour les dé- partemens , et de 42 fr. pour l'étranger. S'adresser au bureau du Bulletin , rue de l'Abbaye , n. 3; à MM. Du- four et d'Orague, libraires, quai Voltaire, n. i3; Le- vrault, à Strasbourg, et à tous les libraires d'Euiope. I 20 A2ÏJN ALES quelle tend à propager d'une manière plus gé- nérale et plus prompte, en facilitant aux savans et aux littérateurs de tous les pays , la connois- sance de tous les ouvrages dignes de les inté- resser. Journal d'agriculture, d'Économie rurale et des Manufactures du royaume des Pays-Bas^ ou Recueil périodique de tout ce que l'agri- culture, les sciences et les arts qui s'y rappor- tent, offrent de plus utile et de plus intéressant. Cet ouvrage , qui paroît par livraisons le pre* mier de chaque mois , dont déjà plusieurs an- nées sont publiées , est rédigé par des hommes de mérite , qui ont l'avantage de parler d'un pays où l'agriculture est parvenue à un haut degré de perfection. Le prix de l'abonnement est de 7 florins par an. S'adresser à M. Lefèvre , secrétaire de la Société agricole , à Bruxelles. WnaJÊà Y ///'K>/?r/>/?/isv ANNALES EUROPEENNES, PUBLIEES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, ANCIEN OFFICIER DU GÉNIE, ETC. XIV e . LIVRAISON. Il y a dans toute la nature, pour la conser- vation des espèces , des supériorités virtuelles, qui entrent essentiellement dans ce grand en- semble, que l'homme observateur appelle, à juste titre, l'harmonie du monde. Tous les animaux nomades ou voyageurs re- connoissent parmi eux un chef drsliné à les gui- der sur les longues roules où les diverses sai- sons leur préparent successivement le banquet de la vie. Les ours polaires , qui vivent dans les zones glaciales, comme les bizous, qui voya- gent dans les libres déserts du Nord de l'Amé- rique', et les rennes, qui marchent pâturant dans les hautes latitudes de l'Europe, depuis la Laponie jusqu'au Kamschatka, ont leurs chefs de file guidés par l'astre de la nuit, les constel- lations , les silencieuses et resplendissantes au- rores boréales. 2 • 9 122 ANNALES Nous avons déjà démontré que les poissons vovageurs ont leurs conducteurs , qui, doués, comme le hareng royal , de dimension et d'un instinct supérieurs , dirigent les longs pèleri- nages de leurs nombreuses lignées dans la route immense des mers, que la Providence leur in- dique de parcourir, pour montrer toute sa mu- nificence aux yeux de l'homme étonné. Des ar- mecs de cignes et d'outardes s'élèvent , au signal donné, du sein des lacs du Nord, pour traverser la Méditerranée et s'abattre dans les eaux tem- pe: ces de l'Egypte et de l'intérieur de l'Afrique, randis que de nombreux et de longs triangles d'oies et de canards planent dans les airs , pour choisir la patrie hivernale que leurs chefs leur commandent d'adopter, pour animer le silence de nos hivers. D'innombrables familles d'oi- éeaiEE ont aussi leurs astronomes , qui leur font suivre le cours du soleil et visiter périodique- ment les climats divers, où les fruits variés de la terre attendent leur arrivée pour les fêter. Tout est mouvement, tout est intelligence su- prême dans la nature; les saisons en varient Sans cesse, le spectacle : ce sont toujours des voix et des formes nouvelles, qui se montrent et se succèdent sur la route éternelle du temps. Ces prééminences accordées aux individus privilégiés de chaque espèce, d'après un esprit / EUROPÉENNES. 123 de conservation et d'ordre général, offrent', tous les jours, sous nos yeux, de ces scènes ad- mirables, qui ne peuvent point nous en laisser le moindre doute. Les abeilles, par exemple, dont l'utile industrie nous est déjà si bien con- nue , nous montrent une souveraine chérie , qui est l'objet entraînant de tout un peuple. Une reine nouvelle ou la reine ancienne vient-elle à quitter la ruche , aussitôt tout l'essaim , toute la génération qui lui appartient , et qui se com- pose quelquefois de vingt à quarante mille in- dividus , la suivent et lui prodiguent leur amour; ils l'accompagnent, pour ne la quitter jamais , au lieu où elle trouve agréable de fixer sa nouvelle résidence. Cette digression nous conduit naturellement sous le trône du roi des perroquets, encore fort peu connu en Europe , et qui forme l'objet de la gravure de ce cahier , dont nous avons puisé les faits dans les Voyages du capitaine Landolphe y lors de son séjour dans le royaume d'Owhère , en Afrique. Cette gravure représente le roi des perroquets Expiica- , ! . -, ii» tion J e la dans son petit palais, suspendu au naut d un gravure. baobab, le plus grand arbre de l'Afrique, à qui Adanson donne une durée de six mille ans , et qui produit un fruit d'un pied de longueur, qu'on appelle le pain des singes. On voit le petit 9- 12^ ANNALES souverain Sortant de son nid de la moitié du corps, entouré, à une certaine distance, d'une multitude de perroquets de toutes grandeurs et de toutes formes, qui lui rendent leurs hom- mages. Au bas se trouve le capitaine Landolphe, regardant cette scène avec des nègres et des né- gresses , entourés de tout ce qui caractérise le Ciel et les productions du pays. Voici ce qu'il dit à ce sujet : Le nombre des perroquets y est si prodigieux qu'on -en découvre des bandes de plusieurs milliers. Nous les voyons tous les jours partir à sept heures du matin , traverser la rivière dans l'Est, et revenir au déclin du jour se perchervers l'Ouest sur les plus grands arbres, à deux lieues de mon établissement. Les nègres m'ont appris que ces oiseaux avoient un roi, qu'ils fétoient tous les matins par des cris joyeux et des siffle- mens bruvans. m Ce monarque est dans un nid fait en manière de berceau , suspendu par des filets de liane, et balancé par les vents. La nature a pris soin de l'orner d'un magn fi crue plumage tout différent de celui de ses sujets ; car la moitié de ses plumes est grise et semi-rose. Les nègres, un jour, me présentèrent un jeune perroquet sortant du nid, pour me le j:UH0Piîl2N> r ES. 125 vendre, en m'annoneant qu'il étoit oba, ou roi de ces oiseaux : « Il est si rare, ajoutèrent-ils, » que tu n'en trouveras peut-être jamais de se m - » Llables. » Puis ils me racontèrent l'histoire de ce roi , dont la singularité piqua ma curiosité au point d'acheter celui qu'ils m'offroient, s'ils vouloient bien me conduire au pied du trône de ce souverain , condition qui reçut leur agré- ment. Ils vinrent le lendemain me prévenir d'em- porter des sabres afin de couper les broussailles et les lianes , dont l'abondance nousempécheroit un peu d'approcher de l'arbre sacré. Rendus dans ce lieu, nous observâmes une multitude de grands arbres sur lesquels gazouilloient et siffloient une foule bien autrement considérable de perroquets. Les noirs prirent ainsi la parole : «Tiens, regarde en l'air; vois-tu ce grand nid » agité par le vent? Le roi s'y trouve en ce mo- » ment , et tous les perroquets que tu entends lui » font leur cour. » L'arbre où il siégeoit avoit au moins cent pieds d'élévation. Mes guides m'assurèrent y avoir monléla veille et coupé avec un sabre l'extrémité de la branche qui supportoit le précieux nid du perroquet vendu. Ils me recommandèrent d'en prendre un soin tout particulier , en me répétant que vrai- semblablement il ne m'en tomberoit jamais dans 126 ANNALES les mains d'aussi magnifique. Je leur donnai deux bouteilles d'eau-de-vie. J'ai en effet pris des précautions infinies pour l'élever. Il étoil aussi beau que rare. Toutes ses plumes d'un semi-rose et d'un semi-gris cendré avoient un brillant que je ne saurois exprimer. Parlant très-distinctement, il imitoit aussi fort bien le roulement du sifflet du maître de l'équi- page. Je l'ai apporté en France , ayant l'inten- tion de l'offrir à la Reine Marie-Antoinette. Il fut débarqué à Nantes. En me rendant à Paris, il excitoit l'admiration sur toute la route. M. Ma- rion Brillai. tais , à qui je l'avois confié le fit des- siner. Malheureusement cet armateur venoit de recevoir de la Nouvelle-Angleterre un didelphe ou sarigue, animal sauvage, qui alla se réfugier dans la cheminée d'une chambre où mon per- roquet fut déposé. Le lendemain on le trouva mort , ayant eu la tête coupée par le didelphe pendant la nuit. Le capitaine Landolphe , ayant fait pendant son séjour , différentes remarques concernant le crocodile et le tigre de cette contrée, nous croyons devoir faire part à nos lecteurs des particularités les plus intéressantes à ce sujet. EUROPÉENNES. 127 Le crocodile dépose ses œufs au bord des fleuves, sur des bancs de sable , exposes à la plus vive ardeur du soleil qui les fait éclure. Us sont ordinairement gros comme des œufs de dinde et longs de six pouces, un peu gris , bons à manger dans leur fraîcheur; j'en ai goûté; ils sont très- clairs et presque sans jaune. Je ne sais pas exac- tement le nombre que pondent ces animaux; mais j'ai reconnu, par l'observation, que toute leur ponte ne se fait pas dans le même end .oit; ils la divisent par des espaces d'environ cent toises. Ce qui m'a mis sur la voix de cette dé- couverte , c'est une sorte de vautour venant gratter le sable et piquer les œufs. Je tirai cet oiseau d'assez près pour ne le point manquer; mais, soit que le plomb fût trop petit ou qu'il glissât sur les plumes , l'oiseau prit sa volée sans blessure. Arrivé sur le lieu même où jel'avuis ajusté, je trouvai une douzaine d'œufs; j'en pris quatre qui furent portés à bord. Les nègres manifestèrent une grande envie d'en manger. On les fit cuire dans l'eau bouillante comme dos œufs à la coque; ils durcirent. La coque étant cassée , l'intérieur parut tout blanc et non moins dur que les œufs de poule. Les noirs les dévo- rèrent ; ils m'en donnèrent une part que j'avalai sans dégoût. Q x -i . . Prise d'un uinze jours après , u me vint une pirogue crocodile. 128 ANNALES montée par des nègres qui m'offrirent un cro- codile vivant, avec vingt de ses œufs. J'achetai le tout pour les noirs de mon vaisseau , qui en étoient avides au-delà de toute expression. Je demeurai assez étonné de voir ce monstre bâil- lonné, muselé, ses pattes amarrées sur le dos : il avoit huit pieds de long de la tête à l'anus , et près de trois de diamètre. L'ouverture de sa gueule excédoit deux pieds ; elle étoit armée d'une énorme quantité de dents noires, croisées, fort pointues et longues d'environ deux pouces. Les nègres l'a voient pris dans un piège, comme ils en usent envers les autres animaux, même les tigres. Ce piège est un arbre d'au moins trois pieds de tour , qu'ils plient jusqu'à douze ou quinze pouces de terre; on y attache au bout une courroie en forme de cercle avec un nœud coulant; l'extrémité de l'arbre est arrêtée par une détente dont le mouvement cède au plus léger toucher. Dès qu'une bête passe dans le cercle , la détente part , l'arbre se relève avec la force et la rapidité qu'on peut imaginer , et la prise est suspendue en l'air , soit par le cou , soit par toute autre partie du corps : on l'ôte vivante du piège chaque fois qu'il ne l'a pas saisie au cou. Les ne- JNous fîmes cuire le crocodile et les œufs; gves aiment la chair et les nègres le trouvèrent extrêmement délicat , EtinOPFFNNES. V 12§ et tout autant crue le seioit pour nous le meil- les œ oft de 1 * crocodile, leur saumon : sa chair éloit aussi blanche que celle du poulet ; j'en avalai quelques morceaux qui , sans une odeur de musc , m'auroicnl sem- blé d'assez bon goût. Le crocodile est le plus vorace de tous les animaux de ces fleuves; il se nourrit également de poisson et de chair humaine. Si l'on jette un cadavre à l'eau , il s'en empare; si un autre corps est enseveli sur les bords-de la rivière, il le 'déterre avec ses pattes et ses longues griffes, et l'avale. Pour surprendre le poisson, il con- trefait le mort à la surface des eaux , s'aban- donne au courant, et, dès qu'il l'aperçoit, sa large gueule en fait sa proie. Quand il est sur terre, se cachant dans les broussailles, il guette au passage les singes , les loutres , les chevreuils, etc ; met une patience incroyable à les attendre, et les saisit , de sa place, avec beaucoup d'adresse. Un homme poursuivi à terre par cet animal , peut aisément l'éviter, en courant alternative- ment de droite à gauche et de gauche u droite, car il va toujours en ligne droite : sa structure s'oppose au mouvement circulaire un peu ra- pide. Un jour, mon chien donne l'éveil à un petit crocodile qui n'avoit pas trois ans : comme il étiot tout près de moi , je n'eus que le temps d'ouvrir l3o ANNALES largement les jambes pou rie laisser passer, parce qu'un arbre de chaque côté m'empêchoit de fuir. Une autre fois , un chien de forte race , que je nommois Trompette me devançoit; il portoit un collier garni de longs clous pointus. Je sortois d'indiquer aux matelots descendus de la Négresse à terre le bois quel'ondevoit couper. Apercevant un gros arbre tombé sur le bord du fleuve, je fis diriger le canot de ce côté par le patron pour avoir un embarquement plus aisé. Je passe sur l'arbre ; un matelot me donne la Chien a- main en entrant dans le canot ; mon chien veut valé par un . . -ai* crocodile, me suivre , mais il est aussitôt happe par un énorme crocodile embusqué , qui plonge vite dans le fleuve avec sa proie. Le chien ne poussa qu'un petit cri sourd et plaintif, exactement semblable à celui de la moitié du coucou. Les hommes du canot ainsi que moi nous tombâmes tous dans une telle stupeur que le remède le plus laxatif opère des effets moins prompts. Trompette avec son collier n'a point reparu. Les noirs m'apportèrent souvent de ces animaux vi- vans, pris au piège. J'ai vu plusieurs fois deux nègres affronter la mort à la poursuite des plus gros. Quand l'animal se laisse aller au courant , ceux-ci le suivent avec une pirogue fort légère : l'un des deux ayant à la bouche un bâillon et une courroie s'élance à cheval sur le monstre , EUROPÉENNES. l5l qui souvent plonge et entraîne l'assaillant au fond de l'eau ; mais il n'y peut rester que quel- ques raomens. Le nègre lui met le bâillon dans la gueule , et l'emmusèle à l'aide de sa cotirroie , on l'attache à la pirogue , et on l'amène à terre s'il est de grande taille. Mon second, M.DanikandeRennes, entrant Attaque faite par un un jour dans ma chambre , et regardant par la crocodile. fenêtre s'écrie : « Capitaine ! voici un monstre au gouvernail. » Je tourne soudain la tète et crois voir un hippopotame. Danikan s'empare d'un fusil chargé à balle qu'il tire à bout por- tant sur le crocodile , car c'en étoit un , et l'at- teint à l'orbite de l'œil. Le monstre, furieux de sa blessure, s'élève en bondissant à la surface de l'eau. Neuf nègres, qui transportoient dans une pirogue des ignames à mon vaisseau , fondirent dessus et lui lancèrent leurs sagaies sous le ven- tre , qui est la partie la plus tendre aux coups. Après l'avoir tué , ils le traînèrent à bord de la Charmante Louise que je commandois alors. On eut recours aux palans pour l'embarquer. Nous le mesurâmes sur le pont ; il avoit vingt- un pieds de la tète à l'anus , et sa queue étoit longue de six; ce qui donne vingt-sept pieds d'une extrémité du corps à l'autre : sa circonfé- rence étoit de neuf; la longueur et la largeur de la gueule étoient les mêmes , chacune de sept l32 » ANNALES pieds. J'ai constamment observé que la lon- gueur de la tête d'un crocodile est le tiers de celle de son corps. Le chirurgien , plusieurs personnes et moi , nous nous mîmes en devoir de le dépouiller, au moyen de marteaux et de sabres cassés; nous enfonçâmes les lames dans ses écailles avec des peines infinies , après quoi on parvint à enlever toutes les chairs. J'étois ravi de posséder une si belle pièce d'histoire naturelle que déjà je des- tînois au cabinet du Roi de France. Tous les dessicalifs dont je pou vois disposer, furent mis en usage pour conserver sa peau. On l'étendit soigneusement sur des planches. Elle resta sus- pendue entre le mât de misaine et le grand mât. Mais huit jours après ces précautions, ayant été attaquée des vers, elle répandit tant d'infection qu'il fallut bien , à mon très-grand regret, me résoudre à la jeter dans la rivière. D'autres dangers nous menacoient dans ce pays; c'étoienl les tigres. Jl y enavoit beaucoup de différentes tailles. On les voit à la vérité ra- rement attaquer les hommes : mais ils n'épar- gnent ni chevreuils, ni moutons, ni volailles, ni génisses etc. , Jamais ils ne quittent un lieu qu'ils n'aient complété la destruction de ces ani- maux : cachés dans les épais taillis ou les man- gliers , quand ceux-ci passent , ils les saisissent EUROPÉENNES. l33 d'un bond à la gorge et les emportent en cou- rant. tt i j ' i- i • Chien P ri3 Un soir, un peu avant le déclin du jour, me par un tigre. promenant avec deux de mes officiers auprès . d'un Lois touffu , mon chien de grande race , à qui j'avois donne le nom de Cartouche et dont le cou étoit défendu par un collier garni de clous comme Tromj/ette qu'avala un crocodile, nous suivoit à cinq ou six pas. Tout à coup , saisi de frayeur , sans doute à la vue eu par l'odeur d'un tigre, il voulut chercher un refuge entre nos jambes; mais celui-ci ne lui en laissa pas le temps; il l'enleva en nous plongeant nous-mê- mes dans de vives transes. J'appelai la garde du fort qui étoit près de ce lieu. On tira des coups de fusil à l'aventure , et le tigre prit la fuite. Des fanaux nous mirent sur ses traces, marquées par les grandes herbes. A vingt-cinq pas de là, nous retrouvâmes le malheureux Cartouche for- tement maltraité , presque sans vie. On l'apporta dans l'habitation; il avoit de grands trous à la gorge au-dessous du collier ; tout son corps étoit lardé de coups de griifes. Je l'ai soigné pen- dant quarante jours avec des plumasseaux , de l'onguent de la mère, et des peines infinies qui ont été couronnées de, succès. Mais tant desoins étoient pris en vain, puisque le malheureux 1 54 ANNALES Cartouche et un autre chien que j'appelois Man- drin furent dévorés dans l'année par ces tigres. Un autre jour, comme j'allois au village de # Bobi , éloigné d'une portée de canon du fort , et que les bois n'étoient pas encore abattus , je sui- vois tranquillement un sentier assez large. A moitié chemin, un tigre soudain s'offre à ma vue; il s'arrête, se pose sur le derrière en pous- sant d'affreux rugissemens rauques. Quoique armé d'un fusil à deux coups, j'avoue que je fus très-effrayé ; je l'ajustai néanmoins sans oser le tirer , certain d'en être dévoré si je le manquois. Je restois quelques secondes dans cette position, lui jetant des regards terribles pour l'effrayer, et tout prêt à tirer si je lui voyois remuer la queue comme les chats ; mouvement qui décèle en lui l'envie de s'élancer sur sa proie. Ma con- tenance lui en imposa sans doute, car il s'en- fonça dans le bois. Le passage étant libre, je dou- blai le pas, tournant incessamment la tête afin d'éviter une nouvelle surprise , et j'arrive tout essoufflé chez Animazan , phidor du village. Je lui donne avis de ma rencontre; aussitôt il fait battre le gongon y sorte de tambour. En moins d'un quart-d'heure plus de cent noirs sont assemblés avec des armes ; instruits de la cause du gongon, quelques-uns médisent : « Conduis- EUROPÉENNES. l35 » nous au lieu où tu as vu le tigre. » Arrivés là, je lui indique de la main la ve'ritable place. L'un d'eux s'y jette le ventre à terre, flaire l'herbe comme les animaux, et s'écrie en se relevant : non taifiantj ce qui signifie « tu n'as point «menti. » Les noirs courent à l'instant dans la forêt, se dispersent, se répandent de tous côtés, ren- contrent la bote féroce et la tirent. L'animal blessé s'élance avec furie au cou de celui qui l'avoit blessé, le perce de ses cruelles dents et l'étrangle. Un second nègre lui lâche à bout portant son coup de fusil vers l'épaule ; le tigre rendu plus furieux encore par un second coup , se jette sur ce noir, lui cause tant de blessures au cou et sur le reste du corps qu'il en perd la vie. Un troisième accourant au secours de ses camarades , porte au tigre un coup de sagaie dans le corps et un autre dans la gueule ; mais les redoutables griffes du monstre lui déchi- rent le bras depuis l'épaule jusqu'au poignet, lui ouvrent les artères et causent sa mort. Enfin un quatrième l'ayant atteint au cœur, le tigre fit un bond prodigieux et vint expirer aux pieds de son vainqueur , dont le sort fut plus heureux que le courage et le dévoûment des autres as- saillans. Le monstre fut transporté à mon comptoir; 1 36 ANNALES ilpesoit quatre-vingts livres; sa peau étoit criblée de balles et de eoups de sagaie. Je l'exposai au dehors à la porte du fort , et tous les passans y déposoient des offrandes pour récompenser la valeur des noirs qui avoient osé le combattre. Un de ces monstres m'emporta plus tard une génisse de deux ans : je m'en aperçus le len- demain matin. Je suivis ses traces par des sen- tiers où l'on voyoit dans des halliers fort épais des branches d'arbres , plus grosses que le bras , pliées sur son passage. Je trouvai la génisse sai- gnée au cou, car le plus grand régal des tigres est de sucer le sang de leur proie ; un tiers de son corps étoit dévoré. Je la fis enlever par les nègres qui la mangèrent, après avoir nettoyé tout ce que le tigre avoit touché. Forcepro- Mais ce qui provoque encore plus l'éton- digieuse , , . i%i r d'un tigre, nemenl, c est le trait suivant : iuon tort, comme je le rapporterai en son lieu, étoit garni de palissades quiservoientde rempart aux animaux domestiques revenant le soir du pâturage. Elles avoient neuf pieds de haut et se termi noient par des morceaux de fer en façon de lance, de quatre pouces de hauteur, et séparés de trois pouces entr'eux. La nuit 1 es cris sourds des chiens me réveillent. On se lève; des coups de fusil sont tirés au hasard. On examine la cause de l'effroi des chiens. Un tigre, ayant mis à mort EUROPÉENNES. l3j cinq moulons dont il avoit bu le sang, surpris par les coups de fusil , venoit d'emporter un sixième mouton, en franchissant avec cet ani- mal d'un seul saut la palissade de neuf pieds quatre pouces , sans avoir touché les pointes. Que 1 on apprécie par ce seul trait la vigueur de ces hé tes féroces ! Les nègres pensent que le foie du tigre est Le foie du ainsi que celui du requin et de J ours blanc un sidéré com- i •! • t ,i îTT me un poi- poisou subtil et violent ; aussi Jcs cheis d un son . village prennent-ils de grandes préeautionspour que l'on ne puisse en user. Hs rassemblent tous les hommes*, huit sont choisis à la pluralité des voix, qui prélent serment de ne pas toucher au foie. On ouvre le tigre; son cœur et son foie sont enfermés dans une jarre que l'on enduit de terre glaise: on y met autour un tas de pierres. Les huit hommes montent sur une pirogue, portant la jarre au milieu de la rivière et l'y jettent. À leur retour, ils déclarent aux habitans par un nouveau serment, qu'ils n'ont rien dé- tourne de ce ([lie renferment ce vase. Quand un ou plusieurs nègres ont mis à mort un tigre, le roi d'Owhére leur envoie le collier de corail, qui est uue marque de distinction comme au Bénin. Parmi divers move îs employés par les noirs pour s'emparer des tigres , en voici un dont j'ai 2. ÎO x38 ANNALES connoissance. Animazan vint un matin me de- mander une pièce de canon de six , dans le but de prendre un de ces animaux;- je la lui préie : ses nègres l'emportent. Il lit creuser un grand trou , dans lequel on mit un panier avec un ca- bri vivant. On plaça dessus une sorte de herse sans dents, inclinée, où étoit une de'tente. La pièce de canon y fut amarrée solidement , ainsi que le panier, par un piquet fixé en terre. Le soir même, vers onze heures, le cabri ayant appelé sa mère par des bêle mens continuels, attira un tigre, qui sauta sur le panier; mais x comme il vouloit l'emporter, la détente partit, la herse lui tomba sur le corps avec la pièce de. canon : le tigre avoit tant de force , qu'il la sou- levoit. Il se seroit infailliblement dégagé du piège , si des nègres postés tout près ne l'a voient tué a coups de sagaies. Nous passons , après cette diversion , à la grande cause de la nature, que nous traitons dans ces Annales; mais, avant d'exposer la ré- ponse départementale de la Corse, nous croyons devoir offrir aux méditations des observateurs et des sincères amis de leur pays une série de ques- tions qui forment la base du vaste cadre que nous avons osé donner à nos travaux, et qiu' EUROPÉENNES. 10Q nous soumettons à tous les hommes estimables qui aiment à étudier la marche simple de la na- ture, et à consacrer leurs miles observations au profit de la patrie. Voici les demandes et les questions que nous croyons devoir faire, dans le sens du plus haut intérêt de la France : i (> . Remonter, par la voie de l'observation et des archives du pays, aux premières époques qu'elles relaient, pour s'assurer quelle étoit alors sa situation phvsique, sousle rapport des boise- mens , des va titrages , des eaux , des poissons , des oiseaux y des animaux et des climatures. 2 . Depuis une époque connue, da*ns quelle proportion ont eu lieu lesdéboisemens jusqu'au temps actuel? 3°. De quelles espèces d'arbres se compo- soient les bois détruits? et de combien de pâtu- rages forestiers le pavs a-t-il été privé par ces destructions? 4°. Oucl ébranlement ce rasement des grandes niass's île l>ois < sur les hauteurs surtout ) a-t-il pu donner à "l'ancien COÛTS des météores, et causer d'interversion dans le cours des vents chauds et des vents froids, qui constituent les climatures d'un pats 5°. Ouels sont 1rs arbres et les végétaux qui soutirent de l'âpre et froide sécheresse, depuis 10. 1^0 AJSNALES l'abatis de ces puissans paravents, qui les pro- tégeoient, en remplissant contre les vents, et dans leur attraction des eaux vaporisées, la mis- sion que la nature leur avoit départie? 6°. Quelles sont les sources et les fontaines anciennement connues qui se sont affaiblies ou taries , depuis que l'on a commencé à remarquer l'effet des déboisemens ? 7 . De combien les ruisseaux et les rivières ont été amaigris par la diminution des sources et des fontaines destinées à les alimenter pen- dant l'absence des pluies et la fonte des neiges? 8°. Les neiges et les pluies sont-elles aujour- d'hui aussi régulières et aussi abondantes qu'elles l'étoient autrefois , et autant que les productions du sol Pexigeroient ? g°. Les inondations produites dans la saison des pluies et la fonte périodique des neiges, de fertilisantes qu'elles étoient, lorsqu'elles répan- doient partout sur la terre les huiles et les graisses végétales et animales -des forets, ne sont-elles pas devenues désastreuses, au con- traire , par leur échappement violent et subit du haut des montagnes, aujourd'hui nues et arides? io°. Quelle étoit l'abondance en poissons, dans le temps de l'existence des grandes forèls , toujours nourricières des eaux? et de combien EUROPÉENNES. J/i 1 les espèces ont diminue on nombre et en gros- seur, depuis que les cours d'eau sont réduits dans leur volume, ainsi qu'à une trop grande nudité? i i°. Quels éloient les poissons voyageurs qui , quittant périodiquement les mers , venoient fréquenter nos rivières et nos fleuves bien boisés, nous offrir la surabondance de leurs peuplades, et à quelle grosseur ilsparvcnoient dans les pre- mières époques connues? 12°. Le cerf, "la biche } le chevreuil et le san- glier ont diminué dans la même proportion que les bois. Le faisan , surtout la gelinotte et le coq de bruyère , qui peuploient autrefois les fo- rets, n'ont presque plus d'existence en France. Le gibier et les oiseaux de plaine, se trouvent également réduits aux dernières fractions. i5°. Quels étoient les oiseaux sédentaires attachés aux bois et aux guérels du pays? Dans quelle proportion ont-ils diminué depuis une époque connue, et quelles sont les privations et les suites de cette diminution ? i4°« Quels étoient les oiseaux voyageurs 1 ou de passage? En quelle! quantité, et à quelle époque de 1 année appât oissoicut-ils dans le pays/ De combien cette manne, qui s'olfroit successivement à toutes les contrées de la France. a-t-elle diminué depuis un temps connu? ll\1 ANNALES i5°. Si l'on considère les bois comme les châteaux d'eaux el les ventilateurs de la terre , du sein desquels s'émanent des parfums balsa- miques, et qui pompent, à de grandes distances , les corpuscules méphitiques qui nagent dans l'atmosphère, il peut être naturel de croire que la salubrité de l'air a été successivement altérée, aux dépens de la vie de l'homme , par les dé- boisemens qui ont éteint ces vertus harmoniques de la nature. j6°. IN 'est-il pas évident que, si un seul dé- partement peut, dans toute son étendue, avoir jusqu'à vingt y trente, quarante climatures dif- férentes, suivant les degrés d'élévation du sol , la situation de ses faces et de ses aspects divers, il seroit non-seulement possible de rétablir d'an- ciennes climatures, affaiblies par les courans intempestifs de vents modernes, mais de leur donner encore plus de force et d'intensité par des abris habilement ménagés? 17 . Il s'ensuit de cette vérté physique in- contestable , qu'on peut, par des lignes de boi- semens, d'arbres résineux, surtout sur la crête des montagnes, fixer plus long- temps \es rayons solaires, modifier l'effet des vents, et créer des climatures favorables à nombre de productions qui, dans l'étal actuel des choses, ne réussi- roient pas aux mêmes lieux. EUROPÉENNES 1/J5 Cette série de solutions qu'on sollicite de la part des hommes observateurs et éclairés, est digne de leurs soins et de leurs lumières, parce que le Lut est de relever quelques fragmens de colonnes de l'ancien et vaste édifice de la créa- tion, mutilés par l'insouciance et l'aveuglement des hommes , pour réédifier ensuite , dans notre belle patrie , les palais variés et enchanteurs de la nature, suivis de tous les biens qu'elle se plaît à semer dans son éternelle prodigalité sur la terre et dans les eaux. Nota. On indiquera par des notes les remarques que la description , qui suit sur la Corse , pourra faire naître. j44 annales REPONSE DU DÉPARTEMENT DE LA CORSE AUX QUESTIONS FAITES PAR LE MINISTERE DE L INTERIEUR. Sur les causes qui ont pu amener des refroi- dissemeus sensibles dans l atmosphère * des variations subites dans les saisons , et des ouragans ou inondations extraordinaires. I ere QUESTION. « Quelles forets existoient dans les départe- » mens, il y a trente ans? Dans quelle zone » et à quelle élévation étoient-elles placées? » Quelles étoient leur étendue et l'espèce » d'arbres dont elles étoient formées ? » RÉPONSE. Il existoit cinquante-cinq forets, ou bois prin- cipaux, lesquelles, étant répariies sur toute la surface de l'île (à l'exception du cap Corse qui ne renferme point de bois) , se trouvoient pla- cées entre le l±\ e et le 43 e degré de latitude; leur élévation au-dessus du niveau de la mer, euupéen>es. i4^ étoit de 20 à 700 mètres. Ces forêts occnpoienl une étendue d'environ 1 5,4*6 hectares; elles se composoient de chênes, sapins, pins, larix ( la- ricio)(i) et autres, hêtres, chênes verts , chênes lièges , châtaigniers et ormes. II e question. « Quels étoient les propriétaires? » RÉPONSE. Le domaine, pour la plus grande partie; pour le reste, les communes et des particuliers : ces derniers possédoient les moins considérables. III e question. « Quelles sont celles qui existent encore, et » celles qui ont été abattues? » réponse. Ces forêts existent toutes (2). Il en est seu- (1) Nous avons déjà parle dans plusieurs cahiers de ces Annales , du Laricio de la Corse , comme du plus grand arbre résineux qui croit en Europe. D'après ce que nous en avons publ é depuis \in t-deux ans, les Landes de Bordeaux , ils ont entièrement défriché et cul- tivé la terre qui leur est restée : les arbres et les makis ont disparu , et les sources privées des végétaux qui servoient à les alimenter ont di- minué de volume. Dans d'autres parties de l'ar- rondissement l'on voit des fondrières ayant toutes les mêmes étendues, qui paroissent avoir aussi les mêmes versans , et qui étoient destinées , par leur conformation, a recevoir une égale quan- tité d'eau. Une fois dépouillées d'arbres , elles se sont trouvées à sec , tandis que lorsqu'elles étoient couvertes par la fougère et parles châ- taigniers, une eau bienfaisante y couloit lente- ment et répandoit tour à tour la fraîcheur et la vie. Pour ce qui a rapport aux changemens qui ont pour résultats une plus grande abondance de neige, de grêle ou de glace, on répondra par les observations suivantes : EUROPÉENNES. j5l i°. Filippini , qui écrivent L'histoire de la Corse clans le xvi e siècle, dit que la chaîne prin- cipale qui traverse l'île diagonalement (du INord- Ouest au Sud-Est) et à laquelle il donne une étendue de soixante-dix mille , formoit une suite de mou tannes toutes couvertes de bois, 2° Le même auteur rapporte qu'en 1017, la Corse souilYit un malheur par la neige qui tom- ba dans le mois de janvier eu si grande quan- tilé , qu'avant été mesurée en plusieurs endroits Mir le littoral, elle fut trouvée à l'élévation de plus de douze pas, ce qui causa la mort de plu- sieurs bestiaux. Un commissaire des guerres qui étoit employé dans l'île, sous Louis XV, dit que la neige a souvent quinze et vingt pieds de haut sur les montagnes à pâturages ; 5°. La vallée de Cruzini , située sur la côte occidentale , et qui s'étend de Boccia d'Oreccia àTeti , où elle confine avec la mer, n'était an- ciennement qu'une vaste fo et , dont la destruc- tion a été presque achevée d 111s le xviri siècle : 4°. Ou voit à Moutcrotoiido , la plus haute montagne d* l'île , près du lac d'I'no , des lon- doniens de murs très-anciens , un lieu que l'on appelle encore Stagzona (la Forge ) , et près de là, des scories d'une épaisseur considérable. Ou y a vu , de nos jours , une meule de mou- lin , l'on dit même y avoir remarqué les traces l52 ANNALES d'une aire. Les liabitans des environs assurent que cette contrée a été abandonnée à cause des neiges , plus fréquemment tombées sur le sol d'Ino , de leur durée pendant cinq mois , et des glaces ; 5°. On présente , comme un fait constant , l'existence ancienne sur la montagne de Canale , située dans la partie occidentale , de quatre vil- lages appelés Santa-Maria del Sorbello , San Clémente, Costica et Petricaccie, sur le terri- toire desquels on voit des ruines d'église. C'est encore aux neiges , que l'on dit être plus fré- quentes et de plus longue durée qui couvrent la montagne tous les bivers , que l'on attribue l'abandon de ces villages (1) ; 6°. On assure qu'il existe sur la montagne de Bastelica , située également près de la cote (i) Nous avons souvent démontré que les neiges sont pour les pays où elles tombent, un bi nfait de la Provi- dence , parce que , d'une part , elles conservent rt com- priment t n hiver la chaleur de la terre , pour la rendre féconde au retour du printemps, et que de l'autre , elles sont destinées à alimenter h s sources et les cours d'eau : sans les neiges et les glaciers d s /Vlpes, le centre de l'Eu- rope n'auroi» point de fleuves? Mais, si sur lesmon'agnes d'un ordre inférieur , les neiges ne M.nt point abritées par de grandes masses de bois, leur f nte devient alor-. subite et calamiteuse, de bienfaisante qu'elle étoit originairement, EUUOPÉEISNF.S. j55 occidentale, une aire et une pierre sphérique propre à égrener les gerbes ; j°. On dit aussi (jue sur la montagne de Goscione, située vers le Nord-Ouest , on recon- noit les ruines d'un château des Renucci délia Rocca (cette partie de l'ile , qui forme aujour- d'hui l'arrondissement de Sartesse , est l'an- cienne province délia Rocca), et que l'on y remarque des restes de vignes. Les montagnes de Bastelica et de Goscione , sont à peu près de la même hauteur, et de mémoire d'homme, elles se couvrent de neiges tous les ans; 8°. Il existe à Petrolacci , au milieu de la foret d'Aè'toue, sur la côte occidentale , et dans une partie où les arbres sont vieux et étroite- ment espacés , un terrain que l'on connoît pour avoir été un champ à blé , entouré de clôtures. La Petrolacci est couverte de neiges tons les hivers; elle étoit occupée, dit-on, lorsque la foret s'étendoit jusqu'au village d'Evisa; 9°. Le général Morand , commandant en chef en Gorse, écrivoit le 23 pluviôse an XI, que plusieurs sous-olliciers du troisième helvétique, se rendant à Gorte , quatre d'entre eux avoient péri dans les neiges, vers Horognano. Ge général disoit, dans sou rapport militaire et politique du mois de janvier i8ii , que la grande quan- tité de neige qui étoit tombée , aux mêmes il l5<4 ANNALES lieux , avoit retardé les courriers. Le préfet Au Liamone mandoit au ministre de l'intérieur, que , dans les premiers jours du mois de mars 1807, l'hiver s'annonça avec une rudesse extraor^ dinaire , qu'une grande quantité de neige cou- vrit les montagnes , et que des pluies excessives, accompagnées de grêle et de vents impétueux , inondèrent les vallées et les plaines (1) ; io°. H y a trente- six ans que les ruisseaux et les rivières se couvroieatde glaces si épaisses qu'elles soutenoient de grosses meules de mou- lins que l'on traînoit dessus pour le transport , particulièrement au lieu dit Lavolato , en tra- versant la Mosa ; l'on ajoute qu'à la même époque il tomboit souvent de la neige , qui s'élevoit à la hauteur de deux pieds ; mais que depuis 1800 (ce qui est l'époque où le général Morand donnoit avis de la perte des quatre sous- officiers du troisième helvétique , on ne voit plus ces neiges ni ces glaces. On sait d'ailleurs qu'à (1) C'est l'effet naturel de tout pays, qui a été mis trop à découvert par la coignée du bûcheron. En détruisant les profondes prévoyances de la nature , les calamités phy- siques ont succédé à un ancien et heureux ordre de choses. Les réponses départementales commencent à soulever le voile, et à signaler ces funestes effets, qui deviennent pro- gressivement plus menaçans, pour tout ce qui vit et existe. EUROPÉENNES. l55 Bocognano , bourg placé sur une des plus hautes montagnes de la côte occidentale , on éprouve depuis quelques années des hivers plus doux, et que les neiges y tombent en plus petite quan- tité et moins fréquemment que par le passé. Les vieillards du canton de Cruziui soutien- nent, au contraire, que la neige descend plus fréquemment jusqu'à la plaine, que la grêle vient plus souvent détruire leurs espérances, et que les vents ont acquis plus de force; qu'en même temps le printemps et V automne ont considérablement diminué de durée, et que la végétation a beaucoup perdu de son énergie. On raconte comme un fait que dans plu- sieurs villages de l'arrondissement d'Ajaccio , notamment dans ceux des cantons de Gelano et d'Orino , l'usage existe de célébrer le premier jour de mai. L'on s'assemble, on fait des feux de joie, on chante, on boit, et surtout on fait des gUeaux , que l'on aime à cuire sur des feuilles nouvelles : celles de châtaignier ont tou- jours la préférence. Les vieillards sont étonnés de ce qu'on ne peut plus trouver aujourd'hui de feuilles de châtaignier, qui éloieutfort com- munes du temps de leur jeunesse, au com- mencement de la saison où la terre reprend ses riantes couleurs. A. l'exception de la chaîne principale qui tra- 1 1 . l56 AIVNALES verse l'île diagonal cment, les montagnes ne som généralement que de troisième ou de quatrième formation; et, par conséquent, elles n'offrent pas assez iïabri pour influer sensiblement sur le système météorologique ; mais il est beau- coup de vallées qui , par leur exposition et les divers aspects qui résultent de leur situation topographique, présentent des accélérations re- marquables dans les produits de l'agriculture , et telles, que le climat de la Corse peut être, sur ces points , assimilé à celui des deux Indes (1). Cette observation répond également à la des- cente des glaces dans les régions inférieures. Il n'existe pas dans l'île de montagne assez haute pour former des glaciers , et la neige n'y sé- journe pas. Ainsi il y a eu fort peu de change- ment ou de refoulement dans la végétation. Il tombe «fueîquefois de la grêle; mais, comme elle est toujours mêlée de pluie , ses effets sont à peu près nuls. (i) Nous n'avons cessé et nous ne cesserons de le répé- ter , que les abris , les expositions et les aspects caracté- risent des climatures particulières , et que la France pour- roit créer des millions de faces nouvelles de cette nature; les identifier avec les climats les plus favorises , et pro- duire des choses exquises , qu'elle ne peut offrir dans son declimatemenl actuel. EUROPÉENNES. I$J On a remarqué, de mémoire d'homme, que vers le solstice d'été, lorsque le vent du Sud- Est fond les neiges des hautes montagnes de l'intérieur de la Corse , et que le vent du Sud- Ouest lui succède subitement , il en résulte sou- vent des nuages orageux , renfermant de la grêle, et que ce dernier vent chasse immédia- tement sur l'île d'Elbe ou sur les marais de Piombino. V e question. « Les vents ont-ils été plus violens , plus mal- faisans, plus variables? et a-t-on remarqué i que ceux du Sud ou du Nord exerçassent > tout à coup et par de soudains changement i de plus grands ravages que dans le siècle i dernier, et lorsque la France étoit mieux > boisée ? » réponse. La Corse n'est point un de ces pays qui par leur situation peuvent déterminer, accélérer ou empêcher le cours des vents; n'ayant qu'envi- ron quarante-cinq lieues de long sur quinze de large, elle se trouve privée de ces grands fleuves qui sur leconlinent, traversant une étendue sou- vent très-considérable , et se creusant un lit dans des vallées profondes, ajoutent une intensité l58 ANALES remarquable aux 'vents qui soufflent dans lu même direction. Mais , si la Corse , à raison de son peu d'éten- due et de sa situation lopograpliique , n'est point sujette a des vents locaux, qui prennent nais- sance ou acquièrent plus de force dans son in- térieur , en revanche elle est battue sur tous les points d'une circonférence de cent lieues, par tous les vents de la boussole , qui viennent rava- ger ses plages. Les vents les plus remarquables et qui régnent le plus fréquemment sont le li- beçcio ou Sud-Ouest, le scirocco ou Sud-Est , le «régale ou Nord-Est, la tramontana ou Nord, et le maestrale ou Nord-Ouest. Le Sud-Ouest ou libeccio est un des plus dan- gereux pour la côte occidentale. Il parcourt . d'ailleurs, presque sans obstacle la province du Cap-Corse, et par ses secousses violentes ébranle les arbres, en détache ou en froisse les fruits. Il amène aussi des changemens subits dans la tem- pérature, et apporte ainsi un grand obstacle à la culture des vers à soie , qui exige une tempé- rature douce , égale et continue. Il endommage particulièrement les mûriers , à cause de la résistance que ces arbres lui of- frent par leur structure. Le vent du Sud-Ouest est surtout préjudiciable à la côte occidentale de l'île, en ce qu'il accumule les algues et autres EUK0PLLX2\L>. IÛÇj débris de corps marins ; en outre , il amoncelle le sable à l'embouchure des rivières , et fait re- fluer leurs eaux, de manière qu'elles débor- dent et inondent les plaines voisines du littoral. Il en résulte que ces eaux ne pouvant avoir leur écoulement, elles coïncident avec l'action du soleil pour putréfier les débris des végétaux et corrompre l'air, que le libeccio refoule alors vers les montagnes. Il est vrai que plusieurs golfes de la cote occidentale , notamment ceux d'Ajaccio et de Saint-Florent , sont exposés à des vents de terre réguliers, qui purifient l'air et favorisent la sortie des navires ; mais ces vents ne régnent qu'une partie du jour ou de la nuit, et ne peuvent paralyser entièrement celui du Sud- Ouest que lorsque leur action est réunie à celle du scirocco , qui souffle dans la même di- rection. Le Sud-Est ou scirocco est aussi un des fléaux de l'île surtout pour la côte orientale, sur laquelle ses effets sont d'autant plus dangereux, qu'elle offre très-peu de sinuosités , et qu'elle est pins couverte de plages qu'aucune autre partie du littoral. L'action 4e ce vent sur les étangs, les marécages et les plaines tau bordent la côte orientale, est encore plus contraire à la salu- brité de ces lieux que celle du libeccio sur la côte occidentale, parce que le scirocco suffit à l6û AWîrAtjBS lui seul pour causer d^s maladies. Chaud et humide en même temps, il relâche singulière- ment la fibre, arfecte les nerfs et ôte toutes les forces aux personnes d'un foihle tempérament. Il corrompt, d'ailleurs, les eaux et les ali- mens, et, dans les plus grandes chaleurs ou vers les équinoxes, il détermine des lièvres épi- démiques et des maladies putrides, dont on guérit difficilement. Mais dans l'hiver ce vent a une soi te d'utilité, en ce qu'il détruit l'action de ceux du Sud-Ouest, du jNord et du INord- Est , soutient la végétation , empêche la neige de séjourner sur les montagnes, et contribue aussi à l'abondance des eaux vives , si nécessaires dans un pays chaud. Cependant le scirocco a aussi un inconvénient dans cette saison ; car, lorsqu'il succède aux vents qui soufflent du P\ord, les- quels, par leur trop longue durée, produisent souventbeaucoup de neiges dans les montagnes, son air chaud et humide , et la pluie douce qu'il amène ordinairement , déterminent subitement la fonte des neiges , qui , reçues alors dans le lit étroit des torrens , les grossissent au point de les faire déborder avec violence avant que leurs eaux aient pu trouver leur issue, soit dans les rivières , soit dans la mer ; d'où, il s'ensuit l'ébou- lement des terres et des rochers, la destruction des habitations et quelquefois des ponts. EUROPÉENNES. lGl Ainsi que nous l'avons dit, le Nord-Est ou grégale , le Nord ou tramontana , et le Nord- Ouest ou maestrale, se font sentir moins fré- quemment que le libeccio et le sciroeco , et amènent le plus souvent de la neige en hiver, parce que ces vents ne parviennent en Corse qu'après avoir passé sur les Alpes et les Appe- nins, qui en sont alors couverts Ces neiges sé- journent ordinairement jusqu'au mois d'août sur les plus hautes montagnes de l'ile; mais elles ne restent jamais un mois sur les mon- tagnes moins élevées, et l'on en voit bien rare- ment tomber dans les plaines et sur le littoral. Les vents du Nord et du Nord-Ouest sont ex- trêmement dangereux pour les bestiaux , surtout le dernier , qui nuit particulièrement aux bètes à corne, et auquel les habilans de l'intérieur ont , pour celte raison , donné le nom de scoghia voj'e } ou écorche bœuf. Après avoir indiqué les principaux vents auxquels l'île est exposée , et donné un aperçu des effets qu'ils y produisent, nous devons faire remarquer qu'il est impossible d'établir une comparaison entre les vents qui souffloient il y a trente ans et ceux qui se font sentir aujour- d'hui, soit pour la nature, soit pour la lorce . soit pour l'intensité. Quoique aucune observa- tion spéciale n'ait été faite à cet égard , il n'en l62 ANNALES paroîtpas moins certain qu'il n'y a eu en Corse aucun changement météorologique sous ce rap-* port (1). CONCLUSION. Au résumé, les variations que la température a pu éprouver en Corse depuis la révolution , outre qu'elles ont été peu sensibles , n'ont géné- ralement pas été relevées , parce que ce pays manque d'observateurs , et que les troubles aux- quels il a été livré pendant cette période ont beaucoup contribué à priver la science de tout renseignement positif à cet égard. Il est à re- marquer, d'ailleurs, que la situation isolée de ce département et surtout le voisinage de la mer l'empêchent d'éprouver , par relation ou conti- nuité , les changemens de température secon- daires qui se font sentir sur le continent, c'est- à-dire ceux qui tiennent purement aux localités. (i) En admettant gratuitement , que 1 s vents qui ré- gnent maintenant en Coi se , soieut encore tels qu'ils étoient dans leur origiue , il n'est pas moins certain que les eff ts ne sont plus les mêmes depuis qu'ils souffrent sur des plages vides et des montagnes nues, à pouvoir exercer un libre cours dans les vallées et dans des gorges resserrées, tandis que, dans les premiers temps, ils étoirnt arrêtés et modi- fiés par des bois épais qui adoucissoient leur fougue et protégeoient l'intérieur de l'ilc. EUROPÉENNES. l63 Il ne paroi t pas même que le défrichement d'une partie de la France et de l'Allemagne, auxquels on reconnoît des eiï'els marquans sur le système météorologique des pays voisins, ait eu aucune influence sur le climat de la Corse. CONCLUSION DU REDACTEUR. Il est certain que la position isolée de l'île de Corse ne peut recevoir que des influences météorologiques, modifiées du continent, quoique cependant assez rapprochées pour en participer; mais il est aussi phy- siquement vrai que la salubrité , la température et la fertilité delà Corse doivent, comme il arrive même aux îles les plus éloignées des rivages, recevoir les influences les plus directes des boisemens, qui sont entrés pour tout dans les grands plans de la nature, et cette réponse départementale, fort intéressante, décèle même à chaque page les fâcheux change- mens que la Corse a déjà subis , et qu'elle est sur- tout bien loin d'être dans cet état de prospérité na- turelle, dont elle jouissoit, il y a seulement deux siècles. Le temps approche à grands pas, où il sera vrai de dire, qu'il faut s'occuper sérieusement à régé- nérer les anciennes harmonies de la nature , ou voir s'éteindre les plus riches sources de la vie sociale. l64 ' ANNALES Sur V importance de la recherche d'un passage de V Atlantique, par la mer polaire , dans le grand Océan indien. C'est vraiment un beau spectacle de voir des hommes intrépides , zélés pour les connois- sances positives , les uns parcourir toutes les routes des mers, pour découvrir des pays et des peuples encore inconnus sur ce vieux globe ha- bité depuis tant de mille ans! les autres , bra- ver les déserts brûlans de l'Afrique , pour aller reconnoître de vieilles nations et le cours de fleuves déjà vantés par l'antiquité; et tandis que nous voyons les uns péniblement gravir les monts gigantesques de l'Amérique , d'autres arrivent aux sources sacrées du Gange, aux chaînes nei- geuses de V Himalaya , mesurant sur ces deux continens, la hauteur presque encore incom- préhensible, de ces colosses de la nature, qu'elle semble avoir élevés et ramifiés sur toute la terre, pour la conservation générale de l'harmonie physique du monde (1). (i) Nous avons déjà eu occasion de parler, pag. 383, tom. i er de ces Annales , de la hauteur comparative du Chimborazzo ; or, la montagne la plus haute de la chaîne EUROPÉENNES. l65 Les tentatives faites pour trouver un passade continu de l'Atlantique par la mer polaire dans l'Oee'an indien , sont héroïques , en comparai- son de l'utilité' qui pourroit en résulter sous le rapport du commerce, et surtout du but priucipal , d'abréger la grande route en Chine, dont la véritable clef se trouvera toujours pour les navigateurs européens, à l'isthme de Panama. Déjà depuis quelques siècles , d'intrépides navigateurs essaient d'explorer cette mer qu'on croit exister libre , entre le continent Nord de l'Amérique et l'éternelle coupole de glace du pôle, qui forme une des grandes sources des mers du globe. Maldonado paroît y être entré le premier , par le détroit de Ferrer y à l'Est de celui de Bering , et l'avoir parcourue sur une grande étendue dès i588. Le capitaine Bernarda sem- ble avoir eu le même succès en i64x> , en y entrant par l'Océan glacial qui se trouve au- delà du détroit de Bering ou à'Jnian. de l'Himalaya , égale cinquante fois la pyramide la plus élevée de l'Egypte, classée au rang dos sept merveilles humaines. On pourroit donc dire que la puissance hu- maine est à celle de la nature, comme la plus h;iute pyra- mide de l'Egypte , est au resplendissant Imaùs , qui se perd dans les nues , en s'élevant sur deux lieues de hau- teur perpendiculaire dans les airs ! l66 ANNALES Le capitaine Cluny y a pénétré dès 174a ? de la baie Repuise , par le détroit qui porte son nom. Hearne a vu en 1771 , partie de celte mer, de l'embouchure de la rivière de la Mine de Cuivre ; le célèbre et entreprenant Cook > à qui il falloit des difficultés insurmontables pour reculer , après avoir passé le détroit de Bering, s'est vu tout à coup arrêté le 18 août 1778, au 68 e degré , par un mur de glace , couvert d'une armée de veaux , de lions et de chevaux marins , qui indiquoLnt alors là , les limites de la vie du monde. Mackensie a cependant vu aussi en 1789 , l'intérieur de cette mer à l'embouchure de la rivière qui porte son nom : ces faits constatent, qu'à cette haute et extrême latitude , la mer est variable , et que la nature y suit des lois qui sont souvent déterminées par l'évaporation des mers équinoxiales : ce qui ne peut étonner les hommes, qui méditent sur les corrélations su- blimes et rapides qui existent entre les points les plus éloignés du globe , dont le grand ar- chitecte de l'uni» ers les a doués , pour que rien ne se dérangeât jamais dans ce vaste et merveilleux édifice : car les mers autant que la masse de l'atmosphère , forment un corps contigu , où toutes les parties s'équilibrent cons- tamment et souvent avec la rapidité de l'éclair. EUROPÉENNES. lGj Nous devons, avanl de donner la relation du double voyage fait en même temps par les ca- pitaines Parry et Franklin , le premier par la mer de l'Est et l'autre par terre, pour s'entr'ai- der et s'e'clairer , dans le but d'atteindre la dé- couverte d'un passage immuable dans la mer polaire , faire remarquer que les plus judicieux navigateurs ont généralement pensé , qu'il y avoit plus d'espoir de succès , de tenter cette entreprise à l'extrémité orientale de l'Amérique; en partageant en partie cette opinion , nous pensons quelle ne réussira bien, qu'autant qu'on la mènera de front au même instant , par les deux mers de l'Est et de l'Ouest , avec deux colonnes de voyageurs qui déboucheroient par terre aux rivières de Makensie et de la Mine- de-Cuivre : on sentira peut-être a la fin de ces deux relations que nous allons donner , des ca- pilaines Parry et Franklin, combien cette opi- nion est fondée. j(38 ANNALES NOTICE « Sur lu deuxième expédition septentrionale de capitaine Pany. ( From the London , litterary gazette. ) L'été de 1821 fui consacré en grande partie a examiner la Laie de Repuise et quelques en- trées ( inlete ) à l'Est, par l'une desquelles on espéroit trouver un passage dans la mer Polaire. Cet espoir fut déçu compleltement ; toutes les ouvertures se trouvèrent être des golfes profonds, donnant sur le continent d'Amérique. Dès le commencement d'octobre , la mer venant à ge- ler , troubla nos navigateurs dans leurs explo- rations, et les vaisseaux furent disposés pour hiverner devant l'île susdite où ils restèrent blo- qués par les glaces depuis le 8 octobre 1821, jusqu'au 2 juillet 1822 (1). Ils étoient à deux ou trois cents pas l'un de l'autre. On eut recours sur chaque bord , a des occupations et amuse- mens semblables à ceux du précédent voyage, mais avec moins de succès , pour les représen- (1) Ainsi, ces bâtiinens restèrent enchaînés et fixés par les glaces, pendant huit mois et vingt- quatre jours. EUROPÉENNES. 169 talions théâtrales surtout, les équipages n'é- tant pas animée du même esprit d'harmonie et de société que leurs prédécesseurs. Des mesures requises pour le maintien de la discipline , et d'autres causes qu'il est inutile de fai:e connoî- tre , troublèrent aussi le parfait accord et l'hi- larité qui avoient dû charmer le capitaine Parry dans sa première entreprise. Un des princi- paux rvénemens de celte époque , est l'effet sa- lutaire d'échauffer les vaisseaux par des courans d'air dirigés par telle où telle de leurs parties, au moyeu de tubes métalliques. La plus basse température éprouvée durant le premier hiver fut de 2D dégrés au-dessous de zéro ; dans le second elle descendit de 10 dégrés, froid bien moins sévère que celui du premier vovage. Les caisses de provisions patentées ne firent pas le même plaisir, on en trouva le contenu, quoi- que demeuré frais , insipide par le constant usage , comme il arrive aux viandes salées. La longue et forte cuisson que demandoient celles des caisses, en taisoit sortir les sucs nutritifs, et leur dotumit un goût qui rendoit difficile de distinguer le veau du bœuf. (Quelque notion de la cui me française , si habile a améliorer les mets en i.vs d : guisant , eût pu couvrir cet in- convénient à un certain point ; une pèche abon- dante y remédia tout-à-fait. Trois cents sau- 2. 12 AJSNALES maux. nions du poids de sept à huit livres chaque , furent pris , outre un nombre proportionné des poissons appelés cools , et des truites alpi- nes qui se trouvoient dans un courant d'eau douce , sur une île à l'Ouest de celle d' Winter, ou île d'Hiver; ce courant , au dire des indi- gènes , sortoit d'un lac qui en iournissoit un autre à la mer par son extrémité opposée ; c'est- à-dire que l'un se dirigeoit S.-E. vers la haie d'Hudson , et l'autre S.-O. , peut-être vers la * mer polaire. Arrivée Rien de remarquable n'arriva durant la pre- d'une tribu -\ .• 1 in ■ dEsqui- nnere parue de 1 hiver : mais un matin , aucom- inencement de février, leséquipagesfurentfrap- pés de voir des formes étranges et bizarres appa- roitre sur la plaine de neige la plus voisine, et reconnurent en définitif que des individus parcouroient cette jilaine dans tous les sens. G'ctoit un' t/ibu d'environ cinquante Esqui- maux qui , ayant choisi leur résidence d'hiver peu loin des vaisseaux , \ dressoient leurs huttes parmi les neires. On a voit d'abord espéré que ce poum/Jt étr^ des ^ens de l'expédition du ca- pitaine Franlf Jin , mais il fallut bientôt écarter celle do: ^e idée, et \oir dans les arrivans ce qu'ils étoien . une des hordes errantes d'Es- criimaux qui rodent le long du rivage, cher- chant des vivre s et se fixant là où ils sont le plus E UROPEENTNES . 1 7 1 sûrs d'en* trou ver assez pour un certain temps; Leurs émigrations se bornent aux. côtes , parce que c'est surtout de la mer qu'ils attendent des moyens de subsistance. La fréquentation de ces nouveaux et singuliers voisins, fut, le reste de l'hiver , une source abondante d'amusement pour l'expédition ; leurs manières et coutumes étoient tout-à-fait originales aux yeux des Eu- ropéens qui n'avoient point vu d'êtres sem- blables ; pour lesquels ils étoient conséquem- ment des objets tout-à-fait nouveaux. La neige , en fondant au commencement de mai , mit lin à cette intimité qui avoit pris tout d'abord, qu'aucun nuage n'avoit troublée, et qui au reste , nous l'observons avec le regret de blesser une morale rigide , a laissé des vestiges dans une douzaine d'anglo-Esquimaux , dont les descendans embarrasseront peut-être beau- coup les philosophes dans huit ou dix siècles d'ici. Nous ignorons si des uniformes de marins leur ont été légués pour les distinguer quand ils seront grands ; mais les natifs eux-mêmes ne laissent pas que de mettre de la prétention dans leur toilette , et des soins paternels de ce genre , auront bien pu frayer le chemin du cœur des aimables mères de ecs demi-matelots. Dans la saison de 1822, les vaisseaux ayant Départ de l ' 1 1 il *. 1 AT j ', , la première cingle le long delà cote vers le iNord , pêne- station. 12. ver. 1^2 ANNALES trèreni seulement à la longitude da 82 5o", et à la latitude de 69 4o" ; après avoir dans cette courte croisière exploré plusieurs Mets , ils mouillèrent finalement pour leur second hiver à un mille l'un de l'autre^ , par 8i° 44" 0. de longitude el 69 21" N. de latitude. Là, contre une petite île , ils restèrent depuis le 24. sep- Durée de tembre jusqu'au 8 août dernier. Ils étoient ré- >'conde ' x n d'hi- oemment entrés dans un détroit portant vers l'Ouest; leurs observations jointes aux rapports des Esquimaux , leur faisoient croire que ce détroit séparoit toutes les contrées septentrio- nales du continent de l'Amérique. Après y avoir parcouru environ quinze milles , ils furent ar- rêtés par les glaces ; mais persuadés qu'ils fai- soient bonne route vers l'Ouest , ils restèrent près d'un mois , attendant qu'ellesvinssent à se rompre. Déçus dans cet espoir et voyant la mer commencer à geler le 19 septembre, ils quittèrent le détroit et s'établirent en quartier d'hiver à la petite île , nommée par les Esqui- maux igloolisse, dont nous venons de parler. De cette date, l'expédition a échoué dans ses ob- jets principaux ; il est de fait que tout vaisseau baleinier pourroit, dans l'un de ses voyages an- nuels , exécuter tout ce qu'elle n'a pu accom- plir qu'avec la plus rare persévérance ; et nous craignons qu'elle n'ait jeté que de bien foibles EUROPÉENNES. Ij5 lueurs sur les questions de sciences que les précédens voyages avoient fait élever. Le pôle magnétique n'a pas été traversé , et une remar- que assez curieuse est que toutes les appari- tions électriques comme Jeux , halos , météores, etc. , ont été vus au Sud. Les acquisitions fai- tes en histoire naturelle sont chétives ; vingt- huit échantillons de plantes telles que saules nains, saxifrages, morses , gazons, compren- nent à peu près tout le triste régne végétal de ces latitudes septentrionales. Une nouvelle es- pèce de monette a été , dit-on , ajoutée à cette classe ; mais généralement parlant , l'on s'est à peine assuré de quelque nouveauté ou décou- verte remarquable , faite en ornithologie, pis- cologie , botanique ou autre branche de la science. Dans le second hiver , une tribu plus nom- breuse d'Esquimaux , environ cent cinquante , y compris ceux du précédent, s'établit près des vaisseaux , et communiqua journellement avec eux. Ce peuple est d'un naturel paisible et bon, aussi loin d'être slupide , que doué d'une sen- sibilité et d'une intelligence supérieures. La première tribu vivoit sur le pied d'une égalité parfaite ; il se trouvoit dans la seconde un an- gekok ou sorcier, qui [exerçoit un certain de- gré d'influence et d'autorité. 174 ANNALES Il n'y a parmi eux nu) signe du culte d'un être suprême dont ils ne paroissent même pas avoir une parfaite idée (1); aucun rite religieux ne consacre leurs mariages , ni leurs funérailles. Un Esquimau se choisit une femme dès l'en- fance de celle-ci ; on la lui amène quand elle est d'âge à se marier et un repas a lieu dans cette occasion en hiver ; ils se contentent de cou- vrir les cadavres de neige; en été ils creusent une fosse peu profonde où le mort est déposé , et deux ou trois pierres plates complètent sa grossière sépulture. Us ontsoin qu'aucune pierre ou substance pesante ne porte sur le corps , pa- raissant croire qu'il peut, quoique mort, res- sentir les effets de l'oppression. Us sembloient avoir quelques notions vagues d'un état fu- tur ( 2 ) ; mais toutes leurs idées sur ces ma- tières sont tellement mêlées de superstitions , qu'elles méritent à peine qu'on en parle. Plu- sieurs d'entreux avoient deux femmes, dont l'une étoit toujours beaucoup plus jeune que l'autre, et qui n'en vivoient pas moins dans la meilleure intelligence. Il y a rarement plus de (1) On sait combien les marins sont en général de mau- vais juges en pareille matière. (2) C'est le besoin et la plus haute consolation, incréé* à tout le genre humain. EUROPÉENNES. J 75 deux , trois , ou au jjIus quatre erifnns , dans une famille. Nos navigateurs ont vu un seul exemple de six frères et sœurs , nés des mêmes païens, et tous parvenus à l'âge de la raison. Ce peuple vit assez long-temps. Dans la tribu \oisine et amie de nos gens , beaucoup d'individus a voient plus de soixante ans , et l'on y remarquoit la bisaïeuled'un enfant de sept à huit ans , femme âgée, mais d'une santé parfaite, souche de quatre générations. La taille des hommes n'excède pas cinq pieds dix pouces ( anglais ) , et varie de quatre à cinq ou six pouces. Leur couleur est un blanc sale tirant sur le jaune, et ils n'ont aucune des proportions de la vigueur. La forme et la construction de leurs huttes Huttes de . . heige des Es de neige est lout-a-tait curieuse; toujours grou- quimaux. pées par trois, elles représentent autant d'im- menses ruches, et ont de commun un long mais étroit passage, par où entre le même nombre de familles qui les occupe. La plante appelée trèfle (lonnoit à l'œil une assez forte idée de ces huttes qui ont environ neuf pieds dedianirtrc, et sept ou huit de hauteur. Le passage, loing de vingt, est si bas, qu'il faut s'y glisser à quatre pattes pour atteindre la hutte. Cette forme a pour but d'exclure l'air froid du dehors, ce qui a lieu en effet , quoique le passage soit élargi en des en- droits pour loger les chiens des dilFérens mé- 1 76 ANNALES nages , qui sont stationnés dans une sorte d'an- tichambre , précédant le tour qu'on fait à droite ou àgauche pour entrer dans les huttes. Celles- ci sont des blocs carrés de neige solide, dont un , placé au sommet de la voûte ou rotonde, y sert de clé. La fenêtre est une pièce de glace plate et transparente. Autour de l'intérieur est un siège de la même matière que 1 s murs , sur les- quels sont jetés les peaux d'animaux , servant de lits et de coussins. La seule chaleur artificielle que reçoivent les huttes, est celle d'une lampe. Des constructions en os eurent aussi lieu dans l'hivf r de 1822 à i8^3. Les Esquimaux mai g°nt souvrnt la viande crue, mais plusieurs, et les femmes surtout , ne manquent jamais de la faire cuire. Leurs usten- siles, quoique simples, ne sont pas de forme com- mune. Ils consistent en deux vaisseaux de la pierre qui , généralement, sert à faire des pots , meme dans quelques parties de l'Allemagne (lapis ollaris). Le premier, qui imite une pèle à cendres de cuisine, est plein d'huile sur la- quelle flo.tent des mèches de mousse qu'on al- lume pour le chauffage. L'huile découle gra- duellement des fibres d'une viande grasse, sus- pendue au-dessus des flammes, dont la chaleur la ùersout en réservoirs de graisse. Les mets sont préparés dans le second ustensile , qui est mis EUROPÉENNES. 177 au -dessus du feu ainsi allumé , et qui a la forme d'une auge ou d'un cercueil. Les Esquimaux, malpropres dans leur manger, n'en rejettent rien depuis l'huile de baleine jusqu'à la chair de loup. Leur nourriture habituelle consistoit principalement en chair de loup et de veau marin; mais nos gens les virent se jeter, dans "une rage de faim, sur les carcasses de dix ou douze loups qu'ils avoient tués , et paroître con- tens, même heureux d'un si chétif et dégoû- tant régal. Leurs vétemens étoient tous en peaux de renne. La pierre à pots (ollaris) est si tendre dans l'état naturel, qu'elle peut se tailler avec un couteau ; si elle manque , on y supplée pour la fabrication des ustensiles , par un ciment com- posé de poils de chien, de sang de veau marin , et d'une argile particulière , qui devient bientôt aussi dure que la pierre et supporte les effets, tant de l'huile et du feu que de l'humidité et de la cuisson, entre lesquels elle est placée cons- tamment. D'abord timides et hésitant à faire connoître leurs idées, leurs sciilimcns, les Esquimaux ne lardèrent pas à secouer cette réserve, et firent connoître à nos gens nombre de particularités intéressantes. Les femmes, étoient, comme on pense, bien plus communicatives que les hom- mes dont elles dévoient peu se louer comme 178 AWNALES fil]es et épouses, car ils les offroient sans balan- cer aux matelots pour un clou , deux ou trois grains de colliers (beads) ou toute autre baga- telle. Elles sont loin d'être les plus séduisans objets de lanalure , ayant les traits désagréables, les cheveux longs et rudes , mais excessivement noirs. Une d'elles fit preuve d'intelligence en traçant une carte où figuroient deux îles au Nord" de la seconde position d'hiver des vaisseaux; et d'autres dans différentes directions , dont cha- cune reçut d'elle un nom singulièrement sonore. La plus au Nord est à plusieurs journées de la station; les tribus errantes bornent leurs courses à ces îles et jamais ne s'aventurent sur le conti- nent. Elles font remonter leur origine à un génie bienfaisant du sexe féminin et prétendent que d'un autre génie du même sexe , mais mauvais , sont descendues les trois autres créatures qui habitent la terre, savoir les Jt kali ou Indiens, les Kablunes ou Européens et les chiens attelés aux traîneaux des Esquimaux. Ceux-ci abhor- rent les Ithali dont ils ne parlent que comme d'assassins qui jamais n'épargnent leurs tri- bus. Ils n'avoient pu qu'entendre parler de Kablunes , ceux de la Fury et de XEécla étant les premiers qu'ils eussent rencontrés; mais en les classant avec leurs chiens et les Indiens, ils montrent qu'ils n'ont pas d'eux EUROPÉENNES. 1/9 une idée fort avantageuse. Etrangers à leur propre nom d'Esquimaux, ils se donnent celui dCEnnéej l'autre leur paroît un mot de reproche , signifiant mangeurs de chair crue. Il re'sulte de ceci qu'ils croient en certains espfits ou êtres supérieurs , mais leurs notions à Sorcier an- r r # gekok. ce sujet sont extrêmement vagues et grossières; leur angekok ou conjureur en fournit à nos gens la preuve complète : après s^ètre bien fait prier, ce grand homme consentit à exercer ses pou- voirs surnaturels dans la chambre du capitaine d'un vaisseau. Sa femme l'accompagnoit; tous deux commencèrent par exclure soigneusement jusqu'à la moindre lueur venant du dehors; comprise dans la proscription, l'on ne sait à quel titre, celle du feu disparut sous une natte épaisse , de sorte que tout fut dans la plus pro- fonde obscurité. Uangekokse mit alors toutnud et prétendit, qu'il alloit aux régions inférieures où séjournent les esprits; ses enchantemens con- sisloient en sons mal articulés qui paroissoient n'avoir aucun sens cl n'être que des svllabes étranges , baroque , marniotées d'un ion dolent. Il pratiqua aus>i une sorte dé venlriloquisme et modifia sa voix de manière à faire juger pins ou moins rapprochée I;i distance des profondeurs où i] vouloit qu'on le crut prêta descendre. I.a farce dura vingt minutes, et, rendu à la lu- l8o AWNALES mière , le sorcier raconta ses aventures , ce que lui avoient dit les esprits. Pour preuve de la réalité de ses entretiens avec eux, il produisit des Landes de fourrure que l'un d'entre eux avoit, disoit-il^ attachés au dos de sa casaque, depuis sa descente dans leur séjour ; bandes que plus sûrement sa femme avoit cousues pendant la ténébreuse exhibition. De telles fables et im- postures maintenoient son pouvoir sur ses cré- dules et ignorans compatriotes. Ces tribus attachent une immense valeur aux témoignages d'intimité surnaturelle; aussi Van- gekçk déclara qu'il ne changeroit pas une des bandes de fourrure que lui avoit données l'es- prit, pour tout ce qu'on pouvoit lui offrir au monde ; et le capitaine Parry le décida diffici- lement à lui en abandonner une , se privant lui- même de quelque article extrêmement recher- ché des Esquimaux. Toutes les prières et pro- positions tendantes à en obtenir une seconde , furent complètement inutiles. Le long temps passé sans interruption avec ces sauvages, mit l'expédition a même de re- cueillir un vocabulaire copieux de leur langue; quelques journaux contiennent cinq cents mots et au-delà. Ouant à leur numération, elle n'a que peu de figures , le nombre quinze étant déjà EUROPÉENNES l8l pour eux si difficile à exprimer, qu'ils ne le font qu'en élevant une main pour chaque chiffre et ont recours aux voisins s'il s'agit d'une somme plus forte. Deux femmes ; dont une allaitoit son enfant (elles le font pendant plusieurs années) furent reçues à hord pour élre traitées d'une maladie dont les progrès éloient tels qu'elles ne tardèrent pas d'y succomber. Le mari montra , par un léger soupir, quand sa femme expira , qu'il la regreltoit; mais bientôt il parut l'avoir oubliée. La manière dont les Kablunes procédèrent à ses obsèques , captiva son attention. Ils enve- loppèrent le corps dans un hamac , comme celui d'un matelot et creusèrent une fosse où il fut accompagné du mari qui manifesta un profond chagrin. Il finit par en indiquer la cause qui étoit X emprisonnement du cadavre. S'étant pro- curé un couteau et avant toute liberté de se livrer à ses sentimens, il trancha toutes les cou- tures qui lioient le hamac a la défunte, qu'il parut satisfait d'avoir rendu ainsi à une sorte de liberté. Mais en voyant couvrir l.i fosse de terre et de pierres, il s'affligea de nouveau et demanda la permission d'enterrer vif son enfant près de sa mère. Il donna pour raison de cette horrible proposition, qu'étant du sexe féminin, l'enfant ne trouveroit pas de sein pour l'allaiter; l'usage lSl A.KNALES constant des femmes Esquimaux est , en effet , de refuser le leur dans ces sortes d 1 occasions. L'enfant , privé de tout aliment , mourut le len- demain et fut laissé à la disposition de son père qui le conduisit dans son traîneau à peu de dis- tance , et éleva un petit tas de neige solide sur le cadavre. Adresse L'Esquimau est singulièrement expert à cou- des Esqui- , . ., maux. duireun canot; il y poursuit sa proie, poisson ou oiseau de mer , et la détruit par le moyen d'un épieu dont un os barbeléetà double pointe, - long d'environ six ou sept pouces , forme l'ex- trémité. Le corps de l'épieu est d'un bois très- léger et a cinq ou six pieds de longueur ; sous la partie par laquelle on le tient, sont trois autres os barbelés, qui font saillie à quelques pouces du bois et servent à frapper la proie dans le cas où la pointe fourcbue auroit manqué cet effet. Une des inventions les plus ingénieuses des Es- quimaux, est leur manière de prendre les veaux de mer, à travers un trou dans la glace : au bout d'une ligne, est attaché un os fort blanc, long d'environ un pouce, taillé grossièrement en forme de poisson , et auquel sont adaptés deux mor- ceaux de pyrites , comme pour figurer des yeux. L'appât est tiré au travers de l'eau, et, quand les veaux s'approchent pour l'e: ailier, ils sont EUftOrÉENNES. lS5 perces a coups d'épieu par l'adroit Esquimau qui les veille de dessus la glace. ut légers - sont Esquimaux Les canots extraordinairement légers, sont T , Canotsd _ e3 faits d'une peau étendue sur un cadre ou châssis d'os de baleine. Le capitaine Parry en a reçu un eu piésent, long de vingt-six pieds, le plus grand qu'il ait jamais vu (1). Les couteaux dont se servent les femmes sont curieux, et employés par elles à éeorcher les animaux et à couper les viandes , avec autant d'adresse que les hommes en mettent à se servir de leurs ins- l rumens de chasse. Les deux sexes portent une espèce de lunette pour se garantir les yeux des neiges et glaçons piquans qui volent dans les airs : elles consistent en un morceau de bois rendu assez mince pour faire bandeau , et peroé de deux étroites fentes horizontales comme des yeux de cochon , auxquelles u( us adapterions des verres. Un bord d'environ un poucr s avance dans la direction qu'auroit un chapeau , et ce simple mécanisme, attaché au bord- de la telc, remplit fort bien l'objet que nous ?vons in- diqué. *~-J* T^'S*- (i) Nous en avons» vu u» part-il en i 806 , d'une struc- ture admirable et avec tous ses itotr'tfàeikfl de péilie, au cabinet d'histoire naturelle de JVl*j.h(iin : ce canots sont insubmersibles , et on sait avec quelle rare adresse un seul Esquimau ^ait le manoeuvrer. 1 C4 ANS ALES L'expédition n'a pas beaucoup ajouté à la géographie , ni même poussé ses explorations au-delà de celles de Middleton et des navigateurs précédens. L'année dernière semble avoir si peu produit sous ces rapports, que les vaisseaux eussent pu retourner en Angleterre dès l'au- tomne de 1822. L'Met , où a été passé le second hiver , présentait une masse solide de glace éter- nelle. Il a environ dix milles de largeur ; le reflux est du Sud-Ouest, et le flux du Sud-Est ; de petits canaux le traversent , mais impraticables pour un vaisseau. Durant Je séjour à Y Met 3 et même tout le voyage, les vaisseaux ne parois- soient pas avoir éprouvé un grand danger par les glaces; en tout cas, le temps du retour a été employé à les goudronner et peindre, ce qui leur a donné sur la Tamise un air de fraî- cheur rare dans la circonstance. On nous a cité le seul exemple d'un glacier qui , arrivant sur XHécla } avec une vitesse de deux milles par heure , l'enleva presque hors de l'eau, et rompit cinq des plus forts cables qui le retenoienl au rivage. L'absence du soleil fut d'environ un mois. Le 9 juin parut la première fleur , petite , mais d'un beau bleu , de la famille des saxi- frages. Pour passer le temps, nos gens établis tor.r- a-iour dans des tentes sur le rivage, chassoieut, r.UPiOPP.F^NES. 1 85 pêchoient , fournissant ainsi à la consommation générale. Ils tuoicnt par fois des rennes : le corps vidé du plus gros pesoit cent cinquante livres. Les provisions conservées d'Europe ne faisoient pas toujours autant de plaisir aux équi- pages que les coeurs , foies , rognons des baleines et wolrus y apportés par les Esquimaux. Ces mets, loin d'être un objet de dégoût pour des palais européens, figuroient à des repas dont les plais se vidoient peut-être avec plus de plaisir et d'ardeur, que si leur contenu avoit eu plus de délicatesse. Nulle part on n'a vu de bœufs musqués : au dire des natifs, ils ne se montroient qu'à l'Ouest de la longitude où avoit pénétré l'expédition. La même autorité plaçoit des rennes en abondance dans la grande île au Nord et loin du mouillage, dont il a été parlé. Le jardinage étoit d'une autre ressource pour la table et contre l'ennui. Fournis en abondance aux m a tel 01 s , comme dans le précédent voyage, la moutarde et le cresson faisoient le plus grand bien à leur santé. Cinq hommes sont morts dans les dciiv ans et demi de l'expédition , savoir : en 1822 , deux matelots de la Furf , à vingt- quatre heures de distance , fun d'inflammation d'entrailles, l'autre de consomption. Tous deux reposent sous le même tas de pierres , dont, la 2. l3 l86 ANNALES plus grande offre empreints leurs noms , âges » pays , etc. Peu après , un matelot de YHécla tomba du grand niât, se cassa le cou et mourut sur la place. Un autre du même bord a été emporté le printemps dernier par la dyssen- terie, et M. Fiffe , contre-maître, par le scor- but , il y a moins de six semaines , durant le retour en Angleterre. 11 ne paroît pas que des excursions un peu longues aient été' tentées dans le pays. Le lieu- tenant Hoppner s'étoit mis en route à la tête d'un détachement , sur l'avis donné par les Esquimaux, que des navires avoient échoué en 1822 , et que les débris s'en voyoient à cinq journées vers le Nord-Est. lis servoient de guides à l'officier, mais après une courte marche , ils Chien des déclarèrent ne pas vouloir aller plus loin. Dans Esquimaux] , • j ' î 1 j leurs migrations et deplacemens, ils tirent de leurs chiens le plus grand paru. Ces animaux robustes et intrépides font faire à un traîneau cinq milles et plus par heure , avec une charge qui n'est rien moins que légère. Huit d'entr'eux traînent ainsi aisément trois ou quatre per- sonnes; un attelage de quinze ou seize a pu conduire à sa destination , une ancre et son ca- ble, du poids d'untonneau. Généralement chaque chien supporte un far- deau de cent livres. Leur vigueur et leur prouesse EUROPÉEN M ES. 187 brillent sur tout dans les chasses; ils font même celle du grand ouïs polaire blanc, qu'ils sai- sissent par ses longs poils, le harcèlent et le retiennent jusqu'à ce que leurs maîtres viennent avec des epieux terminer la lutte. Le sang des chiens v coule souvent, à en juger par les nom- breuses cicatrices de ceux qui ont été amenés en Angleterre, au nombre de douze ou qua- torze. Ce sont d'énormes animaux de toute cou- leur, mais principalement noirs , avec des taches blanches au-dessus des yeux, sur les pattes et le bout de la queue. Ils ont l'air singulièrement farouches, et ressemblent plus à des loups qu'à des chiens. Ils n'aboient point , mais ils ro- gnonnent, grognent et hurlent d'une manière tout-à-fait sauvage (1). La chaleur en a fait mourir plusieurs dans le trajet du retour de l'expédition. Une curiosité d'histoire naturelle (1) Ici, les extrêmes se- toi. client dans la plus grnnde opposition des climats; on voit que les chiens ont là aussi peu d' j voix que ceux qui vivent sous la zone torride. Le capitaine Landolphe a observé que les chi< ns qu'il a ame- nés de France dans le Bénin, perdoient , au bout d'une année , le pouvoir d'aboyer : il aut supposer dans cette extinction de voix une secrète prévoyance de la nature, quiscmb'e avoir un rapport préservateur, contre les loups et les ours polaires d'une pari , et de l'autre contre les lions et les titres de l'Afrique. F* i5. l88 ANNALES est que , dans une portée de six petits , prove- nant d'un chien indigène el d'une chienne anglaise (lurcher) y trois étoient sans queue, quoique le père et la mère en fussent pourvus. Un de ces trois est devenu le plus fort et le plus hel animal qui ait ète' entre les ponts de YHécla, dont il soutenoit la chaleur mieux qu'aucun de ses compagnons. 11 est parfaitement privé. Les chiens des Esquimaux sont souvent détruits dans leur pays, par des loups hien plus féroces qu'eux : ceux-ci chassent en troupe , et attirent les chiens hors des huttes pour les dévorer. On pense hien que nos gens ne restoient pas spec- tateurs immohilcs du savoir faire de leurs voi- sins dans la conduite des traîneaux. Gondu te Plusieurs sont devenus de parfaits automé- ceaux paî dons polaires , sous de tels maîtres qui ne les les chiens. SUI >p asse iit plus dans l'art difficile de mener rapidement un attelage de huit chiens dont ils tiennent quatre sous chaque main. En parlant du vêtement des Esquimaux , nous avons négligé sa partie essentielle , les bottes . qui sont tout ensemble poches , boîtes à ustensiles, et çarde-manirer. On nous a conté qu'une femme avant eu lantaisie d'un bassin à laver les mains, prit la liberté de se l'approprier secrèîcment. Far malheur, on s'aperçut du vol, et on en chercha sur elle, sans assez de RUUO?£E S &E5. J 89 respect pour sa pudeur, l'objet qui fut trouvé dans une de ses l>oues. Outre les chiens, les ours et les loups, ces Animaux, , poissons, in- latitudes glacées nourrissent rennes, renards, sectes et oi- _. , i-iii t seaux qu'on lièvres , hermines blanches et marmottes. JLes trouve dans 1 i > 1 ces latitudes. oiseaux sont le cygne, plusieurs espèces de canards , comme le royal , celui à longue queue, l'arctique argenté , etc. Des mouettes de toute sorte, le plongeon arctique } le rouge-gorge, le traquet et la chouette de neige, le ptarmigan, le corbeau, le faucon; parmi les chanteurs dont la note courte et peu élevée n'est pas sans agrément, l'alouette sibérienne et le chardon- neret de Laponic. La famille des insectes est très-bornée; il y a six espèces de mouches : le maringouin, fort incommode, mais qui ne vit qu'un mois, l'abeille sauvage , une autre grosse et noire , n'ayant rien de commun avec celle de nos ruches, l'araignée, le papillon , dont une très-petite espèce dorée, et la teigne blanche. Les eaux fourmillent de molusques. pâture des baleines et autres (-normes poissons ; la créature imperceptible appelée pou de mer, y (ait aussi son séjour. Un officier voulant faire rôtir une oie salarie , la nlong< m. au travers d'un trou de glace, dans l'eau pour eu diminuer la salure. Mais le lendemain . quand on voulut l'embro- cher, il n'en parut plus < j 1 1 < - lr squelette ; tant QO AVALÉS les poux avoient bien enlevé toutes les chairs; nettoyé , ratissé et brillante les os , qui eussent pu figurer dans un musée d'histoire naturelle. La découverte ne fut pas vaine : tout ossement, tout fragment de squelette, qui avoit besoin d'être poli 9 fut confié dans la suite aux poux marins, qui mirent une telle diligence dans la tâche qu'on leur donnoit , qu'ils eussent dévoré, nettoyé , ratissé en deux nuits une tète de ehe- val marin. Le département botanique offre à peine une seule plante haute de plus de trois pouces, et toutes les fleurs sont petites; mais quelques- unes fort jolies, et venant en telle profusion, que leur sol triste et sauvage en est tout émaillé durant deux ou trois mois. L'expédition a com- pris dans ses échantillons, de plantes polaires, une grande quantité de la tripe de roche , qui seule a fait vivre si long-temps le capitaine Franklin et ses intrépides compagnons. Retournant en Europe, les vaisseaux touchè- rent à Vile d'Hiver, et l'on dut être surpris d'en trouver les jardins potagers dans un état prospère. Il n'a pas été possible de s'assurer si les plantes étoient venues de graines ou sorties spontanément de leurs racines. Mais les visiteurs de l'expédition ont pu tenir pour aussi constant qu'étrange , le fait de salades et de pois nés , EUROPÉENNES. 191 grandis et plus ou moins mûris , sans aucun soin ni art , sur le cercle arctique. Nota. On assure que le capitaine Parry doit entre- prendre un troisième voyage polaire cette année. VOYAGE Fait dans les minées 1819, 20^, 21 et 22 } aux rivages de la mer Polaire j PAR JOHN FRANKLIN , Capitaine de vaisseau dans la marine royale d'Angleterre. In-4 . Londres , 1823. En 1819, la tache difficile d'explorer par terre la côte N. d'Amérique , en partant des Lords delà baie d'Hudson, gagnant l'embouchure de la rivière M inc-de-Cuivre , et se dirigeant de là vers l'Est , pour faciliter la découverte d'un pas- sage N.-O. , lut confiée par le gouvernement bri- tannique, au capitaine Franklin , qui s'embar- qua le 20 mai à Gravesend, sur le vaisseau le Prince- de-Galles. Les instructions données à cet officier por- toient : 1°. Qu'il détermincroit les latitudes et lon- gitudes de la côte Ni de l'Amérique septeu- 1Q2 AMNALES trionale, et la direction de cette côte, depui l'embouchure de la rivière Mine-de-Guivre , jusqu'à l'extrémité orientale de ce continent; 2°. Qu'il rectifieroit la géographie très-défec- tueuse de la partie N. de l'Amérique septen- trionale , en ayant grand soin de déterminer cor- rectement la latitude et la longitude de tous les points remarquables sur la route et de toutes les baies, rades , rivières , caps, etc. , qui pour- roient se trouver sur la cote du continent; 5°. Qu'en s'avançant le long de celte côte , il laisseroit des marques visibles d'assez loin de son passage, aux lieux où des vaisseaux pour- roient entrer, où l'on pourrait envoyer une chaloupe, avec des documens sur la nature de la côte, qui pussent être utiles au capitaine Parrv ; 4°. Que , dans le journal de sa route , il indiquerait le degré de température , au moins trois fois en vingt -quatre heures , ainsi que le vent , le temps et tous les phénomènes météo- rologiques; qu'il ne négligerait aucune occasion d'observer et noter les variations de la boussole et l'intensité de la force magnétique; qu'il don- nerait enfin une attention particulière au genre et degré d'influence, que l'aurore boréale pour- roit avoir sur la boussole ; observerait si ce phé- nomène étoit accompagné de bruit , etc. Il pa- EUROPÉENNES. lt)3 roît aussi que le capitaine Franklin avoît mis- sion de visiter le sol riverain du fleuve Mine- de-Guivre , d'où les Indiens avoient extrait des lingots de ce métal , par eux apportés à l'éta- blissement de la baie d'Hudson. Le 3o août , l'expédition atteignit la factoterie d' Korc A sur cette baie, et l'opinion unanime tant du gouverneur que des membres de la com- pagnie de ce nom el des associés de celle N. O. qui se trouvoient réunis sur ce point, décida le capitaine Franklin , à se porter au lac du Grand- Esclave à travers l'intérieur, par la route de Cumberland-tlouse et la chaîne des postes in- termédiaires. L'impossibilité de se procure des guides et chasseurs le long de la côte e celle de se pourvoir d'un bâtiment capable d< porter l'expédition aussi loin dans le Nord que la baie de Wager , rendoit la route directe im- praticable ; les Esquimaux avoient laissé Chur- chill depuis iin mois, et l'on ne pouvoit plus, que le printems prochain , recruter parmi eu\ des interprêtes. Après dix jours passés en préparatifs à la Départ du - j«ti > capitaine lacloterie d'iorck , le voyage dans l'Amérique, Franilm. commença le 9 septembre et les difficultés nées dès le début, durent être un présage inquié- tant des fatigues, peines et misères qui en mar- queroient la suite. Le courant étoit trop rapide iq4 anales pour pouvoir se servir de rames ; les hommes charges de la conduite d'un très-grand canot fourni par le gouverneur de la factorerie, étoient onligés de le liêler à la cordelle; opéra- tion que rendoient irès-pénible la joente des bords das rivières , l'âpreté et l'humidité des routes et les arbres qui obstruoient le passage dans plusieurs directions. Ou n'imagine pas la quantité de rapides, rochers et bas-fonds, qu'il fallut passer durant les quarante-quatre jours qu'on mit à franchir la distance ( deux cent- trente lieues) , de la factoterie d'1 orck à Cum- berland-House dont la latitude î\ . fut fixée par les chronomètres à 55/ 56'/io" et la longitude 0. de Greenvwchà 102, n i6,' l\i\ Les établissemens des Compagnies de la baie d'Hudson et du K -Q. à Cumberland-House , sont ainsi décrits par le capitaine Franklin. « A l'extrémité supérieure d'une île étroite qui sépare le lac Plne-Islande de la rivière Sas- katchawan, à environ une lieue de cette der- nière, dans une direction N, sont les maisons contigues des deux compagnies, bâties en bois avec beaucoup d'égard aux commodités, entou- rées de hautes estacades et flanquées de bastions aussi en bois ; la difficulté de transporter le verre dans l'intérieur de l'Amérique N. a empêché de l'employer aux fenêtres , où il est assez mal rem- EUROPÉENNES. ] 9 J place par un parchemin , que les femmes indi- gènes l'ont sans nul art avec des peaux de daim. Le sol qui entoure Cumberland-House est bas, mais la pierre à chaux dont il est fortement mc- langé, le rend bon, capable de produire du blé en abondance et toutes sortes de légumes. On y a déjà porté beaucoup d'herbes potagères à une grande perfection, et les pommes de terre égalent celles d'Angleterre. Les productions Produc- ii c c . i • tiom au 5 +'- spontanées deJa nature ieroient vivre tort bien degré. tous les animaux d'Europe. Les chevaux se nourrissent parfaitement, même en hiver , et il en seroit de même des bœufs, si l'on se procu- roit du foin, chose très-aisée.* Les cochons prospèrent aussi , mais ils de- mandent à être tenus chaudement dans la saison rigoureuse. Il résulte de tout cela que les rési- dans pourroienl, avec quelque attention, se rendre beaucoup moins dépendans des Indiens, pour leur subsistance , et se délivrer de l'anxiété où les plonge trop souvent le non-succès des chasseurs. Le besoin continuel de combustible a beaucoup éclairci le voisinage des maisons , et par suite, le paysage environnant n'a nul attrait, surtout en hiver; peu d'êtres animés vivifient la scène : un renard , une martre, un loup et quelques oiseaux , comme corbeaux . pies 7 perdrix, grimpereaux , etc., en rompent 1q6 AIN ISA LE S seuls , de loin à loin , l'uniformité. Dans nos rares sorties , nous ne souffrions pas beaucoup du changement de température, quoique le thermomètre marquât par fois, en plein air, 3o degrés au-dessous de zéro. Pendant son séjour à Cumberland-House , qui dura jusqu'au 18 janvier 1820, le capitaine Franklin eut les occasions les plus favorables de se faire une juste idée du caractère , des moeurs, usages et opinions des Indiens Crées , qui habitent le district dont ce poste fait partie. Ils sont clairement semés sur une étendue de pays immense. Le district s'étendant à cent cin- quante milles de l'Est à l'Ouest , le long des bords du Saskatchauan _, autant du Nord au Sud , et comprenant plus de vingt milles carrés , ne possédoit alors que cent vingt Indiens chas- seurs. Peu d'entr'eux ont plusieurs femmes, la plupart une seule, et quelques-uns sont céli- bataires. Le nombre des épouses n'excède pas beaucoup celui des chasseurs. Elles se marient fort jeunes , allaitent leurs enfans plusieurs années, se voient, déplus, constamment ex- posées a la fatigue et souvent à la faim. Très- peu fécondes en conséquence , elles n'ont pas l'une dans l'autre plus de quatre enfans, dont deux atteignent l'âge de puberté. Sur ces don- nées , le nombre d'individus de chaque famille ELK0PÉENNE5. 197 peut être évalué à cinq, et la population totale du district à cinq cents. Ce peuple est vain , léger , indolent, imprévoyant, peu scrupuleux entre la vérité et le mensonge, pourtant obser- vateur sévère des droitsde propriété, susceptible d'amitié et d'autres affections douces , très-hos- pitalier, bon pour les femmes, et décidément porté à la paix. Tout Crée redoute la puissance magique et médicale de son voisin, en même temps qu'il exalte sa propre habileté dans l'un et l'autre art. Je suis comme Dieu, est parmi eux une expression très-commune , et ils prouvent leur prétendue divinité par les jongleries , comme on peut croire , les plus grossières. Un sac de médicamens , dans lequel est un petit morceau d'indigo, de vitriol bleu , ou de ver- millon , devient entre les mains d'un sorcier de marque, une telle source de terreur pour le reste de la tribu, qu'il le met à même de s'en- graisser à son aise des travaux d'hommes igno- ra ns, superstitieux et trompés. Une plaisante anecdote d'un imposteur de ce genre, est ra- contée dans le voyage du capitaine Franklin. «La rapacité de ce misérable privoit ses com- Sorcier du patriotes d'un nécessaire dont 3s n'étoient pas pays toujours surs; et un pauvre chasseur languis- soit, se mouroit, par suite des terreurs que ses menaces lui avoient inspirées. Le puissant sor- igS ASTîTALES Cier vint au fort Cumberland, et débuta par un pompeux exposé de son savoir faire. Il préten- dent, entr'autres absurdités , qu'ayant les mains liées , aussi serrées que possible , dès qu'on l'auroit mis dans une enceinte magique (con- juring house), il se dégageront par le secours de deux ou trois esprits familiers qui étoient à ses ordres. Il fut pris au mot, et on lui promit une capote pour récompense en cas de succès. L'enceinte où il vouloit être fut formée, sui- vant l'usage, de quatre saules enfoncés en terre, dont les sommets furent attacbés à un cerceau élevé de six ou buit pieds au-dessus du sol. Dûment garotté d'une corde de quelques brasses, qui entouroit plusieurs fois son corps et ses membres , le prétendu Dieu fut placé dans l'enceinte magique, dont le diamètre étoit au plus de deux pieds , et dérobée à nos yeux par une peau de daim jetée sur les saules. Il se mit alors à chanter une espèce d'hymne d'un ton très-monotone. Les autres Indiens , qui parois- soient douter que le pouvoir du démon pût rivaliser avec celui d'un homme blanc, étoient rangés autour de l'enceinte , attendant le résultat avec inquiétude. Kien de remarquable n'arriva pendant un assez long temps. Le sorcier con- tinuoit par intervalles, son hymne, que répé- toieni ceux du dehors. Une heure et demie EUROPÉENNES. 199 s'écoula de cette manière; mais enfin notre at- tention, 28"; la variation de la boussolle 55°, 33', 55" E. Une revuefaite dansl'après-midi du 2 août 1820, de l'expédition qui laissa ce jour là le fort Pro- vidence , lit coniioître qu'elle se composoit de six Anglais, de dix-sept voyageurs ou chasseurs canadiens, de trois interprètes et de trois femmes, d'autant de voyageurs, amenés pour faire aux hommes des habits et des souliers dans l'éta- blissement d'hiver. A travers un pays que n'avoit encore visité aucun Européen , accompagnée d'Akaitcho , chef considéré, et d'un parti de ses Indiens, l'expédition se dirigea vers la rivière Mine-de- Cuivre , et arriva , le 20 août , à un lieu où ce chef lui proposa de passer l'hiver. La position véunissoir. tous les avantages qu'on pouvoitde- EUROPÉENNES. 201 sirer. Une maison en Lois de pin y fut cons- truite au soin met du rivage escarpé d'une petite rivière, qui offroit une belle vue des sites envi- ronnans. La longueur du voyage depuis Chip- pewyan, fut évaluée à cinq cent cinquante-trois milles. La nouvelle résidence fut nommée fort Entreprise. Le capitaine Franklin ne se permit, , JL n " jusqu'au i<4 juin 1821 qu'elle fut évacuée, qu'une excursion au-dehors, bornée par la sévé- rité du temps : il s'avança vers le but final de ses désirs, avec trois Canadiens, deux Esqui- maux et deux chasseurs indiens. Le docteur Riehardson l'avoit devancé avec un autre déta- chement ; mais les deux se réunirent peu après et furent ramenés par le froid au fort. Plus tard, la rivière Mine -de -Cuivre fut Larmère, Mine-de- atteinte, et sa navigation reconnue moins difE- Cuivre cile qu'on ne l'auroit imaginé. Mais l'impos- sibilité de la remonter de la mer , et le manque de bois pour former un établissement, parurent des obstacles invincibles à ce que le cuivre re- cueilli dans ces parages, put jamais devenir l'objet d'une utile spéculation. Les montagnes qui le recèlent vaneni en hauteur depuis douze cents jusqu'à quinze c mis pieds. Vi agi-une per- sonnes de l'expédition, savoir : les ofîiciers , quelques-uns des voyageurs, et tous les In- diens, y allèrent chercher du minerai, mais 1 . 1 4 202 ANALES ils n'en trouvèrent que de très-petit , et peu nombreux, après avoir parcouru pendant neuf heures un espace considérable de terrain. L'uni- formité' de ces montagnes est rompue par d'é- troits vallons, que traversent de petits ruisseaux, et les meilleurs échantillons se trouvent parmi ]es pierres de ces vallons. 11 paroît que les In- diens fouillent là où ils voient quelque subs- tance imitant la marcassite percer la surface du sol. Ils n'ont pas d'autres règles pour diriger leurs recherches, et n'ont jamais découvert le métal dans son emplacement originel. Dépavtdes L'expédition étant, le i5 juillet 1821, peu loin de la mer, fut abandonnée des Indiens, qui retournèrent chez eux. Après qu'on eut passé quelques rapides , la rivière devint plus large et plus navigable pour les canots, cou- lant entre des bancs d'un sable alluvial. Un campement fut formé sur la rive occidentale, à sa jonction avec la mer, par 6j°, l\j , 3o" la- titude N. et n5°, 56', /19" longitude 0. Là, M. Wentzel , commis de la compagnie Nord- Ouest, quitta l'expédition avec dix Canadiens, pour aller au fort Entreprise. Le capitaine Franklin les congédioit , afin de réduire autant que possible, les consommations de vivres. Les personnes restantes étoient au nombre de vingt, y compris les officiers. On estimoit à trois cent i;uiu)Pi:einnes. 2o3 trente-quatre milles la distance du fort Entre- prise au Nord delà rivière Mine-de-Cuivre. Les canots et le bagage furent traînés sur Ja neige et la glace pendant cent dix-sept milles de celte distance. Le capitaine Franklin commença, le 21 juil- Mer P ola,re - Jet , son voyage sur la mer Polaire et fit , le I0112 d'un rivage parfaitement libre de glaces, entre cinq et six cents milles, explorant les Laies, entrées (inlets)et rivières, comme nous l'ap- prennent les passages suivans eù et d'autres semblables aux plies , mais ayant le dos couvert d'excroissances de la nature delà L'état de parfaite liberté où le capitaine Fran- hure , libr! kliu a trouvé la mer Polaire et l'absence presque e corne. » La mer po- re et sans gla- ces. totale des glaces, donnent lieu d'espérer que lé capitaine Parrv réussira dans sa difficile entre- prise. S'il peut pénétrer dans cette nier par la baie de Répuise, le détroit de Wager, ou de toute autre manière , il est évident que la cote du continent septentrional est libre jusqu'au détroit de Behring (i). Les observations du ca- pitaine Franklin sur la probabilité du succès de son ami et de l'ouverture d'un passage Nord- Ouest, offrent un intérêt tout particulier. « Nos recherches , aussi loin qu'elles ont pu aller , semblent favoriser l'opinion de ceux qui croient ce passage existant et praticable. La li- gne générale de la cote, court probablement E. ou 0. à peu près dans la latitude assignée à la rivière Mackenzie , au Sund où est entré Rot- zebue, et à la baie de Répuise ; et l'on ne peut guères, à mon avis, douter qu'une mer ne se (i) Dampîrrre, dans ses Voyages, établit Sur des ar- gumens très-concluans , que le passage N.-O. devroit être '•herché de l'Ouest à l'Est, non de l'Est à l'Ouest. 2û6 ANNALES continue suivant ou vers cette ligne de direc- tion. La présence des Laleincssur cette partie de la côte, démontrée par les os de ce cétacée que nous avons trouvé à Esquimaux-Cove, peut être regardée comme un argument en faveur d'une mer ouverte, et une communication de cette mer avec la baie d'Hudson, est rendue plus probable par l'abondance des poissons sur 1rs cotes cpie nous avons visitées , et sur celles au •Nord de la rivière, Churchill. Je veux désigner plus particulièrement le capelin ou saumon arctique que nous trouvâmes en quantité dans l'inlet ou entrée de Bathursl, et qui non-seule- ment abonde, comme nous l'a dit l'Lskimau Auguste , dans les baies de son pays, mais aussi dans les golfes de Groenland. » Espoir de « La portion de la mer Polaire que nous avons surecs du ca- .-,. , -ii î î o ta neFran- sillonnée, est navigable pour les vaisseaux de toute grandeur. La glace que nous rencon- trâmes après avoir passé Detention-Harhour, n'eût pas arrêté une forte chaloupe. La chaîne des îles offre un abri contre les grosses mers, et il y a de bons mouillages à des distances conve- nables. J'ai le plus grand espoir que lhibileté et l'activité de mon ami le capitaine Parry, au- ront bientôt résolu le problême du passage N-O. Sa tâche est difficile sans doute, et en cas mê- me de succès , elle pourra prendre deux , peut' en vivres EUROPEENNES. 20*7 y être trois saisons; mais coniianl comme je le suis dans sapers;-\< : rance et son talent pour surmon- ter les obstacles, dans la force de ses vaisseaux et l'abondance des provisions dont ils sont mu- nis , j'ai peu d'inquiétude sur son compte. Devant serrer la côte d'Amérique, il trou- Ressources vera au printemps, avant que la rupture des glaces lui permette de continuer son voyage , des troupeaux de daims qui , accourus de tous les points de cette côte , seront aisément sa proie; et plus tard, il pourra , sur n'importe quelle partie des mémos rivages , grossir ses pro- visions si les circonstances lui laissent le loisir de la chasse. Partout aussi, il peut prendre du poisson en quantité sans ralentir sa marche. Je ne crois donc pas qu'il courre risque de man- quer de vivres, si son voyage duroit même au- delà du terme le plus long qui y ait été assigné. En beaucoup d'endroits, il recueillera du bois ilottanl ; et s'il ouvre, ainsi que je le présume, une communication avec les Esquimaux qui descendent la ootè peur tuer des veaux marins au printemps, avant Ja rupture des glaces, ces sauvages lui rendront !<• service de l'approvi- sionner et d'autres d'une grande, sinon d'une égale importance. » S'd cherche la rivière Mine-de-Cuivr< comme c'est probable, il ne Ja trouvera pas à 2oS ANNALES la longitude que lui assignent les cartes; mais je nie flatte qu'il apercevra, ce qui sera bien plus intéressant pour lui , le mât surmonté d'un pavillon que nous avons élevé à l'embouchure de la rivière de Hood , qui est à peu près dans cette longitude. Au pied du mat est une lettre qui lui donnera d'utiles informations; d'un. au- tre coté, il se pourroit que le capitaine Parry rangeât extérieurement la longue chaîne des îles qui sont entre la cote que nous avons sui- vie et la haute mer hyperborée. » Retour for- Vers le milieu d'août, voyant ses provisions taine Fiaù- réduites aux besoins de trois jours, et ayant perdu l'espoir de rencontrer les Esquimaux qui eussent pu le ravitailler, le capitaine Fran- klin sentit l'absolue nécessité de s'en retourner. Il eût compromis en avançant plus loin, son existence et celle de tout son monde , et empê- ché que la connoissance de ce qui avoit été fait, ne parvînt en Angleterre. Son premier projet avoit été de revenir, si la sévérité de la saison l'y forcoit, par la rivière Mine-de-Cuivre ; mais la longueur du voyage et la modicité de ses provi- sions le décidèrent à prendre une autre voie. Il résolut donc de gagner d'abord le Sund arctique où il avoit trouvé plus d'animaux que partout ailleurs ; puis de s'avancer aussi loin que pos- sible par la rivière Hood et , avec les matériaux EFROBÉEKNES. 2QQ des grands canots, d'en construire de petits qui seroienl plus portatifs à travers le pays ste'rile qui aboutissoit aujort Entreprise. Il s'embarqua le 22 août 1821 , et le voyage fut continue soit à pied, soit à l'aide des canots, parmi les plus cruelles privations et les accidens les plus déplorables; jusqu'au 20 septembre que l'ex- pédition se vit privée du seul canot qui lui res- tât. Dès la fin du mois précédent l 'hiver s'étoit annoncé et, le 5 de celui-ci, survint, avec un violent ouragan , une neige qui couvrit la terre à deux pieds de profondeur, et fut l'avant-cour- rière de mille calamités. Les bœufs musqués, les rennes , les buffles et Précocité l / j» • s . de l'hiver. une volée immense cl oiseaux , commencèrent à se diriger vers le Sud. Les vivres étoient épui- sés ^ le bois de chauffage manquoit et la fatigue de traîner les bagages sur la neige dans le canot qu'on devoit bientôt perdre , devenoit insuppor- table. Ecoutons le capitaine Franklin. «10 septembre : vers midi , le temps s'est un peu éclairci , et à notre grande joie, nous avons vu paître dans une vallée que nous dominions, un troupeau de bœufs musqués devenus rares depuis la neige du 5; sur-le-champ nous avons fait halte et envoyé nos meilleurs chasseurs con- tre ces animaux qu'ils ont approchés avec une telle précaution , que deux heures se sont écou- 2lO ANNALES lées avant qu'Us en aient été à portée de fusik ]Nous suivions leurs mouvemens avec la plus vive anxiété , et faisions des vœux ardens pour le succès de cette chasse. Enfin , le feu a com- mencé et nous avons eu la satisfaction de voir tomber un des plus gros bœufs; un autre blessé s'est échappé. Chasse heu- Cette bonne fortune a rendu toute leur acti- vite a nos gens que la iaim epuisoit : enlever la peau de l'animal et le dépecer , ont été l'affaire de quelques minutes. L'intérieur de l'estomac a été dévoré immédiatement et les plus délicats d'enlre nous ont déclaré que les intestins crus étoient excellens. Ouelques saules dont les som- mets perçoient la neige, ont été vite arrachés, les lentes dressées, les viandes cuites pour le sou- per auquel nous avons fait d'autant plus d'hon- neur, qu'il y avoit six jours que nous n'avions pris un bon repas. La tripe de roche espèce de lichen qui croît parmi les rochers, lors même que nons en avions suffisamment, n'apaisoit que pour peu de temps les angoisses de la faim. » a Hier 17, quoique marchant sur un sol encom- bré de grosses pierres qui nous blessoienl 1 es pieds, nous avions fait à cinq heures du soir, douze Gommen- Im ]j es et d em j dans ] a neige, ce qui peut don- cernent des n > x * privations. ner l'idée de la vitesse de noire marche. Aujour- EUROPÉENS ES. 211 d'hui , nous avons suivi la bonne direction S. par E. ce que nous n'avions pas ose faire précé- demment, craignant de retomber sur quelque branche du Contwov-lo. Ce maliu nous avons vu quelques daims, mais Lés chasse tirs n'en ont tué aucun; et dans l'après-midi , un gros trou- peau que BOUS avions déjà vu hier, s'est rencon- tré sans que nous ayons pu l'atteindre. Ce dou- ble échec nous a privés de déjeuner et réduits de plus à souper tristement avec dès peaux flam- bées et un peu de tripe de roche. Dans des temps ordinaires^ lions nous en sciions conten- tés; mais affoiblis par le voyage et par la diète, nous éprouvions le besoin impérieux d'une nourriture substantielle que de long-temps nous ne devions connoître. 22. « La plupart de nos gens, arrêtés parmi Trste repa» des saules, avoienl ramassé des os et peaux de daims dévorés par les loups , le printemps der- nier. 11 ont mangé ces peaux avec, les os rendus friables par le feu , et complété ce singulier re- pas en y ajoutant leurs vieux: souliers. Parmi eux éloient les hommes du canot, qui le di- soient si complètement brisé par un nouvel ouragan , qu'il étoit hors d'état d'être réparc' et devenu tout-à-lait inutile. J'eus plus de cha- grin que je ne saurois le dire, à entendre ces détails ; la nécessité de tirer encore du canot 5 12 ANKALES quelque service , malgré l'état où on le repré- sentait , me fit presser ceux qui en avoient la conduite d'y retourner; mais ils refusèrent, et les officiers ne purent vaincre en eux une obsti- nation à laquelle doivent être attribués peut-être les malheurs inouïs qui ont marqué la suite de notre retraite. Ces hommes paroissoient avoir dès-lors perdu toute espérance de salut , ce qui leur fit repousser les raisonnemens sur lesquels nous nous fondions pour leur demander de nouveaux etforts . et ce ne fut pas sans peine que nous les décidâmes à se remettre en marche. » Source des Contrainte de laisser ses canots derrière elle, malheurs de l'expédition, et privée des choses les plus nécessaires , 1 ex- pédition n'atteignit qu'avec beaucoup de diffi- culté, mourante de froid et de faim , la rivière Mine-de-Guivre , qui couloit entre elle et le fort Entreprise, où elle s'attendoità trouver les vivres dont M. Wentzel avoit promis d'y for- mer un magasin : point de bois pour construire , fût-ce un radeau , et passer le fleuve ; d'infruc- tueuses tentatives consumèrent les seuls huit Trait de beaux jours de toute la saison. Un trait du dévoûment. docleur Ri c hardson est au-dessus de tout éloge : plutôt que devoir périr tous ses compagons sur le rivage fatal , il eut l'idée , effrayante par le péril auquel elle l'exposoit, de tanter le trajet à la nage, en s'altachant une corde autour du EUROPÉENNES. 2l3 corps , et d'aller ensuite , seul , leur chercher du secours; mais un froid au-dessus de la nature humaine, le saisit au milieu du fleuve et l'en- gourdit à tel point , qu'il enfonçoit dans le cou- rant quand on le hèla bien vite à terre , dans un état qui rendit très-difficile de le rappeler à la vie. Le passage s'effectua enfin par le moyen d'une espèce de grand panier en joncs , qui , plein d'eau chaque fois et paroissant devoir noyer chaque individu qu'il portoit, n'en dé- posa pas moins un par un , tous ceux de l'expé- dition sains et saufs, sur l'autre bord. Après le passage de la rivière Mine-de-Cuivre , séparation, l'expédition se partagea en deux détachemens de cinq ou six hommes chaque , sous la con- duite du lieutenant Back et du capitaine Fran- klin , afin d'avoir plus de chances pour se pro- curer, par la rencontre d'Indiens ou de toute autre manière, les ressources qui lui man quoi ent. Dès l'instant du passage, les Canadiens tombèrent successivement dans un état que la mort suivoit de près, et tous les genres de privation, de souffrance , d'horreur, assaillirent l'expédition. La trippe de roche etles peaux des vèiemens étoient tout ce que l'on pouvoit opposer aux Tourment tournions de la faim. Les cinq Anglais, dont un l matelot nommé I [epburja et le lieutenant Hood, lurent soutenus par la force de leur constitution 2l4 AIS T NALES el par l'espérance de trouver le fort Entreprise approvisionné. Cette attente frustrée , comme on le verra , produisit sur nos malheureux voya- geurs , avec le désespoir j une espèce de démence qui souvent se manifeste en pareil cas. Tout n .. le monde étoit devenu plus ou moins hargneux , Canadiens I o ' morts de irritable , farouche et meme sauvage. Les Cana- faim. ° diens tombèrent morts au nombre de sept; avec les trois restant, dont un se trouva être un monstre, le docteur Richardson, le lieutenant Hood et Hepburn, s'arrêtèrent par humanité ^ pour les remettre , s'il éloit possible , de leur épuisement, ainsi que Perraut et Crédit. Les deux plus foibles Canadiens moururent , mil- gré los soins qu'on leur donna , et le seul survi* vaut fut celui dont la moi t eût été regardée i bien peu de temps après, comme une faveur de la Providence. Le lieutenant Back et le capitaine Franklin se portèrent, par des chemins diffé cens, sur le fort Entreprise , laissant derrière eux , sous la tente, leurs trois compatriotes et les Canadiens mou- rans. Nous reprenons ici le journal du capitaine. « A peine la formation des deux détachemens étoit achevée , que Perraut et Fontano furent pris de vertiges et d'autres symptômes d'une extrême foiblesse. Je leur fis préparer bien vile du thé et manger quelques morceaux de cuir EUROPÉENNES. 21 J Louilli; ils revinrent à eux et exprimèrent le désir d'avancer ; mais les autres hommes du dé- tachement , alarmes de ce qu'ils venoient de voir, doutèrent de leurs propres forces ; et. cédant au dernier degré de l'abattement moral, déclarèrent qu'il leur étoit impossible de remuer. Je leur exposai avec énergie combien il impor- loit de continuer notre voyage, ce parti étant le seul qui pût leur sauver la vie , ainsi qu'à nos autres compagnons d'infortune. Fontano eut peu après une rechute et succomba. C'étoit un Italien qui avoit servi plusieurs années dans le régiment suisse de Meuron, à la solde anglaise. Ce matin-là même, après son premier vertige, il m'avoit parlé de son père et exprimé le désir, au cas qu'il survécut, de repasser avec moi en Angleterre et d'être mis à même de regagner son pays. Notre division se trouva réduite par sa mort à cinq personnes , Adam , Peltier , Benoit, Semandré et moi-même.... « A la fin , nous atteignîmes le fort Entre- Désolant , ai i ilemiinent.au prise; mais nous le trouvâmes dans un état de fort. Enire- désolalion qui fut pour nous le comble du dé- pn! sappoinlemeni ci dé la douleur. Il n'\ avoit ni dépôt de vivres, ni trace d'Indiens , ni Lettre de M. W entzel , pour nous indiquer où nous irou- verionsces derniers. Les sensations hiie j'éprou- vai en entrant dans ce misérable séjour, et 2l6 ANNALES voyant combien nous avions été négligés, sont impossibles à décrire. Nous versâmes tous des larmes amères , moins sur notre propre des- tinée que sur celle de nos amis laissés derrière, dont le salut dépendoit de la prompte assistance que nous pourrions leur procurer. Recherche fc J e trouvai pourtant un billet écrit deux des Indiens ^ x pour en ob- jours plus tôt, par M. Back , qui me mandoit tenir des vi- ...,,-, A vies. avoir visité le tort ; et être allé à la recherche des Indiens, suivant une direction , où l'un des hommes de sa division, Saint-Germain , croyoit probable de les rencontrer. En cas de non suc- cès , Back se proposoit d'aller au fort Providence et de nous envoyer de la du secours. Mais il doutoit que l'état de débileté où il se trou voit lui et ses compagnons, leur permît d'atteindre ce fort. Vu la distance à laquelle nous en étions, le secours annoncé ne pouvoit nous parvenir que tard , et insuffisant pour nos amis de la tente , en faveur desquels nous n'avions rien à espérer que des Indiens. Cette conviction fit que je résolus aussi de me mettre à leur recherche ; mais il étoit absolument impossible à mes quatre compagnons d'avancer , et je crus qu'une halte de deux ou trois jours leur rendroit un peu de force ; ce délai m'offroit de plus la chance d'ap- . . prendre si M. Back avoit vu les Indiens. Hepas lame- * /ique. » jNous cherchâmes tant autour du fort que EUROPÉENNES. 2\J dans son enceinte, des moyens de subsistance , et fûmes heureux de trouver plusieurs peaux de daim qui avoient été jetées comme inutiles du- rant notre premier séjour. Les os furent retirés d'un énorme tas de cendres, et jugés suscep- tibles , avec les peaux et la tripe de roche , de nous soutenir assez bien pour un temps. Quant à la maison , les parchemins ayant été arrachés des fenêtres, la pièce que nous nous décidâmes à occuper, étoit exposée à toute la rigueur de la saison. Nous mîmes , pour intercepter le vent», des planches contre toutes les ouvertures. Le thermomètre étoit entre i5 et 20 degrés au- dessous de zéro. Nous nous procurâmes du com- bustible , en levant les planchers des autres chambres ; et de l'eau pour la cuisine, en faisant fondre de la neige. iVssis autour du feu , où flamboit une peau de daim pour notre souper, nous eûmes l'agréable surprise de l'entrée d'Au- guste. Il avoit suivi une toute autre direction que la notre; et, avoir trouvé son chemin au travers «l'un pays où il n'avoit jamais été , pou- voit être regardé comme une preuve de sagacité peu commune. L'état de toutes choses au fort Entreprise j nous manifeste la rare précocité de l'hiver. L'an passé, dans le même mois (oc- tobre ) ? iî n\ a\oit eu que très-peu de neige sur la lerre , et nous étions entourés de gros 2. l5 2 | 8 ANNALES troupeaux de daims ; maintenant on ne voit que très-peu de traces récentes de ces animaux, et la neige est profonde au moins de deux pieds. Alors la rivière TVinter (d'hiver) étoit ouverte: une glace épaisse de deux pieds enchaîne en ce moment ses eaux. Déplorable «Le lendemain de notre arrivée, j'avois en me état et souf- frauce des levant, le corps et les membres tellement entles, voyageurs , ,, . , v . . -, P -,-, que je n allai qu a quelques toises du tort, en- core plus mal hypothéqué , Adam ne put se lever sans aide; mes autres compagnons éprou- vèrent a un moindre degré cet inconvénient. Ils allèrent ramasser des eaux et quelques tripes déroche, qui nous fournirent deux repas. Les eaux étoient d'une âcreté telle , que la soupe qu'on en tiroit, prise seule, nous excorioit la houche. Le lichen, bouilli avec elle, la rendoit un peu plus douce , et ce mélange paroissoit même agréable au goût , avec un peu de sel dont nous avions laissé par bonheur une bar- rique au fort, le printemps précédent. Auguste, en allant établir deux lignes sur le TVintej'-river, au bas du rapide , a vu deux daims , qu'il n'a pas eu la force de suivre. » Les personnes laissées à la tente , et réduites à six par la mort des Canadiens, au salut des- quels elles s'étoient dévouées, eurent un sort encore plus déplorable que celui des habitans EUROPÉENNES. 210, du fort Entreprise. Quelques extraits du jour- nal fait par le docteur Richardson , en four- niront la preuve. ti octobre. «En arrivant à un groupe de Récit du . , . , , , docteur Ri- pins assez éloigne de la tente , nous avons ete chardson. inquiets de l'absence de Micliel , le meilleur de nos chasseurs canadiens. Nous craignions qu'il ne se fut égaré en venant nous rejoindre de grand matin , quoique cette conjecture dût nous paroître sans fondement, nos traces d'hier étant très -distinctes. Hepburn est allé chercher la tente avec laquelle il est revenu après la chute du jour, accablé de fatigues. Michel ; se mon- trant au même instant, a dissipé l'inquiétude que nous avions sur son compte. Il a dit avoir chassé des daims erransprès du lieu de son som- meil ; que s'il n'avoit pu les tuer , il apportoit partie d'un loup mort d'un coup de corne. Nous avons d'abord cru ce récit, mais des circonstances dans le détail desquelles il est inutile d'entrer, Assassinat , . de Michel nous ont convaincus depuis , que la prétendue sur deux de 11 / il j i ^ , j. ses coropa- poriion de loup eloit ce] le du corps de Créait gn0 ns. ou de Perraut. Ici se présente une question im- portante : Michel avoit-il tué soit ces deux hommes, soit un seul, ou avoit-il trouve'' leurs cadavres sur la neige ? Si Dieu est le seul juge infaillible de ce cas comme de tant d'autres, l'opinion du capitaine Franklin mérite bien i5. 2 20 AKNALE5 quelque attention, vu sa parfaite connoissance de la position où il avoit laissé Perraut et Cré- dit qui n'avoient pu suivre qu'à quelques pas son détachement. Revenu sur les siens, le capi- taine observa Crédit jusqu'à un petit groupe de saules, immédiatement contigu à notre feu , qu'il dérohoit même à la vue , et aussitôt parut la fumée d'un nouveau feu , sans doute allumé par Michel , qui , ne voulant, pour l'instant du moins, qu'une victime, aura immolé la seconde à la crainte que lui donnoit d'être découvert, le trop proche voisinage où elles étoient l'une de l'autre. 11 seroit doux de repousser , avec l'idée d'un double crime , ces conjectures du capitaine Franklin : malheureusement la con- duite ultérieure du farouche Canadien y im- prime en quelque sorte le caractère de l'évi- dence , comme on le verra bientôt. Conduite m Le iq, Michel refusa de chasser et même de Michel. ^ V a aider a porter au teu une pièce de bois trop lourde pour les forces de H pburn et pour les miennes. M. Hood lui remontra que ce seroit mal à lui de nous quitter, comme il l'annon- çoit pour le surlendemain , sans nous laisser au- cunes provisions de bouche , et s'efforça de le ramener à son devoir en le piquant d'honneur. Michel ne fit que s'irriter de tout ce qu'il en- tendoit , et , entre autres propos remarquables . \ EUROPEENNES. 22 1 il tint celui-ci : A quoi bon chasser? le gibier manque totalement; vous feriez mieux de me tuer et de me manger. Cependant il sortit, mais pour revenir bientôt, en disant avoir vu trois daims, qu'il n'avoit pu poursuivre, ayant marche' dans un petit ruisseau dont la glace quoique peu épaisse lui avoit engourdi les pieds au point qu'il étoit obligé de venir chercher le feu. La température étant peu rigoureuse, nous allâmes, Hcpburn et moi, cueillir de la tripe de roche, assez pour en remplir une grande chaudière. Michel passa la nuit dans la tente. "Dimanche, 20 octobre. Ce matin, nous avons de nouveau pressé Michel d'aller à la chasse, afin de pouvoir nous laisser quelques vivres, devant nous quitter demain; mais il a montré la plus mauvaise volonté, et est resté, rôdant autour du feu, sous prétexte de nétoyer son fusil. Après avoir lu l'office divin, je suis allé seul, vers midi, chercher de la tripe de roche, laissant M. Ilood assis auprès du feu devant la tente avec Michel. Hepburn, qui de- voit aussi nous quitter, abattoit un arbre à peu de distance , pour nous faire une assez forte pro- vision de bois à brûler. Peu après que je ln> sorti, j'entendis un coup de fusil, et, environ dix: minutes plus tard, Hepburn, d'un air et d'une voix qui indiquoient l'alarme la plus vive, 222 AISJSALES me cria de venir de suite à la tente. En y arri- vant, je trouvai le pauvre Hood étendu sans vie Nouvel as- , ,, N . . in sassinatcom- devant 1 aire , paroissant avoir reçu une balle chel.^ " dans le front. Je fus d'aLord saisi d'horreur à l'idée que, dans un accès de découragement, il eût hasardé de paroi ire coupahle d'un suicide au tribunal du Juge suprême; mais la con- duite de Michel me suggéra bientôt d'autres pensées et dés soupçons, qui se confirmèrent quand, à l'inspection du cadavre, je me fus assuré que le coup éloil entré par le derrière de la tête, et l'avoil traversée avant de percer le front; que, de plus, la bouche du pistolet avoit été appliquée si près , que le bonnet de nuit de Hood en avoit pris feu. Tristerepas. b Ayant résolu le lendemain d'aller au fort, nous nous occupâmes à préparer , en les rac- commodant, nos habits pour le voyage. Nous flambâmes les poils de partie d'une dépouille de buffle, qui avoit appartenu au pauvre Hood; nous la fîmes bouillir et la mangeâmes ensuite. » Un vent debout et tous les symptômes d'une chute de neige épaisse et prochaine nous empê- chèrent de partir le 2 1 ; les mêmes causes nous retinrent le jour suivant; et ce ne fut que le 23 au matin , qu'emportant le reste de la peau flambée la surveille , nous nous mîmes en route. Hepburn et Michel avoient chacun un fusil, et EUROPÉENNES. -»'-'■> je portois un petit pistolet , (pie le premier avoit chargé pour moi. Vendant la marche , Michel nous effraya heaucoup par ses gestes et sa cou- Inquiétude J L x , . A «pie Michel duite. Il se parloit sans cesse à lui-même, ex- donne par sa , , conduite. primoit une grande répugnance pour se rendre au fort, essayoit même de me persuader d'aller vers le Midi gagner des hois , où il se tenoit as- suré de nous nourrir tout l'hiver, en tuant du gibier. Sa manière d'être et l'expression de sa physionomie me firent le sommer de nous quitter, pour se diriger scid vers le Sud. Sa ré- ponse acheva de trahir en lui le plus mauvais naturel; il y laissa perce)', quoiqu'en termes obscurs , l'intention de se soustraire le lende- main à toute contrainte , et je l'entendis bien clairement marmoter des menaces contre Hep- burn , qu'il aceusoit d'avoir imagine des contes pour lui nuire. Il prit aussi, et c'étoit la pre- mière fois, en me parlant, un ton de supério- rité , qui me prouva qu'il nous regardoit comme étant eu son pouvoir. Enfin . il lui échappa des expressions d'une haine envenimée contre les blancs, ou , comme il disoit, contre les Fran- çais, dont (|U"lques-uns lui avoient . à l'en- tendre , t né , pour les manger , un oncle et deu\ autres parens. Rassemblant et pesant mûrement toutes les circonstances de sa conduite, j'en conclus qu'il tenteroit de nous détruire à la pre- 2 2Zf ANNALES mière occasion ; que l'ignorance où il étoit sur le chemin du fort a voit précédemment retenu son bras , mais, qu'il ne consenliroit jamais à nous y accompagner. Dans la journée , il avoit remarqué plusieurs fois que nous suivions la direction prise en nous quittant par le capitaine Franklin , et ajouté qu'en cheminant vers le soleil couchant , lui Michel sauroit très-bien se retrouver. Hepburn et moi , nous n'étions pas en état de résister à une attaque ouverte de sa part , et nous ne pouvions par aucun stratagème lui échapper. Nos forces réunies étoient bien inférieures aux siennes : outre son fusil et deux pistolets , il avoit une baïonnette indienne et un couteau. Nous passâmes, dans l'après-midi, de- vant un rocher où se trouvoit quelque lichen; il s'y arrêta , disant qu'il alloit en cueillir , tandis que nous continuerions notre marche, et qu'il nous auroit bientôt atteints. Nous étions seuls pour la première fois, Hepburn et moi , depuis la mort de M. Hood, et il m'apprit diverses cir- constances matérielles qu'il avoit observées de la conduite de Michel; elles me confirmèrent dans l'opinion que la mort de ce dernier pour- roit seule assurer notre salut. Hepburn offrit Michel est d'en être l'instrument; mais l'intime conviction où j'étois de la nécessité d'un tel acte me déter- mina, malgré l'horreur qu'il m'inspiroit , à en EUROPÉENNES. 2 2» prendre sur moi toute la responsabilité; et au moment où. Michel alloit nous al teindre , je terminai ses jours, en lui traversant la télé d'une balle de pistolet. » En entrant, le 29 octobre, dans le fort dé- solé de l'Entreprise, nous eûmes un vrai plaisir à embrasser le capitaine Franklin, mais il n'est point de mots pour rendre les idées de malpro- preté, de malheur et de misère, dont nous fû- mes assaillis en regardant autour de nous. Bla- sés sur les tristes changemens effectués dans notre extérieur, par l'habitude de voir nos vi- sages longs et amaigris , nous reculâmes presque d'horreur à la première apparition des ligures devenues affreuses , des prunelles dilatées et des voix sépulcrales du capitaine Franklin et de ses compagnons. » Ainsi setrouvoient réunis au fort Entreprise , Situation des voya- comme des squelettes dans un charnier, les geursaufort Entreprise. membres encore vivans de l'expédition , cruelle- ment déçus dans l'espoir qu'ils a voient eu d'y trouver des secours après les terribles épreuves qui avoient marqué tous leurs pas vers cette terre promise. Le tableau de leur situation va devenir déplus en plus touchant. « Le 1 er novembre, I lepburn alla chasser par un temps doux et serein , mais il n'eut pas plus de succès qu'à son ordinaire. Comme ses forces 2 2Ô ANNALES dëclinoienl rapidement, nous lui conseillâmes de renoncer à la poursuite du daim et de se bor- ner , dans de courtes excursions , à tuer des per- drix pour Pellier et Semandré dont l'état éloit plus alarmant. Le docteur cueillit pour eux de Effet pi- la tripe de roche; mais tous deux avoient la ioyabledela . , , . c -, , , faim. g or g e tilceree au point que bcmandre n en put avaler que peu de cuillerées et Peltier pas une seule. Dans l'après-midi , celui-ci étoit telle- ment épuisé , qu'on eut peine a le lever pour l'installer sur un siège d'où il jetoit autour de lui les regards les plus pitoyables. Enfin, ayant pu se recoucher seul pour dormir, à ce que nous supposions, il resta plus de deux heures dans une tranquillité qui nous faisoil croire qu'il sommeilloit et qui éloigna de nous toute idée de danger. Mais un ralement de sa gorge nous rendit tout à coup nos premières alarmes. Le docteur reconnut qu'il avoit perdu la parole^ et déclara imminente sa mort qui eut lieu en effet dans la nuit. Semandré fut levé la plus grande partie du jour et même aida à piler des os; mais la vue de 1 état de Peltier l'abattit et il ne tarda pas à se plaindre de froid et de roi- deur dans les articulations, fte pouvant entre- tenir un feu suffisant pour le réchauffer, nous le couchâmes et étendîmes sur lui plusieurs cou- vertures. Il ne parut pas s'en trouver mieux et EUROPBEÏTNES. 22J mou rut aussi avant le point du jour. Nous mîmes les deux cadavres dans la partie du fort opposée à celle où nous élions; mais toutes nos forces réunies n auraient pas sufïi pour les enterrer ou même pour les porter à la rivière. * Il est à remarquer que le pauvre Peltier, du moment où Back étoit allé à la recherche des Indiens, avoit désigné le 1" novembre comme le jour auquel il cesserait d'attendre le secours de ces derniers, ajoutant que s'ils n'arrivoient pas , ce même jour serait celui de sa mort. Son activité, les soins ei alternions qu'il donnoit aux plus malades, et son imperturbable gaîté , mê- me depuis notre entrée au fort, nous l'avoient rendu justement cher. Quant au pauvre Se- mandré, la bonne volonté ne lui manquoit pas pour partager les travaux communs ; mais sa foiblesse physique et morale l'en rendait tout- à-fait incapable. Nous ressentîmes tous un choc sévère de ces deux morts, et nous tombâmes dans une profonde mélancolie. Adam qui avoit paru les deux jours précédens recouvrer des forces et de l'énergie , montra dès-lors un décourage- ment dont nous n'étions que plus vivement af- fectés. Pour moi , je m'altristois surtout de pen- ser qu'llepburnet le docteur Richardson iraient seuls désormais à la reelierehe du combustible , et que ma débilité m'empêcherait de leur être 2 28 ANNULES d'aucun secours. Ils passèrent tout le jour sui- vant à détacher pour cet usage, les pièces de bois dont étoit construit le magasin du fort; mais le bousillage qui les sépai oit -, avoit acquis par la gelée une dureté telle que le travail d'i- soler le bois passoit leurs forces; aussi se trou- Epuisement vèreiit-ils complètement épuisés sans avoir pu des forces par l'excès en apporter pour douze heures de consomma- ble la faim. „ tion. Ln leur absence, je restai constamment auprès d'Adam pour converser avec lui , détour- ner ainsi ses pensées de notre condition, el re- lever autant que possible, son courage. Je le gardai aussi toute la nuit. » Le 3 novembre, atmosphère nébuleuse avec un froid très-vif. Hepburn s'aperçut que ses jambes enfloient ; mais lui et le docteur, quoi- que se semant rapidement affoiblir, n'étoient pas moins remplis d'espérance. Tout ce qu'ils pouvoient faire étoit de nous fournir en com- bustible, de quoi renouveler trois fois notre feu ; à la dernière nous nous couchâmes. Adam avoit repris courage, mais il ne pouvoit souffrir qu'on le laissât seul. Dans la soirée, nous fîmes une petite soupe qui épuisa notre provision d'os. La tâche d'épiler les peaux devenues notre ali- ment principal, nous sembloit si ennuyeuse, que cela nous empèchoit de manger en propor- tion de nos besoins. EUROPÉENNE*. 2 «29 » Le j , lenilure des bras et jambes d'Adam ayant disparu , il ne ressentit plus aucun ma- laise, se leva en bien meilleure disposition et parla de nétover son fusil pour tirer des perdrix ou les autres animaux qui paroîtroient auprès du fort; mais il changea de ton avant qiie le jour fut écoulé à moitié , retomba dans l'abattement, et ne céda que difficilement aux instances qu'on lui iaisoit pour mander. Hepburn et le docteur travailioient toujours, la meilleure volonté leur tenant, à un certain point, lieu de forces. Ils n'alloient pas vite en besogne : le premier mit une demi-heure à couper une petite souche , et le docteur autant à la traîner dans le fort, qui n'étoit pas éloigné de huit toises. Je voulus l'aider, mais plus foible que lui, je ne lui prêtai que bien peu d'assistance. Toutefois, il étoit évident que dans un ou deux jours , s'il con- tinuoit à se débiliter dans la même proportion, je serois le plus fort de toute la compagnie. Effets de ■ 1 t -ii> l'extrême » .La perte de notre embonpoint et la dureté inanition. du plancher, dont une simple couverture nous séparoit, nous firent venir des ulcères, surtout aux parties du corps sur lesquelles pot toit son poids, tandis que nous étions couchés Nous retourner pour changer de position , étoit une opération non moins douloureuse que difficile. Cependant, après (pic les souilrances aiguës de 2^0 ANNALES la faim, qui durèrent trois ou quatre jours, se furent apaisées , nous eûmes généralement quelques heures de sommeil. Les rêves qui s'y méloient le plus souvent, étoient presque tou- jours d'une nature agréable , roulant sur la bonne chère et les jouissances de la table. Le jour , nous conversions sur des sujets légers , quelquefois aussi sur la religion, les espérances qu'elle présente et les douceurs qu'elle procure; nous évitions en général de parler de nos souffrances , et même du plus ou moins de chances que nous avions d'être secourus. Irritation » J'observois qu'à mesure que nous perdions morale eau- . sée par l'ex- nos iorces physiques, notre moral ouroit aussi faim. ^ es symptômes de foiblesse , dont le principal etoit une disposition à prendre les uns contre les autres, une humeur tout-à^fait déraison- nable. Chacun supposoit à ses compagnons de malheur , une intelligence au-dessous de la sienne, et sous ce rapport, plus de besoin qu'à M)i-mcme d'avis et d'assistance. Un simple chan- gement de place , recommandé pour la chaleur ou la commodité et refusé par la crainte des douleurs qui résultoient du moindre mouve- ment, donnoit lieu a des expressions dont l'in- convenance étoit réparée au même instant , mais qui se répéloient quelques minutes plus tard. La même chose a r ri voit quand nous nous en- J.LttOPKl :.\M.s. 20 1 tr'aidions à porter du bois. Personne ne vonloit de l'assistance dont tous avoient le plus grand besoin pour une lâche au-dessus de leurs forces. Dans une de ces occasions, Hepburn fut si con- vaincu du principe et frappé des progrès de cette humeur bourrue et fantasque, qu'il sécria : Si jamais nous retournons en Angleterre , je doute que nous recouvrions notre bon sens. Arrivée des » Le 7, les Indiens envoyés par M. Back, arri- v,vres vèrent heureusement avec des vivres , bien à propos surtout pour le pauvre Adam qui étoit si bas , qu'à peine put-on lui faire comprendre cette agréable nouvelle. A l'entrée des Indiens il essaya de se lever, mais en vain; sans cette faveur de la Providence, il eût probablement expiré dans quelques heures, et le reste de l'ex- pédition sous peu de jours. » Les Indiens avoient laissé le 5 , le campe- ment d'Akaitcho, envoyas vers nous avec toute la diligence possible , par M. Back. Pour voya- ger plus vite , ils ne s'étoient chargés que d'une petite quantité de provisions consistant en viande sèche de daim , morceaux de graisse et quelques langues. Ne" us dévorâmes trop avidement, Hep- l)iirn, le docteur Birhardson et moi , des nets qu'ils avoient eu l'imprudence de nous oflrir en trop grande quantité ^ et nous en eûmes une indigestion qui nous tint éveillés tonte la nuit 252 A1NNALES dans de cruelles souffrances. Adam, qui ne pou- voit manger seul, fut servi par les Indiens avec beaucoup plus de circonspection, et depuis, son moral comme son physique, rep renoient d'heure en heure. Manger plus qu'il ne convenoit dans notre situation , etoit une preuve frappante de la débilite de nos esprits, nous en connoissions parfaitement le danger , et le docteur nous re- commandoit sans cesse à cet égard , une pru- Départ du -, , , il i • a » . t fort Entre- dence a laquelle lui-même ne put s astreindre. » Le i6,nousfûmesenétatdequitterlefortEn- treprise, de descendre la rivière W inter; et le 26, nous arrivâmes auprès du chef, Akaitcho, des Indiens qui nous avoient secourus. » Le lieutenant Back , qui , avec trois autres personnes de l'expédition, avoil atteint avant le capitaine Franklin, le fort Entreprise, d'où il s'étoit mis, comme on l'a dit, à la recherche des Indiens , a fait aussi sa relation , qui n'offre pas moins d'intérêt que celle dont nous avons recueilli des extraits : en voici les passages les plus frappans : 6 octobre 182 t. « J'éprouvois, par suite de foiblesse, dans les épaules des douleurs aiguës qui ne me permettant pas de les laisser deux minutes danslapositionnalurclle, m'obligeoient de tenir les bras. étendus à l'aide d'un bâton. A cinq heures, durant une halte parmi des EUROPÉENNES. 2 33 broussailles, nous fîmes une triste ehère avec un vieux pantalon de cuir et du thé de marais. Souper fait 1 > avec un pan- Dans la soirée du 7 , nous fumes réduits , faute talon de . , . . cuir , qucl- de tripe de roche, a manger, pour caJmer un quea vieux , . 1» # 1, souliers et le pou notre appétit, 1 ctui aussi en cuir, cl un f our ,. eail fusil et une paire de vieux souliers. J'avois à ' un US1 ' peine la force de me tenir sur mes jambes; » Nous passâmes le roc de l'Esclave, et fai- sant des haltes fréquentes , nous arrivâmes à peu de distance du fort Entreprise. Mes com- pagnons se désespéroient de ne voir aucune trace ni d'Indiens ni d'animaux; mais en appro- chant davantage , ils remarquèrent des vestiges du passage tout récent d'un gros troupeau de daims, ce qui leur rendit un peu de courage ; et peu après nous franchîmes le seuil ruineux du fort tant désiré. »>Mais qu'elle fut notre surprise, combien surtout nos sensations furent pénibles, en voyant tout dans un état de négligence et même de dé- solation; les portes et fenêtres du magasin où nous avions espéré trouver des provisions, arra- chées de leurs gonds et laissées sur le plancher, enfin les preuves non douteuses que le fort avoit été en notre absence la retraitée! l'abri des botes féroce des bois. M. Wentzel avoit emporté les malles et les papiers , ne laissant aucune note qui eût pu nous diriger vers les Indiens, sans 2 16. 254 ÀJSNÀLES l'assistance desquels , privés de toutes res- sources , nous nous trouvions réduits à l'état le plus misérable , aggravé par l'idée que celui de nos amis restés campés en arrière l'étoit plus Tnste ex- eilcore< p our \ e moment, toutefois, la faim tremnc de la 7 faim. prévalut , et chacun se mit à ronger les bribes de viande pourrie ou gelée qui étoient éparses ça et là , sans attendre qu'elles fussent cuites. Cette dernière opération ne fut pratiquée que sur les os et le cou d'un daim, qui furent trouvés dans le fort, et avidement dévorés. » Je résolus d'y rester un jour , afin de re- poser ma petite troupe et moi-même ; d'aller ensuite à la recherche des Indiens; de m'avan- cer, en cas qu'ils ne parussent point, jusqu'au premier établissement commercial , qui étoit à cent trente milles ; et d'envoyer de là des secours aux autres détachemens. En exécution de ce projet, Bellanger avoit été dépêché de très-bonne heure , Je 16 octobre, à une distance de quatre milles. On l'attendit en vain jusqu'à deux heures de l'après-midi. Ne le voyant pas paroître, je partis avec Reauparlant et Saint- Germain , pour aller camper aux Narrows , lieu où les Indiens ne manquoient jamais, di- soit ce dernier, de prendre du poisson en abon- dance , et qui n'étoit qu'à deux milles du fort Entreprise. EUROPÉENNES. 20 J » INous n'avions pas fait beaucoup de chemin quand Beauparlanl se plaignit d'un redouble- menl de foihlesse. Nous élions to.ts si souvent dans ce cas, que nous ne fîmes pas d'abord atten- tion à des plaintes que chacun eût pu articuler avec le même fondement; mais comme elles deve- noient pi us fréquentes etplus expressives, retour* nant, Saint-Germain et moi sur nos pas, nous al- lâmes trouver Beauparlant, qui dit que jamais il ne pourroit aller au-delà du camp prochain, ses forces l'ayant tout-à-fait abandonne. Je cher- chai à l'encourager, à lui inspirer de la con- fiance dans la bonté de l'Etre suprême, qui voit toujours d'un œil de miséricorde ceux qui implorent son assistance. Il ne parut pas tenir grand compte de ce que je lui disois , et de- manda, pour toute réponse, où nous avions le projet de nous arrêter. Saint-Germaiu lui mon- tra un petit groupe de pins, à peu de distance , le seul endroit qui put nous fournir du com- bustible. «Bien, reprit le pauvre homme; « prenez votre hache, M. Bjck, je vous suivrai » à loisir, et vous aurai rejoint quand le cam- » peinent sera prêt. » « Nous allâmes reconuoître remplacement. * Les cor- 11 étoit cinq heures du soir, et nous nous étou- neillea indi- quent un nions de la douceur de l'atmosphère , telle que nouveau re- j i » pas à nos de long-temps nous n eu avions éprouvé desenu voyageurs. i6. 2dG annales bJabl?, lorsque nous vîmes nombre de cor- neilles perchées au sommet de pins très-élevés du voisinage. Saint-Germain dit aussitôt qu'il devoit y avoir quelque animal mort dans les environs. Nous cherchâmes et aperçûmes plu- sieurs têtes de daims à moitié enterrées dans la neige, sans yeux ni langues : la précédente ri- gueur du temps avoit contraint les loups et autres animaux de les abandonner. Dieu merci î nous sommes sauvés, nous écriâmes-nous tous deux à la fois, en nous serrant la main avec un sentiment de joie plus facile a imaginer qu'à dé- crire. Le jour tomboit, et un brouillard obs- curcissoit rapidement la surlace d'un lac voisin, quand Saint-Germain se mit à faire le campe- ment. La tâche étoit trop pénible pour que je pusse y prendre part ; et , si nous n'avions mi- raculeusement trouvé des vivres, je suis con- vaincu que je n'aurois pas existé vingt-quatre heures. Mais cette bonne fortune me rendit une partie de mes forces. Je ramassai quelques têtes de gibier, et les portai , une pai une et non sans peine , au feu , qui n'étoit éloigné que de trente pas. » Les ténèbres s'épaississoient de plus en plus, et je m'inquiétois aussi davantage de Beaupar- Jant. Plusieurs coups de fusil furent tirés, à cha- cun desquels il répondit; nous l'appelâmes, et, EUROPÉENNES. 207 entendant quoique foiblement sa voix, je pro- posai a Saint-Germain d'aller le chercher , ce dont il s'excusa , disant que déjà une branche de pin mise sur la glace ne l'avoit pas empêché d'avoir beaucoup de peine à retrouver son che- min, et qu'il étoit sûr de se perdre actuelle- ment. Ma seule consolation étoit de penser que Beauparlant avant ma couverture et tout ce qu'il falloit pou rallumer du feu, pourroit avoir campé près de nous. » 18 Octobre. Celte nuit, le temps a élé Mort tic _ . Beauparlant. serein , mais tres-froid ; nous n avons pu dor- mir, ce que nous avions mangé nous causant des tournions affreux. Je n'avois pourtant pas , pris le quart de ce qui eût calmé ma faim; mais la quantité de nerfs crûs ou gelés des jambes de daims qui avoient fait partie de notre souper étoit ce qui nous incomraodoit. Ce matin , de plus en plus inquiet sur Beauparlant, j'ai prié Saint-Germain d'aller à sa recherche , et de reve- nir avec lui le plus tôt possible, tandis (pie je leur prépareroisà manger. Il n'a reparu que tard avec un petit paquet que Beauparlant avoit coutume de porter, et m'a dit, les larmes aux yeux, qu'il avoit trouvé notre pauvre ami mort. Mort! ai-je répète du ton de la surprise et du doute. — Hélas! oui, a repris Saint-Gorniain. Après l'avoir inutilement appelé par son nom, 2û3 ajnnale je suis allé vers notre dernier campement, à trois quarts de mille , et l'ai trouvé étendu , le dos appuyé contre un banc de sable , les quatre membres énormément enflés et aussi durs que la glace qui l'enlouroit. Derrière étoit son pa- quet , qui aura roulé au moment de sa chute , et à son côté, votre couverture, qu'il portoit autour du cou et sur les épaules. » Cette mort me causa une vive douleur , à laquelle se méloit, je l'avoue, quelque stupé- faction, provenant de ce que je n'avois jamais pensé qu'un événement si triste dût arriver dans notre petite société de quatre personnes. » Bellanger nous rejoignit enfin , et , bientôt contraints de songer à notre nourriture, nous comptâmes à cet effet sur le lac, où nous je- tâmes nos lignes, mais sans succès, et que tra- versoient souvent au grand galop de gros trou- peaux de daims , qu'il nous étoit impossible de poursuivre. Restes d'un » Le 27 , nous découvrîmes les restes d'un de repas des loups. ces animaux dont nous nous régalâmes. La nuit fut si froide que. l'eau gela dans un pot de pinte à deux pieds du feu , les corruscations de l'aurore boréale jetèrent un éclat, à l'aide duquel nous aperçûmes huit loups que nous eûmes bien de la peine à éloigner, en les effrayant, de notre collection d'os. Leurs hurlemens et le craque- EUROPÉENNES. 209 ment constant de la glace ne nous permirent pas un long repos. » Le 28, ayant fait, en deux paquets, une provision de viandes ou pi utôt de nerfs desséchés, qu'en hommes habitues au jeûne, nous jugions suffisante pendant huit jours pournous trois, à un repas , tel quel , par jour , nous nous disposâmes à partir le oo. Nous devions être rendais sous quinze au fort Providence, et sans même tuer de gibier, ni rencontrer d'Tndiens en route, nous ne manquerions de vivres que pendant six jouis, ce dont nous nous embarrassions peu, ayant devant nous la perspective assurée d'un abondant secours. Partis par un vent de Nord- Est et un froid perçant, pour le fort, nous vîmes au milieu d'un lac, nombre de loups et quelques corneilles, avec lesquels nous eûmes le bonheur de partager un daim qu'ils avoient tué depuis peu^ ce qui ajouta deux repas à nos provisions. Bientôt aussi nous rencontrâmes des Indiens qui les grossirent assez pour nous ôter toute inquiétude sur notre subsistance. » Bornant ici des citations affligeantes, sans don te maisqui ont pu inspirer assez d'intérêt au lecteur pour lui faire désirer de lire en entier l'ouvrage dont elles sont extraites , nous allons l'instruire du sort des vingt personnes dont se composoil l'expédition, au dénombrement du 2 août 1820. 2<4o ANALES Dix ont péri , deux de mort violente , les huit autres de maladie, de fatigue ou d'inanition. Le capitaine Franklin que nous avons laissé , le 26 novembre , au camp du chef indien Akaitcho, avec les moribonds au fort Entreprise, arriva, le 17 décembre suivant, à l'île de Moos-Doer. Là par les soins des officiers de la compagnie de la baie d'Hudson , ils retrouvèrent des forces et furent en état de poursuivre leur route après un repos de cinq mois. Ils arrivèrent, le i4 juil- let j 822 , à la factorerie d'1 orck , et ainsi se ter- minèrent, dit le capitaine Franklin, nos longs, fatigans et désastreux voyages dans l'Amérique septentrionale , durant lesquels nous n'avons pas fait, par terre et par eau, moins de cinq mille cinq cent cinquante milles ( mille huit cent cinquante lieues). Cet habile et intrépide of- ficier a débarqué avec le lieutenant Back et le docteur Richardson, à Yarmouth, le i5 octobre dernier. CONCLUSION. On voit , d'après cette double relation , qu'elle a été signalée par des pertes d'hommes et les plus extrêmes souffrances du froid et de la faim. Si elles marquent l'une et l'autre par un hé^ roïque courage , on remarque aussi que l'expé- EUROPÉENNES. 2^1 dition conduite par le capitaine Francklin a eu le grand mérite de reconnoîtrc près de neuf cents lieues de côtes sur cette mer, rigoureuse par son climat, rigoureuse par les stériles dé- serts qui l'entourent, et que, faute de stations répétées et approvisionnées , son retour a été d'une désolation continuelle. Nous avons dit qu'il faudroit pour la réus- site d'une aussi vaste entreprise le concours si- multané d'au moins quatre expéditions , c'est-à- dire deux par mer et deux par terre. Si l'on daigne considérer qu'il s'agit de parcourir une mer inconnue sur une étendue de plus de dix- huit cents lieues, dangereuse par ses glaces et ses courans, et qui ne paroît être libre que trois mois de Tannée, on concevra que des stations placées de cent en cent lieues, comme des vigies de secours , ne seroient même pas de trop. Supposons maintenant la plus heureuse réus- site de tant d'efforts combinés, enfin le double passage trouvé et la route la plus sûre à suivre sur ce rigoureux Océan; il seroit difficile de croire qu'elle pût jamais devenir celle du com- merce delà Chine et de l'Inde. 11 trouveroit bien encore sur les côtes septentrionales de l'Est de l'Amérique quelques chargemens de peaux de castors et de loutres de mer surtout, qui sont richement payées en Chine et au Japon. Mais 242 AiNNALES du train dont on va dans la destruction de ces animaux , cette ressource sera épuisée avant vingt ans; car, depuis que les équipages du ca- pitaine Coock ont reconnu que la fourrure de la loutre de mer éloit d'un grand prix, l'espèce en est déjà devenue fort rare , tandis que le pai- sible et industrieux castor, détruit sur presque tous les cours d'eau de l'Amérique occidentale , est poursuivi par les Américains sur dix-sept cents lieues de largeur de continent jusqu'à l'em- Loucbure de la rivière de CclumLia , qui se trouve en face du continent de l'Asie. Ou peut prévoir deux résultats certains dan fi- les grands efforts qu'on fait pour explorer cette mer boréale : le premier sera de nous donner quelques notions de plus en géographie, en physique et en histoire naturelle ; le second sera une guerre d'extermination de ces grandes et nombreuses familles, qui croy.oient avoir trouvé le dernier refuge de la vie aux extrémités de la terre; car le commerce est arrivé à un tel excès d'avidité, qu'il détruiroit toute la nature, s'il le pouvoit, pour amasser quelques tristes et sté- riles trésors. Les expéditions que les Kusses essaient par la mer Blanche, pour trouver un passade vers leurs. EUROPÉENNES. 2^3 possessions de l'extrémité de l'Asie, ont un but plus naturel. Archange! , qui communique in- térieurement avec I étcrsbuurg , pounoit, par celte voie, rapprocher lfe Kamsehtlka de plus de la moitié de l'i m mense distance qui les sépare de la métropole. Dans ces recherches , les voyageurs russes au- ront plus de facilites, que le capitaine Fran- klin n'a pu en trouver avec les chasseurs améri- cains, indépendaus, intéressés et toujours indo- ciles lorsqu'il s'agit de sortir du cercle de leurs courses et de leurs habitudes , tandis que toutes les peuplades qui avoisinent les rivages de la mer septentrionale , jusqu'au détroit de Bering , dépendant de la même puissance, favoriseroient par tous les moyens nécessaires cette intéres- sante exploration. Nous ajouterons que, suivant un avis de l'a- miral russe de Krusenstern, parvenu en An- gleterre, un officier russe auroit fait sur la glace polaire un voyage de cinquante jours , au bout desquels il seroit arrivé à une mer polaire entièrement ouverte. Voici ce que dit encore M. le baron de Zacïi sur la cohésion prétendue d'un continent de l'Asie à l'Amérique, au-delà de la mer polaire. Le baron de fVmngel , après avoir déterminé la position de Shalatsfioï-Noss , entreprit un 244 ANALES voyage des plus périlleux sur les glaces polaires, pour aller à Ja recherche d'un continent qu'on disoit avoir été' vu en 1761, au Nord de Koljrma, par deux personnes de la fameuse expédition du capitaine Bellings* Cette terre ayant toujours été douteuse, le comte de Romanzoff, résolu d'en vérifier l'existence et de résoudre ce pro- blème géographique, chargea, à cette fin, le capitaine Ricard , de la marine impériale , nommé gouverneur de Kamtschatka, d'enga- ger les Tschuktschs, peuples qui habitent les bords de cette mer glaciale, d'aller sur la glace avec des patins à la recherche de ce continente A cet effet , il assigna une somme d'argent pour acheter des marchandises et des denrées qui etoient beaucoup recherchées par ces peuples , et qu'ils ne pouvoient se procurer qu'avec de grandes difficultés et à haut prix des agens de la Compagnie russo-américaine : ces marchandises dévoient être la récompense des succès de leurs recherches. C'éloit certainement le meilleur ap- pât qu'on put leur offrir; mais nous n'avons jamais appris que ce projet ait été mis à exé- cution. Le capitaine Wrangel entreprit ce terrible voyage sur des traîneaux tirés par des chiens. Il parcourut quatre-vingts milles sur cette merde glace , droit au Nord , sans avoir rencontré autre EUROPÉENNES. 2/| 5 chose qu'un champ de glace uni, à perte de vue. Avant trouvé dans la suite sa surface très- raboteuse et entrecoupée de larges crevasses, il ne put avancer davantage; mais il avoit été assez loin pour s'assurer induhitahlement que ce prétendu continent , par lequel on avoit voulu lier l'Asie avec l'Amérique, n'exisloit pas. Quelques géographes et nommément le célèbre naturaliste Pallas avoient long-temps soutenu cette jonction ; mais, depuis le voyage courageux du haron de Wrangel , il est défi- nitivement prouvé que la cohésion de ces deux parties du glohe doit être reléguée dans la région des chimères. ANNONCES. Histoire et Description du Muséum d'His- toire naturelle , ouvrage rédigé par M. Deleuze, d'après les ordres de l'administration du Mu- séum; avec trois plans, quatorze vues des jar- dins, des galeries et de la ménagerie (1). (l) Deux vol. in-8 9 ; se vend à Paris, chez M. Rover, éditeur de l'ouvrage , au Jardin du Roi , et chez les prin- cipaux librair- s. Prix: 21 francs. Le même ouvrage, traduit in Anglais, (st en vente; 24-6 ANNALES Annoncer la description générale et détaillée du Muséum d Histoire naturelle de Paris, c'est parler du monument le plus vaste et le plus complet, qui ait encore été élevé à la création ; nommer M. Deleuze , comme rédacteur de ce prodigieux travail , c'est donner aussitôt la garantie du mérite de la description , aux hommes de tous les pays , à qui , la contemplation des merveilles de la nature, fait éprouver des sentimens de bonheur. Ce précieux ouvrage , dans lequel on décrit ce grand établissement depuis son origine jus- qu'au temps actuel , promené le lecteur avec une sorte de charme, dans la compagnie de ces vrais sages, qui cultivant modestement la science la plus certaine et la plus utile de toutes, y ont eu une part soit par leur crédit^ leur génie, leurs longs et intéressans travaux. Chacun y reçoit le juste tribut dû à ses lumières, à ses efforts et à son dévouaient. Toutes les pro - ductions connues des eaux et de la terre du globe, y ont trouvé constamment de dignes interprètes, des mains heureuses et habiles, pour cette traduction se vend à Ja même adresse 1 1 au même prix et chez Baudrv , 1 braire , rue du Coq-Saint-Honoré n °-9~ EUKOrÉESNES. ^7 conserver la couleur el la vie , à cet appréciable abrégé de l'Univers terrestre. Dans l'administration de ce bel et grand en- semble , j'aurai cependant le courage d'expri- mer le regret, que dans la vue qui représente le labyrinthe, on ait fait du majestueux cèdre du Liban, enfin du monarque de nos grands végétaux, qui dcvoit dominer ce tableau, un objet beaucoup trop accessoire. Traité de V Association domestique et agri- cole } ou Attraction industrielle, deux forts vo- lumes in-8°. avec un sommaire, environ mille cinq cents pages , prix : 12 f r ; par M. Charles Fourier (1). Cet ouvrage paroît principalement destiné aux agronomes et aux capitalistes, disposés à faire de vastes entreprises en cultures. Le temps nous ayant manqué pour le lire et en parler avec con- noissance de cause, nous emprunterons à l'au- teur les deux passages suivans : Si les découvertes les plus précieuses comme celle de la boussole , ont été retardées de plu- sieurs mille ans , c'est qu'on a sur beaucoup de problèmes embarrassans, désespéré trop tôt; né- (1) Chez Bossange , père , rue de Richelieu, n°. 60. Mo gie,alaé, boulevnril Poivsounière , n°. 18. Et chez l'auteur, rue Neuve-Saint-Rocli , n°. 39. 248 ANNALES EUROPÉENNES. gligé de mettre au concours, et de stimuler le génie par dos prix. C'est notamment au sujet de l'association agricole que celte faute a été commise. Divers agronomes avoient entrevu l'énormité des bé- néfices et des économies qu'on obtiendroit , si l'on pouvoit réunir en société des masses de familles inégales en fortune , comme les 2 à 5oo dont se compose une bourgade , gérer les travaux, non pas en commun, mais en par- ticipation graduée et découvrir un procédé de répartition dans la raison du capital, du travail et du talent de chaque individu , etc. IMPRIMERIE DE C. J. TROUVE. 4 ANNALES EUROPÉENNES, PUBLIEES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, ANCIEN OFFICIER DU GENIE, ETC. XIV e . LIVRAISON. Explication de la gravure de ce Cahier, Cette gravure représente les derniers restes de Babylone, où Bêlus régna il y a trois mille huit cent quarante-sept ans. On voit à la droite de l'Euphrate, coulant dans la grande plaine de la Chaldée, les ruines de la tour de Bel us ou de Babel, encore élevées de près de cent pieds. A la gauche du fleuve , quelques vestiges d'arcades du jardin suspendu y et à moitié de la hauteur des ruines du temple de Bélus. Sur une des arcades apparentes, se montre encore le vieil arbre atneli > qui, à ce que l'on croit, existe depuis le temps des rois de Baby- lone; ainsi peut-être, la grande Sémiramis s'est reposée sous son ombrage, il y a trois mille sept cent quarante ans : cet arbre pourroit donc avoir 2. 17 232 ANNALES Juda, afin de le rejeter de devant sa face, à cause de tous les crimes que Manassé avoit commis. 4 . Et à cau^e du sang innocent qa'il avoit répandu : car il avoit rempli Jérusalem du sang des innocens; c'est pou? quoi le Seigneur ne voulut point se rendre pro- pice à son peuple. 5. Le reste des actions de Joakim, et de tout ce qu'il a fait, et écrit au livre des Annales des rois de Juda : et Jodkin s" ndormit avec ses pères. 6. Et Joachin, son fils, régna en sa place. 7. Le roi d'Egypte, depu's ce temps-là, ne sortit plus de son royaume, parce que le roi de Babylone avoit em- porté tout ce qui toit au roi d Egypte , depuis les fron- tières d'rgvpte jusqu'au fleuve d'Euphrate. 8. Joaclr-n avoit dix-huit ans lorsqu'il commença à régner, et il régna trois mois à Jérusalem; sa mère s'ap- peloit Nohesta , et elle éloit fille d'Elnathan de Jérusalem . 9. Il fit le mal devant le Seigneur et commit tout les mè.nes crimes qu° son père. 10. En ce temps-là , les serviteurs du roi de Babylone, •vinrent assiéger Jérusalem , et ils firent une circonvalla- tion autour de 'a ville. 1 1. Et jNjbuchodonosor , roi de Babylone , vint aussi av c ses gens pou prendre la ville. 12. Et Joachin, roi de Juda, sortit de Jérusalem et vint se rendre au roi de Babylone avec sa mère , ses s r- viteurs , ses princes et s^s eunuques ; et le roi de Babylone le reçut bien en apparence , a huitième année de son règne. i3. Mais ensuite il emporta de Jérusalem, tous les trésors de la maison du Seigneur et les trésors de EUROPÉENNES. 20.J -maison du roi; il brisa tous les vases d'or que Salomon, roi d'LraoI, avoit faits dans le Temple du Seigneur, selon ce que le Seigneur avoit prédit. 14. Il tran.f ra les principaux de Jérusalem, tous les princes, tous les plus vaillans de l'arm ; e au nombre de dix mille captifs; il emmena aus;i tous les artisans et les lapidaires, et il ne laissa que les pauvres d'entre le peuple. i5. Il tran-fén a\issi à Babvlone, Joachin, Ta mère du roi, les femmes du roi et ses ennuques , et il emrmna captifs , de Jérusalem à Babylone, les juges du pays. iG. Il rtablit roi, en la place de Joachin, Mathanias son oncle , et il l'appela Sédecias. 17. Sédecias avoit vingt et un ans lorsqu'il commença à régner, et il régna onze ans à Jérusalem; . a mère s'.ip- peloit Amital , et elle étoit fille de Jérémi deLobna 18 II fit le mal devant le Seigneur, et commit tous les mêmes crimes que Joakim. 19. Car la colère du Seigneur s'augmentoit toujours contre Jérusalem et contre Juda , jusqu'à ce qu'il l^s rejetât de devant sa face, et Sédecias se retira de l'obéissance qu'il rendoit au roi de Babylone. CHAPITRE XXV. Ruine de Jérusalem et du Temple. — Juda réduit en captivité. — Restes laissés en Judée. 1. La neuvième année du règne de Sédcias, le dixième jour du dixième mois, Nibuchodonosor , roi de Babylone, marcha avec toute son armée contre Jéru- 2 54 ANNALES salem, mit le siège devant la ville et fit des retranche- mens tout au tour. 2. Et la ville demeura enfermée par la circonvallation quM avoit faite, jusqu'à la onzième année du roi Sé- decias. 3. Et jusqu'au neuvième jour du quatrième mois , la ville fut extrêmement pressée par la famine , et il ne se trouvoit point de pan pour nourrir le peuple. 4- Et la brèche ayant élé faite, tous les gens de guerre .$' enfuirent la nuit par le chemin de la porte, qui est entre les deux murailles près le jardin du roi , pendant que les Chaldéens étoient occupés au si ge autour de> murailles. Sédecias s enfuit donc par ie chemin qui mène aux cam- pagnes du désert. 5. Et l'armée des Chaldéens poursuivit le roi et le prit dans la plaine de Jéricho, et tous les gens de guerre qui étoient avec lui, furent dissipés et l'abandonnèrent. 6. Ayant donc pris le roi , ils l'emmenèrent au roi de Babylone, à Reblatha, et le roi de Babylone lui prononça son arrêt. 7. Il fit mourir les fils de Sédecias aux yeux de leur père. Il lui creva les yeux , le chargea de chaînes et l'em- mena à Babylone. 8. La dix-neuvième année de Nabuchodonosor, roi de Babylone, le septième jour du cinquième mois, Nabu- zardan, ser.iteur du roi de Babylone et général de son armée, vint à Jérusalem. 9. Il brûla la maison du Seigneur et le palais du roi ; il consuma par le[feu tout ce qu'il y avoit de maisons à Jérusalem. EUHOFÉENSES. 255 io. Toute l'armée des Chaldécns qui étoit avec ce général, abattit les murailles de Jérusalem. ii. Lt Nabuzardan , général de l'armée, transporta à Babylone tout le reste du peuple qui étoit demeuré dans la ville , les transfuges qui étaient allés se rendre au roi de Babylone et le ieste de la populace. 12. Il laissa seulement les plus pauvres du pays pour labourer les vi ,nes et pour cultiver les champs. i3. Et les Chaldéens mirent en pièces les colonnes d'airain qui étoient dans le temple du Seigneur, et les socles et la mer d'airain qui étoieni dans la maison du Seigneur, et ils en transportèrent tout l 'airain à Baby- lone. 14. Ils emportèrent aussi les chaudières d'airain, les coupes, les fourchettes, les tasses, les mortiers et. tous les vases d'airain qui servoient au temple. i5. Le général de l'armée emporta aussi les encensoirs et les coupes , tout ce qui étoit d'or , et tout ce qui étoit d'argent. 16. Avec les deux colonnes, la mer et les socles que Salomon avoit faits pour le temple du Seigneur, et le poids de l'airain de tous ces vases étoit infini. 17. Chacune de ces colonnes étoit de dix-huit coudées de haut , et le chapiteau de dessus , qui étoit d'aira n , avoit trois coudées de haut : le chapiteau étoit environné d'un rets qui enfermoit des grenades , et le toul étoit d'airain; la seconde colonne avoit les mêmes onumens que la première. 18. Le général de l'armée emmena aussi Saraïs grmd- prêtre, et Sophonie qui étoit le premier au-dessous de ui , et les trois portiers. 256 ANNALES ig. Et un ennuque de la ville, qui commandoit les gens de guerre, et cinq de ceux qui étoient toujours auprès de la pers nne du roi, lesquels il trouva clans la ville : et So} h^r l'un des principaux officiers de l'armée, qui avoit soin dVxercer les jeunes soldats qu'on avoit pris d'entre le peuple, et >oixan'e hommes des premiers du peuple, qui se trouvé ent al rs dan la ville. 20. Nabuzardan, général de l'armée, prit toutes ces per- sonnes, et les emmena au roi de Babylone à Reblatha. ai. Et le roi de Babylone les fit tous mourir à Re- blatha au pays d'Emat, et Jnuda fut transféré hors de son pays. 22. Après cela Nabuchodonosor , roi de Babylone, donna le commandement du peuple , oui étoit demeuré au pays de Juda, à Godolias, filsd' Uiicam, fils de Saphan. 23. Et tous les officiers de guerre et les g (, ns qui étoient avec eux , ayant appris que le roi de Babylone avoit établi Godolias, pour commander dans le pays, Ismahel, fils de Nathanie, Johanan, fils de Carée, et Sarasias, fils de Thau- chumtth Netophathite, et Jezonias, fils de Manchati, vin- rent le trouver à Maspha avec toas leurs gens. 24. Et Godolias les rassura par serment, eux et ceux qui les accompagnoient, en leur disant : Ne craignez point de servir les Chaldéens; demeurez dans le pays et servez le roi de Babylone, et vous vivrez en paix. 25. Sept mois après, Ismahel, fils de Nathanie , fils d'Elisama de la race royale , vint à Maspha , accompagné de dix hommes ; et il attaqua Godolias et le tua avec les Juifs et les Chaldéens qui étoient avec lui. aS. Et tout le peuple, depuis le plus grand jusqu'au EUROPÉENNES. 25/ ■ plus petit avec les officiers de guerre , appréhendant les Chaldéens, sortiront de Juda et s'en allèrent en Egvpte. 37. La trente-septième année do la captivité de Joa- chfei , roi de Juda , le vingt-septième jour du douzième mois, Évilmerudach , roi de Babylone , qui étoit en la première année de son règne , tira de prison Joachin et le releva de l'état malheureux où il étoit. 28. Il lui parla avec beaucoup de bonté, et mit son trône au-dessus du trône d s rois qui étoient auprès de lui à Babylone. 29. Il lui fit quitter l;s vètemens qu'il avoit eus dans la prison, et le fit manger à sa table tous les jours de sa vie. 30. Il lui assigr 1 même sa subsistance pour toujours , et le roi la lui fit donner chaque jour tant qu il vécut. -C/« D'après ce crtt'ont écrit des ruines de Baby- lone , après les avoir visitées, le major Renuel , le capitaine Ed. Fréderik, MM. Rich et Ray- mond , consuls à Bagdad, MM . Vilson et Hyde, vo^ igèurs, et, en dernier lieu, M. Honoré Vidal . interprète du consulat général de Bag- 1 , on peut considérer la gravure comme ren- uji Les choses et les sites avec une approchante vé. 1 . Cette ancienne terre de délices, ce brillant empire des premiers âges, enfin ce premier mt de la puissance humaine , ne frappe plus 258 ANNALES que par ses ruines et le vaste silence du désert. Les rives de l'Euphrate , autrefois si vivantes et si animées, ne sont plus ombrage'es par ces saules babyloniens auxquels les Hébreux cap- tifs laissoient pendre leurs lyres plaintives. La fraîcheur et la somptuosité de la nature, qui partageoient ici les faveurs et le voisinage du fortuné Eden, sont remplacées par le sable, l'aridité et la poussière. Hillah (1) , établie snr une partie des dé- combres de l'ancienne reine des cités, quoique entourée d'un bosquet de dattiers, sera toujours contristée par le souvenir et l'aspect des ruines les plus mémorables qui gissent sur la terre. RAPPORT Fait à M. le Préfet par M. Guérin-d'Ogonière , secrétaire perpétuel de la Société royale d'agriculture du département de Loir-et- Cher, en faisant réponse aux cinq questions posées par Son Exe. le Ministre de V intérieur. Monsieur le Préfet, Plus je suis sensible à l'honneur que vous m'avez fait par votre lettre du 8 mai 1821, qui (0 Hillarl, est une ville d'environ huit mille habitans y située sur une partie de l'ancien sol de Babylone. EUROPÉENNES. 2ÎS9 réclame de moi , aux termes de la circulaire de S. Exe. le Ministre de l'intérieur, n° 18, du 25 avril de ladite année, des renseignemens météorologiques sur notre département, plus vous avez la bonté de compter sur mes foibles lumières , plus je sens mon insuffisance, et plus mes regrets s'accroissent de ne satisfaire qu'im- parfaitement vos désirs à cet égard ; et ce n'est qu'en comptant sur votre indulgence, que je vais essayer d'y répondre. De tous côtés on réclame contre la destruction des bois : l'opinion générale paroît l'accuser de la variation de l'atmosphère , du changement , pour ainsi dire, de climature en France; Son Excellence la partage, ou du moins est dans le doute ; et c'est dans ce moment même que , dans cet arrondissement, on sacrifie à un faux sys- tème de finance une des plus riches possessions en futaies, que la hache révolutionnaire avoit épargnée. Je conçois, Monsieur, qu'il est difficile d'as- seoir un jugement positif sur les variai ions de climature qu'éprouve la Fiance , néanmoins très-sensibles depuis trente ans. Cette courte pé- riode dans l'immensité des siècles peut, sans doute, être très-remarquable sur le point de l'univers qui l'éprouve; mais n'cst-elle qu'un 260 ANNALES accident, dans le système général de l'univers, qui peut se reproduire dans tel intervalle, sous tel ou tel point/ ou Lien est-elle l'ouvrage de l'homme, qui a dérangé l'harmonie dételle ou telle localité? car c'est ainsi qu'on doit consi- dérer un Etat, une province-, comparativement à l'univers. En effet, si l'harmonie générale du monde primi il étoit sensiblement troublée, tout auroit ressenti cette influence; mais nos ciaintos doivcnl disparoître à cet égard, en con- sidérant la direction des vents réguliers sur les côtes et les mers. A-t-on observé qu'elle ail été changée? son intensité n'est-elle pas toujours la même? nos marins ne savent-ils pas qu'à telle saison, à tel point , à flic hauteur, ils rencon- trent tel vent? Et la cause en est connue ou du moins attribuée à la direction des chaînes de montagnes, qui les réfléchissent ou les laissent échopper avec plus ou moins de violence, selon qu'ils auront été plus ou moins comprimés dans leurs vastes gorges. Là , la main de l'homme n'a pu porter aucune atteinte à ces lois immuables de la nature; aussi l'ordre est-il resté constant. On est donc fondé à croire que, s'il en est autre- ment sur un grand nombre de points du globe , ce ne sont que des accidens , comparativement à l'ordre du grand tout, qui sont l'ouvrage de EUROPEENNES. JUà Vhommc, dont l'imprévoyance 4 , en voulant se créer des jouissances du moment, ne lui a pas permis de calculer les privations et les dangers de l'avenir : des vues aussi étendues passent, à la vérité j les bornes de son e'iroite sphère. A mesure qu'il a étendu son empire sur le globe, par de nouvelles découvertes, de nom- breuses et vastes forets sont tombées victimes du fer et du feu, pour faire place aux besoins re- naissans d'une population croissante. Les ani- maux sur terre et dans les airs , obéissant au sceptre de l'homme, furent forcés de chercher des retraites éloignées de ce voisin dominateur. Les poissons eux-mêmes, troublés dans le calme des eaux, furent obligés d'abandonner des ri- vages abrités depuis des siècles par d'antiques forets, dont l'ombre impénétrable protégeoit leurs timides amours et la foiblesse de leur in- nombrable progéniture contre la voracité de leurs ennemis. De là , l'absence de nos côtes et de nos fleuves de ces colonies voyageuses qui de l'un et l'autre pôle venoient régulièrement ap- porter l'abondance et la richesse des mers dans les continens. 11 n'y a pas de doute que le Créateur , dans sa sagesse infinie, avoit assigné à chaque zone la climature qui convenoit à tout ce qu'il avoit 262 ANNALES arrête devoir y exister ; qu'il les avoit modifiées suivant les besoins qu'il leur avoit créés. Mais l'homme , en dérangeant l'harmonie que le di- vin architecte de l'univers avoit établie dans la nature, a détruit de sa propre main les abris bienfaisans qu'il avoit établis pour protéger sa foiblesse contre la force irrésistible des élémens. C'est ainsi qu'en enlevant à la terre sa parure primitive, il a mis à nu le sommet des mon- tagnes P devenues désormais le jouet des tem- pêtes, des torrens et des ouragans. Ces mêmes montagnes ainsi dégarnies, loin d'être les abris naturels des vallées , en sont devenues le fléau. N'ayant plus de barrières à opposer aux vents , ayant perdu les syphons naturels formés par les masses de végétaux qui les couronnoient , au moyen desquels les mers aériennes, sous la forme des nuages , étoient soutirées et transportées in- sensiblement dans les réservoirs souterrains des- tinés à alimenter les fleuves et les rivières, qui dévoient porter la fertilité sur leur passage , elles sont restées abandonnées à la tourmente des tempêtes , des trombes , qui successivement les dégradent, et entraînent dans les vallées et les plaines les couches de terre végétale qui les cou- vroient , les pierres et les graviers qui y avoient pris naissance. EUROPÉENNES. 263 Des masses énormes de forets ont disparu , des vides immenses\cuv ont succédé Si Ton en croit les observations faites jusqu'à ce jour par les sa- vans, à différentes époques , le monde connu est privé au moins de la moitié de ses forets; l'Eu- rope seule en a perdu au moins ne. f cents mil- lions d'arpens, et la France, pour sa part, près de quatre-vingt-dix-huit millions. Cette énorme proportion , dans la succession lente des siècles , cessera d'étonner lorsqu'on réfléchira que, dans le court espace de deux ans et demi , sous l'ad- ministration des forets par celle de l'enregistre- ment, en six mois , de 181 7 en 1818 et 1 8 j 9 seu- lement, il en a été arraché, avec permission de cette administration , plus de onze mille arpens, sans compter ce qui a échappé à sa surveillance. Combien , depuis trente-deux ans , la hache ré- volutionnaire en a-t-elle sapé , tant en masse qu'éparses? Une grande partie de ces dernières, il est vrai , s'est reproduite en taillis; mais cet état est bien différent pour son influence météo- rologique. Faut-il donc s'é4.onner , Monsieur, que des vides aussi immenses sur tous les points du globe ayant pu changer la direction des vents terres- tres, et, par conséquent, que telle zone qui au- trefois se trouvoit naturellement abritée par ces 2b^ ANNALES remparts séculaires ait vu successivement sa cli- mature se changer , ne retrouve plus sur son sol des productions de tout genre, qui lui étoient autrefois appropriées , suivant qu'elle en trouve la preuve dans ses anciennes chroniques? N'est-on pas fondé à croire, envoyant, dans nos temps modernes, même de nos jours , l'in- constance des saisons , les variations de l'atmos- phère , qu'une cause étrangère à l'ordre ordi- naire a pu les produire? Ne peut-on pas en ac- cuser , et c'est la commune opinion , le dénue- ment des montagnes, des remparts élastiques que le Créateur y avoit placés, pour amortir l'impétuosité des vents , ou pour les diriger , déjà affaiblis par la réflection, sur telle zone, où ils n'apporloient régulièrement, dans cet état, que leur heureuse influence, soit qu'ils fussent partis du Nord ou du Midi, en y fixant ainsi l'ordre des saisons? Les vides que ces destructions ont laissés n'ont-ils pas oiferl aux vents des débouchés à leur impétuosité , d'autant plus grande qu'ils s'y trouvent comprimés? Leur intensité, augmen- tée en raison de la résistance au passage , doit naturellement produire des ouragans. Dans ce désordre de la nature, les nuages, porteurs de la tempête, dans leur choc allument l'étincelle EUROPÉENNES. 265 qui embrase l'atmosphère; l'air dilaté par la chaleur de la foudre perd sou équilibre , et , cédant à leur poids, ouvre un libre passage à leur dissolution en torrens de pluie et de grêle , portant le ravage et la mort sur la contrée qu'ils mcnacoient de l'énormité de leur masse. Delà, Monsieur, la probabilité de la cause des ouragans , des fléaux qui ont désolé certains pays, qui ont changé les cli matures ordinaires. C'est V opinion commune , qu'en mon parti- culier , je partage en système général , sans pouvoir positivement, par défaut de connois- sance de l'état ancien et moderne des lieux, vous les déterminer d'une manière précise. Il suffit de connoître la proportion énorme de bois et futaies qui ont disparu du globe, pour penser aux suites qui ont dû en résulter. Nous avons d'ailleurs , nous , l'expérience sur le point que nous habitons , que les propriétés riveraines de nos grandes forets sont plus ou moins sujettes aux variations atmosphériques , selon qu'elles sont plus ou moins protégées par leur présence, si l'on en croit du moins les remarques des vieil- lards, imputant aux coupes modernes riveraines les gelées des vignes , d'hiver ou de printemps : cela viendroit seulement à l'appui de ce qui est reconnu. Ce que nous éprouvons ici peut tenir 2 18 266 ANNALES son origine de plus loin où les vides se sont faits. Cela dépend de la direction dans laquelle les lieux se trouvent les uns par rapport aux autres. Une période de trente ans est sans doute trop courte pour asseoir un jugement (1) ; je n'ai pas connoissance que des forêts, proprement dites en masses, aient disparu de notre département dans ce court espace de temps, sinon des portions peu marquantes en raison du tout. Le plus grand arrachis que je commisse est dans la Beauce du côté de Noyers et d'Oucques*, où des parties de 20, 5o, 4° ? 8o, arpens de futaie et taillis , ont fait place aux céréales devenues en vogue par le prix excessif du grain pendant la révolution. A quoi on peut encore ajouter un nombre immense d'arbres épars et en taillis, abattus et arrachés sur les domaines pauirno- niaux et surtout sur les biens nationaux, tant en cote qu'en plaine , le tout généralement es- sence de chêne , arbre forestier le plus commun de ce pays-ci . (i) Nous avons déjà plusieurs fois répété dan? ces An- nales, que, pour porter un jugement fondé sur cette haute question , il falloit , par la voie des archives , examiner les faits sur plusieurs siècles. EUROPÉENNES. 267 Je dis surtout sur les Liens nationaux , parce que ces propriétés appartenoient à des corps es- sentiellement conservateurs, qui ne pouvoient disposeï au-delà des coupes ordinaires qu'avec des permissions assez difficiles à obtenir; elles étoient plus boisées que les propriétés particulières, e'tant administrées et surveillées comme les bois de l'Etat. Il étoit naturel qu'elles fussent l'objet des spéculations de la part des acquéreurs , qui sou- vent ont payé le fonds avec la superficie, opé- ration bien digne d'une révolution. Mais ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que ce système de déboisement lui survive. Qui de nous n'a pas gémi de voir compromettre par une loi le sort de cent cinquante mille hectares de bois livrés à la cupidité? Qui de nous n'a pas tremblé en voyant mettre en problème l'exis- tence des belles forets de Blois, Russi et Bou- logne , formant ensemble près de vingt - cinq mille arpens de futaie, parure si pré- cieuse des belles côtes et du vignoble de la Loire ? Qui ne trembleroit point en les voyant enve- loppées et encore maintenues par une loi dans la proscription de cent cinquante mille hecta- res, dont les seuls défauts de forme de soumis- sion peuvent les sauver? Quel sentiment de dou- leur a dû éprouver un Français ami de son 18. 268 - ANNALES pays, en voyant leur arrêt de mort affiché sur nos murs, les combinaisons de l'agiotage ma- chinant déjà leur destruction; mesurant déjà, dans sa rage impie ; ces enfans des siècles , qu'un instant va faire disparoître; calculant déjà le partage et la vente en détail du sol qui les a vues naître î Déjà , en 1820, soixante mille hectares avoient disparu , dont la majeure partie à vil prix , tant sous le rapport de celui d'achat que par erreurs majeures de quantités. Depuis, d'autres leur ont succédé , et notamment , l'année dernière , dans cet arrondissement , plus de quatre cents arpens en une pièce , dont plus de cent cin- quante en futaies de quatre-vingts ans viennent de subir le même sort, offrant aux acquéreurs un bénéfice sur la superficie qui surpasse la va- leur du fonds. Je n'ai point observé , Monsieur, de variations météorologiques particulières dans ce départe- ment. Je n'oserois pas prononcer sur la cause des légers accidens survenus dans notre atmos- phère depuis trente ans : notre situation topo- graphique nous met à l'abri des grandes se- cousses ; les montagnes sont fort éloignées; notre bassin est voste, et se prête mal à de grandes scènes météorologiques. J'ai seulement EUROPÉENNES. 269 observe que nos printemps oui , pour ainsi dire , disparu ; ils sont habituellementy/o/V/.? et hu- mides; et nos automnes se prolongent beaucoup plus qu'autrefois ; nos êtes sont moins constam- ment chauds, et nos hivers moins froids que pluvieux; la neige autrefois me paroissoit, dans cette saison, plus fréquente et plus durable. Suivant mes foi blés connoissances , les vents le plus habituellement régnans sont ceux du Sud- Ouest et Nord-Est. Les ventouses et bourasques . qui me semblent plus communes qu'autrefois', nous viennent presque toujours du premier ; il ne se passe guères d'années sans qu'il y en ait, ce qui, dans ma jeunesse, au. moins étoit plus rare : on citoit celle de telle année. L'abaisse- ment du baromètre, le 25 décembre dernier , de six degrés plus bas qu'en 1668, s'est fait sentir ici comme partout : ainsi cet événement, bien fait pour fixer l'attention des sa vans, n'a rien de particulier à ce pays-ci. Tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, Monsieur, tend, comme vous le voyez, à attri- buer la cause générale du désordre qu'on semble remarquer, au déboisement. Tout le monde semble d'accord sur ce point. Jl scroit heureux que cela conduisît à la nécessité et an besoin de la réparer. 2 70 ANNALES M. Guérin-d'Ogonière, dont l'esprit observa- teur, la manière de voir et de juger les phé- nomènes de la nature , s'accordent si bien avec tout ce que nous avons jusqu'à présent expose dans ces Annales , est auteur aussi d'excellens Mémoires publiés sur la statistique Œnologique du département de Loir-et-Cher , que nous es- pérons offrir un jour à nos lecteurs. Fidèles à notre tâche, nous allons donner suite facette importante réponse, par le tableau frap- pant sur l'existence physique réelle delà France et les biens incalculables qui peuvent, à la première volonté, se réaliser sur tout le sol français. TABLEAU De V E or istence physique actuelle de la France j ce quelle a perdu et ce quelle peut recon- quérir dans le puissant domaine delà nature, dont les solides richesses font seules la force et la vie des nations. i°. La France se compose d'une superficie d'environ 102 millions d'arpens ; 118 millions étoient dans l'origine en forêts ; ils se trouvent EUROPÉENNES. 27 1 réduits à la déplorable masse d'environ dix mil- lions y dont les vides ont suecessivement changé l'équilibre dins les vents , dans celui des sai- sons , et diminué, avec les animaux et les oi- seaux, les pâturages forestiers de 108 millions d'arpens ; c'esl-à dire, dix fois la surface des prairies existantes. 2°. Le royaume est coupé par environ quinze cents lieues de chaînes montagneuses , hautes, moyennes et ramifiées, déboisées en grande par- tie. D? leur nudité , procèdent le défaut d'abris, le désordre dans les météores , l'altération dans les climats , les inondations cala miteuses et la diminution progressive des sources. 3°. Près de la sixième partie de sa surface , c'est-à-dire , passés vingt millions, éparsdans un état de néant , ravis à la vie et à la production , là où la toute puissante nature y avoit répandu la fécondité avec toutes les grâces et les mille voix harmonieuses qui lui appartiennent. 4". Vingt mille lieues de fleuves ou de rivières, et cent mille lieues de ruisseaux négligés qui , privés de leurs anciens et magnifiques ombra- > , ne contiennent plus la vingtième partie des poissons, que leurs eaux nourrissoient, il y a seulement quarante ans , demandent aussi à être repeuplés en poissons nouveaux. 2^2 ANNALES 5°. Trois cent m' lie lieues de lisières de prés , qui sont à décorer et à planter en arbres pro- ductifs i surtout en fruits huileux. 6°. La fructification et l'assainissement d'en- viron quinze cent mille arpens de marais. 7 . La plantation en arbres fruitiers de cent vingt mille lieues de voies pastorales ? ou de chemins champêtres, qui forment une chaîne continue entre les quarante mille communes de la France , et celles de tous les arbres comes- tibles (non encore essayés) , à planter dans le voisinage des habitations , pour assurer , aux plus humbles ménages , une permanente abon- dance, en huile, en lard etc., etc. Telle est en masse la situation physique ac- tuelle du beau royaume de France , qui ne de- mande que le coup de baguette à' an autre Moïse, qu'une loi de bonheur général , pour enfanter sur son fortuné sol , avec la promptitude de l'éclair, et dans l'allégresse de toute la nation , encore dix fois autant de vrais trésors, qu'elle en possède déjà. L'homme est , en général , indifférent à tous les biens qui l'attendent dans un certain avenir, lorsqu'il ne les goûte pas ou n'en aperçoit point de près la riante image : les plus solides projets de bonheur ne sont à ses yeux que des rêves. Il EUROPÉENNES. 2j5 ne sent point ou ne veut point sentir la puis- sance de la nature humaine, quoique toutes les parties du globe montrent avec orgueil quelque monument qui atteste sa superbe intelligence. Supposons donc exécutées et en pleine végé- tation les plantations harmoniques proposées dans les cahiers précédens, et parcourons un instant les scènes que ce grand spectacle doit faire naître. Nous possédons, ainsi que nous l'avons dit, environ quinze cents lieues de chaînes de mon- tagnes, qui se suivent, se rencontrent, s'abais- sent et s'éloignent en tout sens en double amphi- théâtre. Considérons-les un instant couvertes sur leurs sommités de cèdres, de mélèzes, de cyprès, de pins et de sapins élancés dans les régions éle- vées; voyons-les recevoir à leurs pieds les tributs des nuages, arrêter, adoucir et modifier alter- nativement les vents modérés et violens, en- cadrer et couronner avec pompe tous nos bas- sins, y répandre les eaux, y conserver la cha- leur, la fécondité, et mettre le pays à l'abri des ouragans. Au-dessous de ce système viendroient les arbres nourriciers des forets, pompant à grands flots les eaux pures qui nagent dans l'atmos- phère, pour multiplier les cascades et les l'on- 2 "4 ANALES taines y alimenter sans intermittence des ruis- seaux et des rivières trop souvent stagnans ou atténués dans leur cours , et rappeler par de nouvelles productions de nouveaux pâturages, ainsi que par des asiles multipliés les hôtes des bois, des ruisseaux , des fleuves et des mers. Les grandes routes , qui se trouvent privées ou indifféremment dépouillées des ornemens qui leur appartiennent, et qui , dans beaucoup de pays, ne montrent plus que çà et là quel- ques arbres infertiles , encore même avidement mutilés, recevroient, en se parant d'une éebarpe de verdure, ce caractère de beauté et d'utilité qui doivent annoncer une nation riche , indus- trieuse et prrvovante; elles angmenteroient la salubrité, abriteroient les terres, et offriroient, indépendamment de la variété du paysage, des fruits et des ombrages hospitaliers aux voyageurs. Ajoutons-y cette immense ceinture de cent vingt mille lieues d'arbres fruitiers , chargés de rehausser l'agrément de nos voies pastorales , dont les fleurs, les fruits et les ombrages pré- senteroient aux campagnes une suite, jusqu'à présent inconnue, de jouissances et de bien- faits. Vingt tmllions d'arpensde friches, de landes et de bruyères seroient rendus à la production ; EUROPÉENNES. 2J$ soixante- huit millions d'arpens de terre cul- tiver , plantés en arbres fruitiers, protégeroicnt les récoltes , orneroieut et fertiliscroient. les champs, vivifiés de tant d& décors et d'abon- dance. Des milliers de fontaines éteintes ou prêtes à s'éteindre couleroient sous les hautes et ver- doyantes rotondes des platanes , et se dessine- roient au milieu des campagnes rafraîchies. Trente millions d'arbres précoces ceignant magnifiquement nos étangs; cent mille lieues de ruisseaux, se cherchant et s'unissant par mille cadences gracieuses et agréables , sous les voûtes et les ombrages d'aunes , de peupliers y de mar- saults y de trembles, de saules et d'osiers, des- tinés à rappeler dans leur sein les amours , les plaisirs et la fécondité parmi les nombreuses tribus de poissons et d'oiseaux. J^ingt mille lieues de fleuves et de rivières, animées par des peuplades nouvelles, repren- droientleurancienetbrillant vêtement; des mas- sifs continus d'arbres précoces feroient admirer leur perspective graduée; deux cent mille lieues de lisières de prés, offrant une suite de colonnades d'arbres variés dans leur port, dans leurs fleurs, leurs fruits, leurs feuillages et leurs ombres , et d'anciens marais métamorphosés en forêts pro- 276 ANNALES ductives et odoriférantes; enfin, quarante mille écoles érigées pour l'enseignement de la science végétale } préparées pour étendre et pour éclairer la pratique du plus utile des arts, auquel nous devrons de voir un jour la France de toutes parts resplendissante de charmes, de majesté et de riches trésors. Au premier aspect de ces plantations harmo- nieuses, on jouit déjà en espérance de la régé- nération de ces helles forets disparues de notre sol pendant des siècles de mutilations. Dès lors la marine, les arts, les métiers, menacés aujour- d'hui de se voir privés de leur élément le plus indispensable , suivroient avec sécurité les pro- grès de leurs développemens , et les ménages se verroient dans l'abondance du combustible, sans que nulle part on ait la crainte fondée de ravir aux générations qui doivent nous succéder une ressource que le temps devra , au contraire, accroître. Ces plantations , faites dans toutes les direc- tions , élevées à toutes les hauteurs , sans prendre aucun espace cultivé, se répétant depuis les régions cthérées jusque dans les plus profondes vallées, opposeroient partout aux vents leurs élastiques barrières pour atténuer leur fougue, dont la violence et les sinistres sifflemens fati- EUROPEENNES. 277 guent et altèrent la nature entière. Ces fiers et indociles météores devront , comme les nuages, avec lesquels ils s'élèvent, fléchir devant le grave et puissant cèdre, et recevoir de lui des lois plus douces, que maintiendront à l'envi les chaînes des forets et celles des plantations , disposées en forme de hautes et de longues gale- ries répétées dans toutes les directions. A cette heureuse époque , les cours aujour- d'hui capricieux et fantastiques des météores seront ramenés à leurs fonctions primordiales : celles de rafraîchir et de purifier la terre sans la tourmenter. Dès lors la marche des saisons pourra suivre sans altération celle du cours éternellement immuable du soleil; les prin- temps astronomiques redeviendront les prin- temps de la nature; les températures suivront les mêmes phases , et la chaleur de mille sites dé- shérités dépassera celle des climats, au lieu de rester en arrière. La France ainsi parsemée de bois choisis , dont les vertus plus ou moins attractives agis- sent sans cesse sur la terre et sur l'atmosphère , y trouvera de continuels conducteurs du fluide électrique , toujours occupés à attirer , diviser et maîtriser les élémens de la foudre, pour pré- 2j8 ANNALES server l'homme, ses troupeaux et ses habi- tations. Ces arbres disséminés sur tous les points dis- sémineront aussi uniformément les pluies et les rosées ; ils attireront , comme des syphons , les météores aqueux , qui , ralentis dans leur course , répandront plus souvent , plus réguliè- rement, la fraîcheur, la fécondité et la salu- brité sur la terre. Alors la nature, réunissant de nouveau tous les élémens de sa force , offrira de nouvelles merveilles à notre admiration. On verra les végétaux du Midi de la France monter graduellement dans les départemens tempérés, et ceux du Nord descendre vers le Midi : alors les végétaux exotiques , empressés d'augmenter nos richesses, nos jouissances et notre prospé- rité, trouveront dans notre patrie leurs sites, leurs climatures et une patrie nouvelle. A cette suite continue de scènes douces et grandes que présentera la terre de France^ vien- dra se joindre un spectacle plus brillant , plus imposant encore , que l'on pourra admirer dans la voûte des cieux. Grâces à la chaleur du sol , à la force et aux richesses de la végétation , à la diversité des fluides qui s'élèveront des arbres gommeux , résineux et aquatiques , les vapeurs abondantes échappées dans une atmosphère EUROPÉENNES. 27g toujours purifiée recevront (lu soleil ces cou- leurs éclatantes . qui nous ravissent encore quel- quefois au lever ou au coucher de cet astre , et qu'oïl dirait représenter les voiles célestes der- rière lesquels Je Créateur semble dissimuler à nos foibles yeux une partie de sa g'oire. Si un aspect toujours triste, une terre infer- tile, la misère et les inexorables besoins; si les hideuses maladies , qui en sont l'inévitable suite, flétrissent les traits de l'homme, abat- tent sa dignité , dégradent son âme, engendrent entin les vices et les crimes, tandis qu'au con- traire, un sol fécond, une inaltérable abon- dance, un air suave et pur, un ciel radieux, lui conservent la noblesse de ses traits, et, par l'habitude du bonheur, le maintiennent dans des dispositions bienfaisantes et vertueuses , que ne doit-il pas devenir dans cet autre Éden, où les météores et les élémens marchant dans la première harmonie du inonde, les tempéra- tures et les saisons , d'accord avec l'astre du jour, feront du pays qui se sera conformé aux sages lois de la nature un lieu d'enchantement et de continuelles délices? C'est ainsi qu'une législation paternelle, con- duisant l'homme dans les sentiers du bonheur, captivera tout son attachement ; c'est ainsi qu'A 280 ANNALES l'abri des orages politiques, autant qu'elle le sera des fléaux naturels, cette belle France, où les arts et les sciences brillent d'un lustre qui n'est surpassé nulle autre part, deviendra la terre de tous les biens et de toutes les mer- veilles. Alors lesTlialès, les Pythagores , les Platons de cet âge , qui viendront visiter les sages de notre patrie , verront nos campagnes remplies d'éloquens hiéroglyphes. De modernes Ana- cbarsis trouveront nos Phocions sous l'ombre des platanes lyciniens ou des cèdres américains. D'un côté, on verra les malades des contrées étrangères rechercher la France comme une autre Crète ; de l'autre , accourront de savans observateurs : les premiers retrouveront chez nous leur santé; les seconds, après avoir con- templé la majesté de nos temples, la religieuse grandeur de nos élysées (1) , la richesse de nos champs , rediront à leur pays le charme de nos montagnes , l'embellissement de nos plaines , le luxe de nos fleuves et de nos ruisseaux. Alors les ruines de l'Egypte , de la Grèce et de i Italie (i) C'est dans un des prochains cahi rs , que nous aurons à parler des décors , que réclament nos temples et nos élysées. EUROPÉENNES. 28 1 s'oublieront pour les monumens vivans élevés sur tous les points du royaume. On ne pense pas que, lorsqu'il s'agit de rendre ce pays l'un des plus fortunés de la terre , on objecte l'apparente difficulté d'exécuter si- multanément dans toute la France les travaux que nous proposons. Si l'on pouvoit mëçon- noîlre encore le génie actif d'une nation aussi sensible aux cboses nobles et grandes, et mettre en doute ce qu'il pourroit entreprendre à la voix de notre monarque , nous présenterions le tableau des entreprises infiniment plus considé- rables que différens peuples de la terre ont exé- cutées , souvent par pure ostentation. Le temple colossal de Bélus ( ou la tour de Babel), mis au rang des sept merveilles du monde, composé de buit tours placées l'une sur l'autre, dont la dernière se perdoit dans les nues , immense édifice , que les descendans de Noé conçurent peut-être pour se préserver d'un nouveau déluge, et qui subsista deux mille ans, coûta aux Assyriens des dépenses et des travaux qui font encore l'étonnement des nations. Les Egyptiens , bien mo nspuissanscruenele sont les li aurais, construisirent soixante-dix grandes pyramides dans leur pays : les trois plus élevées sont placées, à juste titre, au rang des 2. 19 282 ANNALES merveilles humaines. Les rois de Thèbes y em- ployèrent , pendant de longues années , plus de trois cent mille hommes : les uns, pour arm- orier les énormes rochers des pays situés au- delà des cataractes ou pour abattre les forêts; les autres pour les charger et les charrier; ceux- ci pour les façonner; ceux-là pour les mettre en œuvre. Pendant plusieurs règnes , on épuisa le génie et les forces de l'homme pour produire ces stériles merveilles. Le grand Sésostris exécuta des travaux non moins illustres, mais plus utiles, en creusant ce célèbre canal de jonction de la mer Rouge avec les bouches du Nil, qui, recevant deux galères de front, unissoit les peuples de l'Inde à ceux de la Méditerranée. C'est à lui que l'on dut la distribution des eaux du plus étonnant fleuve du monde et le creusement de ces lacs dont l'étendue et la profondeur sont encore mis en problème par l'incrédulité. Mais ces constructions furent encore surpas- sées par l'immensité de celles que les Chinois ont exécutées : on pressent que nous voulons parler de l'impuissant rempart qu'ils élevèrent contre les Tartares-Mantchoux. Cette célèbre muraille, aujourd'hui inutile, qui fut com- EUROPÉENNES. 28 mencéc cent trente-sept ans avant l'ère chré- tienne , et qui subsiste encore presque entière, parcouroit, sur cinq cents lieues de longueur, les montagnes , les fleuves , les vallées et les pré- cipices. EJle exigea, pendant de longues an- nées, l'emploi d'un demi-million d'hommes pour l'élever, et, pendant dix-sept siècles, une garnison de cent mille soldats pour la garder et la défendre. Que l'on suppose, pour prendre une idée juste de la grandeur de cette entreprise, que l'on commençât cette muraille à Ostende ; qu'é- levée sur trente pieds de hauteur et vingt de largeur, flanquée de distance en distance de hautes citadelles, parcourant la France sur sa plus grande longueur, elle exigeât, au passage de chaque ruisseau , de chaque rivière , de chaque fleuve , des arches d'une solidité relative à la grandeur de l'objet; que, traversant d'é- paisses forets, s'élevant avec les montagnes et s'enfonçant avec les vallées, elle arrivât au pied des Pyrénées, pour de là gravir ces sommités, descendre dans l'Espagne, traverser encore, avec les mêmes difficultés tout ce royaume, et venir enfin aboutir à Cadix.... Combien de montagnes à fouiller, combien de minerais à fondre, combien de forêts à abattre, pour avoir *9- 284 ANHALES seulement les premiets matériaux de ces éton- nans travaux î Le petit peuple de l'île de Rhodes s'est im- mortalise' dans la merveille de son colosse d'ai- rain, dédie' au soleil , qui -, s'éievant à cent cinq pieds de hauteur , voyoit passer entre ses jambes les plus grands navires des anciens : l'admira- tion éioit dans ces temps telle, pour toutes les productions de l'esprit humain, que ce monu- ment avant été renversé par un tremblement de terre , les villes de la Grèce et tons les princes de l'Asie-Mineurc contribuèrent à son rétablis- r sèment. Ptolémée , roi d Egypte , donna seul plusieurs grandes sommes pour cet objet. La seule ville d'Ephèse , éleva à une divinité païenne cette merveille , dont les fastes de 1 an- tiquité transmettent encore avec orgueil la mé- moire à tous les peuples de la terre Ce monu- ment immortel , entouré de cent vingt-huit co- lonnes ioniques , de soixante pieds de hauteur , dont la charpente étoit en bois de cèdre et les portes en cyprès , ne fut inauguré qu'après deuœ cent vingt ans de travaux , dont un grand nom- bre passoient pour des chefs-d'œuvre. La statue en or de Diane et les autres richesses que réu- nissoit cette religieuse merveille, auroient suffi à bâtir des villes superbes. EUROPÉENNES. 2 85 Dans ces temps anciens , la nature se montroit avec tant de majesté, que les hommes, habi- tues à la contempler, s'élevoieut à une hauteur de pensées et aune noblesse d'expression, qu'une terre dégradée n'étoit plus en état de produire parmi nous. On ne hniroit point, si l'on vouloir énumérer les perfections que les anciens offri- rent à notre admiration , et les travaux extraor- dinaires qu'ils achevèrent pour nous servir de modèles. Les modernes ont eu quelques époques bril- lantes , et sans parler des Léon et des Médicis. le siècle de Louis XIV a particulièrement été fertile en grandes choses. Point de doute que si, sous ce règne étincelant de tous les genres de gloire , on avoit présenté à ce roi., si grand dans toutes ses conceptions , le tableau des biens in- nombrables qui dévoient découler des créations faciles que nous proposons, ils ne se fussent réa- lisés avec rapidité , et, l'heureuse France s'offri- roit aujourd'hui sous les traits ravissans d'un autre Paradis terrestre : les ce' 1res qui , en ce moment , auroient acquis l< i triple de la circon- férence el de la hauteur de celui que' possède le Jardin du Roi Q Paris, moutreroieni déjà , du haut de uns montagnes, leurs tètes séculaires bien qu'adolescentes encore, et notre patrie 2S6 ANNALES chargée de richesses et de merveilles utiles, attirèrent les regards et l'admiration des hommes de tous les pays. L'époque paroît enfin être arrivée, où ^an- tiquité n'aura plus de parallèle humiliant à nous opposer : une nation , riche de trente mil- lions d'ames , habitant une des plus fortunées régions de la terre , conduite par son Roi légis- lateur vers le désirable règne du calme et de la paix, jouissant d'un Gouvernement grand par ses vertus et ses lumières , grand par ses vues de bonheur public, grand par ses principes et son énergie ; une nation , ainsi constituée , tou- che à cette destinée heureuse, où les mots diffi- cile et impossible doivent disparoître de la lan- gue , au grand étonnement de quelques esprits circonspects. Ainsi, Y Eternel, sans s'émouvoir de la tremblante timidité , a confié aux météores électriques , l'éternelle fonction d'assainir la nature , pour conserver son œuvre dans sa pu- reté comme dans sa grandeur. Henri IV , dont le nom réveille si glorieuse- ment l'honneur et l'amour des Français, ce bon, ce grand Roi, a laissé une mémoire éternelle- ment chérie , par ces mots si simples et si pa- ternels : Je ne serai heureux que lorsque chaque EUROPÉENNES. 287 père de famille pourra mettre , les jours de fête , sa poule au pot. Si ce vœu qui , depuisdcux siècles, a retenti dans tous les cœurs français , n'a pu se réaliser, nous avons heureusement aujourd'hui tous les mo- tifs d'espérer son accomplissement, dans la sa- gesse et la honte d'un monarque , qui porte, ainsi que nos princes , tous les Français dans leurs cœurs. 11 s'agit de relever et de rajeunir cette antique France , mutilée dans ses clima- tures , ses attraits et ses productions. La nature affaissée attend le signal généreux, pour ouvrir de nouveau toutes les sources de son intarissable fécondité : ce signal , venant du trône de nos Rois, enfantera des merveilles auxquelles rien ne pourra se comparer. NOTICE SUR LE FAMEUX VIN DE TOKAI. Le village de Tokai est situé sur le haut d'une montagne , au confluent du Bodrog avec le Thi- hisque ou Theiss. Les hahitans sont des Hon- grois protestant et des Grecs originaires de la 2^8 ANNALES Turquie. Ce pays fut, il y a deux cents ans, un théâtre continuel de guerres. La forteresse , qui défendoit ce poste , fut détruite à un tel point qu'on n'en voit plus aucun vestige. Les vignobles sont tous à l'Ouest de Bodrog et s'éten- dent au Nord ; ils occupent un espace de dix milles carrés, interrompus par des plaines où l'on trouve les villages de Talia , Mada Tarczal , Szombor , Benye et Toleswa. Le vin de Talia et de Tarczal est meilleur que celui de Tokai , mais il se vend sous la même dénomination. Ce vignoble est sous le 48° de latitude septen- trionale. Le terroir est de la craie jaune entre- mêlée de gros cailloux de nature calcaire. Les vignes les plus estimées sont exposées au Midi sur les penchans les plus escarpés et les plus élevés des mamelons de la montagne. Lord Montague étoit si grand amateur de vin que , quelques années avant de mourir , il fit exprès le voyage de Londres à Tokai , pour y choisir lui- même la meilleure qualité de ses produits. Les vignobles de Tokai fournissent assez abon- damment de vin pour qu'on en trouve au des- sert sur les tables des grands seigneurs de Hon- grie , d'Autriche , de Pologne et de Russie. L'empereur d'Autriche, le prince de Trautzon et le collège des Jésuites de L»ngwar , possèdent EUROPÉENNES. 289 les meilleurs cantons. Les vins de Tokai sont blancs. La vendange se fait ie plus tard possibl elle commence ordinairement à la fin d'octobre; quelquefois elle n'a lieu qu'à la Saint-Martin. On laisse les raisins sur les plants jusqu'à ce que \':; brouillards les aient, pour ainsi dire, con- fits; on fait à Tokai quatre espèces de vin qu'on nomme essence, auspvuch , masslasch et vin commun. Le premier se fait en plaçant les rai- sins choisis dans une cuve trouée, et !es laissant jusqu'à ce que le suc en coule par la propre compression du fruit. Ensuite 011 verse sur ces mêmes grappes le suc exprime d'autres raisins, et on les foule avec les pieds ; puis on met ce vin dans de petits tonneaux qu'on laisse à l'air pen- dant un mois, après l'avoir fait fermenter pen- dant un ou deux jours, c'est de Yaiispruch. Le masslasch s'obtient, en ajoutant du mou ordi- naire aux deux précédera , et en le pressant avec les mains. Le vin commun se fait par la méthode ordinaire de la cuvaison et du pressoir. On voit par là que la manière de fabriquer ces vins con- tribue principalement à leur qualité. CestYaus- pruch que l'on i \ porte ordinairement sous le nom de vin de Tokai. Les bonnes qualités ont une couleur argentée , \w\ asp et huileux , beau- coup de spiritueux et un goût à la ibis, doux, 1Q0 ANNALES miellé et d'une faveur terreuse , légèrement astringente et aromatique. Ce vin se conserve fort long-temps; il n'est potable qu'après trois ans. Le prix ordinaire du vin de Tokai , pre- mière qualité , pris sur les lieux , est de 6 à 7 francs la bouteille. La cour de Russie entre- tient à Tokai un bonconnoisseur, pour lui ache- ter tous les ans quarante à cinquante barils de re vin. Nous ajouterons , que c'est au choix fait d'une des meilleures espèces de raisin de Y Italie mé- ridionale qu'on a transplantée à Tôt ai, que ce vin doit d'abord sa rare célébrité ; V aspect , la nature du sol , la culture, le mode de la récolte et celui de la confection ont également contribué à donner à ce vin , la saveur et la qualité qui le distinguent si avantageusement. Cet exemple prouve encore que toujours , lorsque l'homme veut s'entendre avec la nature, il en obtient des produits que la situation géo- graphique du sol ne sembloit pas devoir lui offrir; car il faut remarquer ici, que c'est au 48 e degré , où. un aspect particulier bien choisi, donne un vin qui rivalise en réputation en quel- que sorte, avec les riches coteaux de Malaga et d'Alicante , situés au ûj c degré. La France possède depuis le l\8* jusqu au EUROPÉENNES. 29] 4.2 e deçré de latitude , des milliers de sites et à' aspects semblables a celui de r fokai, et sous des climaturcs, comme on le voit, encore plus favorables ; espe'rons que , cl 'après ce qui s'cxé- cutera bientôt dans ce beau royaume, on appré- ciera mieux les faveurs dont la nature a voulu l'enrichir, et qu'avec une industrie mieux rai- sonnée que par le passé , elle finira par réunir, sur son inappréciable sol, tout ce que les cli- mats les plus fortunés de la terre, offrent de plus précieux; j - . -,-■■ _ -_■■■—--- CES " "" m " .--..— 1 ■ . , . , ■ 1 - ■ 1— — -- TROMBE D'EAU. Un voyageur , parti de New-Yorck , au mois de février dernier . pour Buenos- Ajres , donne la description suivante de ce phénomène : Le if) mars dernier, nous trouvant par le 4' degré de latitude Nord , et étant à dîner, nous fumes alarmés par le cri de Trombe d'eau! Nous étions en calme complet, et l'on n'euten- doit que le bruit terrible cle cette prodigieuse colonne d'eau , qui montoit Vers un gros nuage sombre qui se trouvent directement au-dessus de sa base Elle approeboit de nous avec une grande 29 2 ANNALES rapidité et nous menaçoit d'une destruction cer- taine , lorsque des coups de fusils , tirés en l'air, rompirent subitement la colonne au-dessous de son centre ; alors la partie inférieure retomba dans la cavité qu'elle avoit formée , en s 'éle- vant , tandis que l'autre moitié continuoit de monter vers les nuages. On suppose qu'elle étoit éloignée d'un quart de mille , et que son dia- mètre étoit de cinquante pieds. DESCRIPTION DE L'OURS POLAIRE : PAR M. SCORESBY. La taille ordinaire de cet animal est de quatre à cinq pieds de bailleur, sur sept à buit de longueur , et presque autant de circonférence ; mais on en trouve quelquefois de beaucoup plus grands. Barentz , en 1096 , en tua un dont la peau avoit douze pieds, et un autre treize. Sou poids est en général de six cents livres, ou d'un demi-tonneau; il est couvert de longs poils d'un blanc jaunâtre , et il est particulièrement velu vers le côté interne des jambes. Ses pattes EUROPÉENNES. 2g3 ont sept pouces au plus de largeur; ses ongles ont deux pouces de long; ses dénis canines, en ne comptant pas la portion comprise dans les mâchoires, ont environ dix-huit lignes de long. La force des mâchoires est telle, qu'il est recon- nu que cet ours peut couper en deux une lance de fer de six lignes de diamètre. C'est un animal formidable , et parmi les quadrupèdes , le souverain des contrées septen- trionales ; il est puissant et courageux , et plein de sagacité ; en apparence grossier , mais très- actif, ses sens sont extrêmement aigus, et spé- cialement sa vue et son odorat. Comme il tra- verse de grandes étendues de glace , il monte sur les emmenées et regarde tout autour pour choisir une proie, en élevant la tête et prenant le vent; il sent l'odeur d'une charognede baleine à une distance immense. Une pièce de krerig (lard ), jetée dans le feu , l'attire vers un bâ- timent d'un mille de distance. Le kreng de la baleine ? quoique détestable pour l'odorat de l'homme, est pour lui un véritable banquet. Les phoques lui servent de nourriture habituelle-, mais la grande vigilance de ceux-ci lait penser qu'il doit être souvent plusieurs semaines sans manger. Il est aussi !>icu sur la glace que sur la terre, on en a vu à deux renis milles du rivage : 2o4 ANNALES il peut nager avec la vitesse de trois milles à l'heure et faire ainsi plusieurs lieues sans in- convénient -, il plonge aussi à une grande pro- fondeur. Cet ours se trouve dans le Spilzberg, dans la Nouvelle-Zemble , au Groenland à la côte de ce dernier pays r on en a vu sur la glace en si grande quantité qu'ils ressembloient à un troupeau de moutons. On peut le prendre dans l'eau sans trop de difficultés; mais il est extrêmement hasardeux de l'attaquer sur la glace. Quand on le pour- suit, il se retourne toujours contre ses enne- mis. Lorsqu'on l'a atteint avec la lance , il l'ar- rache et la saisit avec sa gueule , et la brise en deux ou trois morceaux avec ses pattes. S'il a été atteint d'une balle , à moins que ce ne soit à la tête , au cœur ou à l'épaule , il est enragé plutôt qu'abattu , et cela augmente sa hardiesse contre ses ennemis. Lorsqu'il est parvenu à quelque distance , et qu'il est certain d'échap- per, on l'a vu se retirer dans quelque abri ; et , comme s'il connoissoit l'effet styptique du froid , applique avec ses pattes de la neige sur sa blessure. Malgré son courage , il fuit cependant de- vant l'homme , à moins qu'il ne soit poussé ù EUROPÉENNES. 29O bout par la faim. Sa démarche ordinaire est lenle et hardie ; mais quand il est pressé par le danger ou la faim , il prend le galop , et sur la glace il peut aisément devancer un homme quelconque. Il se nourrit du kreng ou des carcasses de haleines, dans l'état où elles ontété abandonnées par les pécheurs ; de phoques -, d'oiseaux , de renards et de cerfs, quand il peut les surpren- dre ; d'oeufs et en général de toute substance animale qui tombe en son pouvoir. La chair de l'ours blanc est fort brune , sa- voureuse et sentant celle du jambon ; un chi- rurgien y fut trompé , au point de croire que c'étoit du beef-steak. Le foie, comme l'a observé M. Scoresby , est nuisible et délétère , tandis que la chair et le foie des phoques dont il &c nourrit , sont substantiels et fort bons. Des matelots qui en avoient mangé par inadvertance , ontété presque toujours malades; quelques-uns en sont morts, et sur les autres les effets ont été de faire pe- ler la peau. Les ours polaires , quoiqu'il soit bien cous- tant qu'ils se mangent les uns les autres , sont extrêmement affectionnés pour leurs petits. La femelle qui en a ordinairement deux' , à chaque 296 AîsZSALES portée , les d fend avec un zèle et veille autour d'eux avec une telle activité' , que souvent elle succombe à son attachement maternel. Parmi plusieurs laits de sagacité de la femelle d'ours, M. ScoresLj en rapporte un qui lui a été ra- conté par un personnage digne de foi et bien informé , et qui Fa suivi dans plusieurs voyages comme < hirnrgien. Une ourse, avec deux petits sous sa protec- tion, étoit poursuivie sur un champ de glace par un parti de matelots armés. D'abord elle sem- bloit solliciter ses petits à hâter leur marche, en courant au-devant d'eux, en tournant au- tour, et en manifestant par un geste et par une voix particulière son anxiété pour leurs progrès: mais voyant que ses poursuivant gagnoient sur eux, elle les traîna ouïes poussa l'un et l'autre alternativement en arrière , jusqu'à ce qu'elle les cûtfait échapper. Enles jetant devant elle, on dit quecespeti ts animaux plaçoient eux-mêmes leurs pattes de travers pour recevoir l'impulsion; et, lorsqu'ils étoient jetés quelques toises en avant, ils se mettoient à courir jusqu'à ce qu'elle les eût atteints : alors ils se disposoient eux-mêmes de la même manière pour une seconde ma- nœuvre semblable. Dans la relation du voyage que le capitaine EUROPÉENNES. 2Q 1 ] 8coresby vient de faire au Groenland occiden- tal , il raconte le trait suivant d'un matelot, qui , après avoir bu copieusement , s'échappa du vaisseau pour aller attaquer un ours polaire. « Le vaisseau étoit amarre' à un champ de glace, sur lequel nous vîmes d'assez loin un ours énorme qui rodoit, cherchant une proie. Un matelot baleinier, de Hull, s'étant donné, Un ma te- lot essaie de une sorte de courage artificiel par la consomma- combattre un ours tion de forte dosederhum , que, depuisquelque blanc, temps, il tenoit en réserve, entreprit de pour- suivre et d'attaquer ce redoutable animal. Quoi qu'on pût faire pour l'en dissuader, il partit armé d'une simple lance à baleine , pour tenter son périlleux exploit. Une marche fatigante d'un mille et plus sur une neige qui cédoit sous ses pas, et parmi -d'après monticules ( hum- rnocks ) de glace , le conduisit à peu de toises de l'ennemi, qui le surprit fort en le regardant d'un air intrépide , et paroissant l'inviter au combat. Le courage du matelot étoit déjà ré- duit de beaucoup, tant par l'évaporation du spiritueux qui l'avoit exalté, que par l'air à la fois calme et menaçant de son adversaire ; il prit néanmoins une attitude dans laquelle sa lance pou voit lui servir à l'attaque comme à la dé- fense ? et s'arrêta. L'ours, de son côté, se te- 2. 20 2q8 annales noit tranquille, mais en imposent tellement à notre aventurier, que celui-ci voulut en vain rappeler tout son courage pour .l'attaquer. Il jetoit des cris , avançoit sa lance , et faisoit feinte de s'en servir contre l'animal , qui , méprisant ou ne comprenant point ses menaces , restoit obstinément à la même place. Cette immobilité effraya davantage le matelot ; bientôt il trembla de tous ses membres , sans exception de la main qui tenoit la lance ; en même temps , son re- gard jusque-là ferme et assuré devint trouble, errant et incertain. La crainte du ridicule dont le couvriraient ses camarades l'empêchoit tou- tefois de songer à la retraite. Moins réfléchi ou moins inquiet des conséquences, l'ours s'avança tout à coup et d'un air audacieux , qui éteignit dans le matelot la dernière lueur de courage , et surmonta même la crainte du ridicule. Il tourne les talons et prend la fuite ; mais alors com- mence pour lui le danger : l'ours le poursuit, et, plus habile à marcher dans la neige, a bientôt gagné du terrain sur le fugitif. Celui-ci , que sa lance embarrasse, la jette et continue à détaler : heureusement cette arme excite F at- tention de l'ours, qui s'arrête, la mord et remue avec sa patte , puis reprend la chasse. Il fut bientôt de rechef sur les talons du matelot, qui, EUROPÉENNES. 299 ayant remarque, quoique tremblant et haler tant, le bon etFet de la lance , laissa tomber une mitaine. Ce stratagème réussît. Tandis que Tours e'toit arrêté pour examiner ce nouvel objet , le fugitif gagna sur lui une distance con- sidérable, qui pourtant ne l'eût pas sauvé, s'il n'avoit amusé son ennemi d'une seconde mi- taine et finalement d'un chapeau , que les griffes et dents du féroce animal eurent bientôt mis en pièces. Cependant les rus?s du matelot, comme ses forces physiques et morales, étoient tout-à-fait épuisées , et il eût péri victime de son extravagance, si ses camarades, voyant l'affaire prendre un aspect sérieux , n' étoient sortis en foule pour le sauver. Ils lui ouvrirent un pas- sage, puis se montrèrent prêts à tenir tète à Tours , qui , en général expérimenté , compta de Tœil , sans se troubler , ses ennemis , et , les trouvant trop nombreux pour qu'il pût espérer de les vaincre, fit une honorable retraite. La frayeur du matelot étoit telle, que, se voyant au milieu de ses prolecteurs et hors des atteintes de son ennemi, il n'en continua pas moins de fuir jusqu'à ce qu'il eût atteint l'abri du vais- seau. » 20. OOO ANNALES m DESCRIPTION DE JÉRUSALEM ET DE SES ENVIRONS. ( Extrait du Voyage de feu Levi Parsons , missionnaire américain) (1). La ville de Jérusalem renferme onze mos- quées , cinq synagogues et vingt monastères de différentes relierions chréliennes. L'entrée de l'église du Saint-Sépulcre est gardée à l'exté- rieur par les Turcs et à l'intérieur parles Grecs. Aucun pèlerin sujet du Grand-Seigneur ne peut entrer dans l'église sans payer un para, qui est une bagatelle à la vérité, mais qui, multi- plié des centaines de fois, pendant trois mois que chaque pèlerin y entre, produit une somme considérable. En entrant dans l'église, le pre- mier objet qui attira les regards de M. Parsons fut la pierre d'onction qui se trouve à l'endroit où le corps de notre Sauveur a été oint pour (i) On remarquera que cette Description précieuse, sous plusieurs rapports , est faite par un voyageur non catholique. EUROPÉENNES. OOl être enterré. Cette pierre a onze pieds de long sur deux pieds deux pouces de large. Plusieurs grandes chandelles sont dressées à chaque bout , et au-dessus sont suspendues plusieurs lampes d'argent. Les pèlerins font une génuflexion, et, après avoir fait le signe de la croix, baisent la pierre sacrée. Le Saint-Sépulcre , a la dis- tance de soixante-trois pieds de cette pierre d'onction , se trouve sous le centre d'une grande coupole. Le monument érigé sur la tombe con- tient deux salles : dans la première , on voit la pierre où , dit-on , l'Ange a apparu à la Vierge; dans l'autre , est le tombeau sacre. L'extérieur du monument a vingt-neuf pieds de long sur dix-huit et demi de large. A soixante-trois pieds du Saint-Sépulcre est située la chapelle de l'ap- parition. Le mont Calvaire est à seize pieds au- dessus du niveau de la tombe. M. Parsons visita l'église du Saint-Sépulcre pendant la semaine de Pâques , et fut témoin , la veille de Pâques, du soi-disant miracle du feu sacré. L'église étoit remplie de Turcs , de Juifs , de chrétiens et de gens de toutes les na- tions : ils étoient rassemblés pour voir la des- cente miraculeuse du Saint-Esprit, sous la forme d'une flamme. Plus de cinquante mille per- sonnes étoient réunies. Vers midi , un corps de 302 ANNALES chrétiens arabes , natifs de la Palestine , fut ad- mis pour pratiquer leurs cérémonies pendant la Semaine-Sainte. Ils commencèrent en courant autour du Saint-Sépulcre, comme des insensés, claquant des mains, jetant leurs bonnets en l'air , se donnant des soufflets les uns aux autres , se juchant moitié nus sur les épaules de leurs camarades , et poussant des cris de toutes leurs forces Vers une heure, les Turcs entrèrent dans la petite salle du tombeau sacré; ils éteignirent leurs lampes , fermèrent la porte , et mirent une garde à l'entrée. Peu de temps après, le pa- triarche grec entra dans le tombeau sacré, suivi des patriarches arménien etsyrien ; le patriarche grec entra seul dans la salle. Tous les yeux étoient fixés sur le miracle , au moment de son approche. Tout à coup sortit du tombeau une torche allumée , dont la flamme s'étendit bien- tôt sur toute l'assemblée. Le zèle des pèlerins pour prendre part à ce feu étoit extrême : les uns allumoient leurs chandelles ou des étoupes pour conserver son influence; les autres tenoient leur visage sur la flamme , en disant : « Il ne brûle pasî » d'autres disoient : « Maintenant, Sei- gneur, je crois! pardonne mon incrédulité!» Après cela , les pèlerins se retirèrent satisfaits de tout ce qu'ils avoient vu et entendu. Le EUROPÉENNES. 3o,3 nombre des pèlerins qui étoient présens à ces fêles peut être estimé à douze cents Grecs , qua- torze cents Arméniens, soixante-dix Copines, vin9 et les liabitans de Florence éteignent leur soif avec son jus rafraîchissant. C'est une chose vrai- ment amusante de voir la manière comique , la verve même avec laquelle les marchands débitent cet énorme fruit. On en vend, on en mange tant que la journée dure; mais c'est le soir , après les travaux et la chaleur du jour, quelecommerce s'établit dans toute son activité. De grandes tables , posées sur des tréteaux, sont dressées sur les places ; de grands falots en globe de papier rouge, dont le reflet donne à tous les cocomeri la plus belle couleur possible , ornent les deux extrémités de la boutique, jonchée de feuilles de vigne, et de morceaux de glace. Deux ou trois paysans , vêtus seulement d'un petit gilet sans manche et d'un calçon , armés d'un énorme coutelas , portent dans leurs bras un de ces monstrueux légumes dont l'écorce , d'un vert foncé, est toute brillante de l'eau glacée qui la couvre. Semblables à des opérateurs , ils ne laissent pas les chalans un seul instant sans paroles et sans cris : Ah! ahî dit l'un, avec une de ces voix puissantes du Midi, oh! ho! hohomero ! hohomero ! fuor di basa ! e buono ! è di hiaeccio ! hohomero ! et cette apostrophe bruyante , accompagnée de grands coups de couteaux sur les planches de la table, re- 3lO ANNALES tentit long-temps autour des grands murs de la Cathédrale. La foule se presse pourvoir ouvrir le fruit dont tout le monde attend un morceau. Criant plus fort , si cela est possible, au moment où le cou- teau va séparer le cocomero , le marchand lève son coutelas , et du même coup divise deux parts hémisphériques qu'il fait tourner sur sa bouti- que aux yeux des assistans. Alors les vociféra- tions des distributeurs deviennent toujours plus fortes et plus inintelligibles, et les deux premiers morceaux du fruit divisés et subdivisés , en rai- son de la soif et des moyens de ceux qui en demandent , disparoissent en trois secondes. Mais point de relâche ; tandis que les gamains de Florence, les ouvriers., les marchands pai- sibles, de jolies petites demoiselles et des étran- gers ont la moitié de la figure enfoncée dans l'enchancrure humide d'une tranche de coco- mero , le marchand rusé va chercher un autre fruit plus gros . et dont il vante la qualité su- périeure ; et, frappant à coups redoublés sur la table tremblante : hohomero î hohomero ! e di hiaccio ! oh ! oh ! répète-t-il en faisant mon- ter trois octaves à sa phrase , oh ! oh !... Enfin mon ami, cette scène qui est toujours la même, ce tapage , ce plaisir innocent ; durent jusqu à EUROPÉENNES. 3ll minuit dans les rues de Florence , et je n'ima- gine pas ce qui peut se manger de fruits de cette espèce dans une journée; mais le nombre doit en être considérable. Il y a des boutiques fermées , où les gens de la bonne compagnie peuvent aller goûter du cocomero. Mais là , ce fruit ne m'a pas semblé bon ; je lui ai trouve un goût de citrouille. Le cocomero est un fruit populaire ; le plaisir qu'on a à le manger l'est aussi : il faut être las , mourir de cbaleur et de soif, et rencontrer tout à coup une boutique sur une place publique pour que ce rafraîchis- sement ait du prix. A Florence , où l'on n'est pas glorieux , on a en général le bon esprit de laisser et de jouir des choses à leur place, ce qui est toujours pour le mieux. J'admire comme on se peint dans tout, et vous allez bien reconnoître en moi le badaud, le vrai flâneur parisien, quand je vous avouerai qu'en rentrant chez moi pour vous donner une idée des galeries de Florence dont je n'ai point encore écrit un mot , j'ai eu le malheur de rencontrer une boutique de cocomero auprès de la cathédrale. Rentré la plume à la main, trois fois j'ai voulu entrer gravement en ma- tière sur les statues et les tableaux, et trois fois ce mot burlesque de cocomero a excité le rire, 3 l 2 ANNALES sans que je pusse le faire cesser autrement qu'en vous racontant ce que je viens de voir ; c'est si bon de rire , surtout sans savoir pour- quoi , que vous me pardonnerez cette excur- sion presque involontaire où m'ont entraîne' le commerce et la consommation du hoho- mero di hiaccio. Les usages et les goûts des peuples varient sui- Note du . . rédacteur, vant les pays et les climats ; tandis que la saveur rafraîchissante et sucrée du cocomero, réjouit et délecte les Florentins , le peuple hollandais attend la saison des cornichons avec autant d'impatience que l'arrivée des premiers harengs. A cette époque, les places publiques sont pen- dant toute la nuit couvertes de monde pour se fêter et manger des cornichons. Là , les dé- licieux sorbets de Florence sont remplacés par une bière forte , que le Hollandais boit dans sa bruyante gaieté comme le nectar de son pays. Il y aussi des peuples qui se privent de beau- coup de choses bonnes , par des répugnances qui tiennent plutôt à des préjugés qu'à un dégoût naturel et fondé. L'écrevisse , par exemple , qui forme un des mets les plus délicats des bonnes tables , est considérée en Bohème comme un EUROPÉENNES. 3l3 animal immonde : c'est au point qu'on en fe- roit difficilement manger au peuple. Il résulte de là , que les eaux vives de ce pays restent farcies de cet excellent poisson. Le même préjugé règne en Russie au sujet des grenouilles , qui ailleurs sont considérées comme un mets sain et délicat. Voici ce que m'a raconté à ce sujet un ancien vice-consul français à Moscou. Habitué dès son jeune âge à manger des grenouilles, qu'il aimoit beau- coup, et voyant que les eaux de ce pays en étoient remplies, il étoit toujours étonné de n'en pas voir servir aux repas où il étoit invité ; irrité de cette privation, et voulant faire cesser un pré jugé qui ne lui paroissoit pas raisonnable , il fit pê- cher des grenouilles , qu'on lui apporta grosses comme des poulets (car elles a voient eu le temps de grandir). Ayant donné ordre de les accom- moder à la française, il invita plusieurs Russes de ses amis à dîner ; le plat de grenouilles ar- rangé en fricassée , obtint surtout les honneurs du festin ; mais lorsque après le repas on en faisoit encore l'éloge , mon consul se mit à sou- rire , et à demander à ses convives ce qu'ils pcnsoient avoir mangé sous la forme de fricas- sée? Etourdis de cette question , ils répondirent avec une sorte d'inquiétude, qu'ils croyoient a. 21 3l4 ANNALES avoir mange de jeunes poulets. — Non, Mes- sieurs \ ce sont des grenouilles que vous avez mangé* Cette déclaration fit d'abord une im- pression pénible ; mais comme on avoit trouvé le mets fort bon , on finit pas demander au consul son cuisinier \ pour aller accommoder dans dif- férentes riches maisons de Moscou , des gre- nouilles de la même façon , et celte répugnance commença par s'amortir. Pavilly ( Seine-Inférieure), le 21 février 1824. Au Directeur , Je lis toujours avec plaisir les Annales Euro- péennes. J'y trouve le fruit de l'expérience avec la sagesse de l'expression , et les vues utiles qu'elles renferment, nourrissent mon goût d'ob- servation. H y a quelques années que, dans le canton où j'ai pris naissance , on a mis à décou- vert plusieurs coteaux couronnés d'un bois épais; on s'est bientôt aperçu que les vents , dont ils 1 ompoient l'effort , n'ayant plus de rempart de ce côté , glacent les productions de nos jardins à une profondeur de plusieurs pouces , qui n'est plus en rapport avec la tempérât nie observée tous les hivers. Les prairies voisines même s'en ressentent . et l'on voit maintenant les bords EUROPÉENNES. 3l5 gelés d'une rivière assez rapide , qu'on n'avoit point encore remarquée dans cet état. Tous les habitans de ma commune s'aper- çoivent aussi que les deux rivières d'Aisne et de Sajjlnbec sont presque totalement privées des belles et nombreuses truites qui en faisoient l'ornement. Ces poissons, dont quelques-uns atteignoient le poids de six livres , remontaient le courant jusqu'aux grands moulins, par bandes de quinze à vingt. Aujourd'hui il est presque rare d'en voir deux ensemble , et leur grosseur ordinaire ne dépasse guère celle d'un fort gou- jon. Que sont donc devenues ces délicieuses truites si renommées , qui passoient à Versailles sur la table du Roi Louis XV ? Hélas , Mon- sieur, vous l'avez dit : le même bras qui porta la cognée dévastatrice dans nos forets, tendit, jour et nuit , le filet et l'hameçon dans nos eaux poissonneuses. Vous avez indiqué le remède à ces maux ; il me suffit de vous annoncer qu'il y a beaucoup d'esprits faits pour le comprendre, et quelques- uns dignes de l'appliquer. Puisse le grand in- térêt Social exaucer votre vœu , celui d'un véritable philantrope ! \ gréez , je vous prie, etc. LAUDAN, Propriétaire. 21? 3l6 ANNALES LA STATUE DE LILLEBONNE. Lillebonne , Juliobona , ville de Jules César, est une petite cité de Normandie, au pays de Caux , à dix lieues Ouest de Rouen, et sept et demie Est du Havre, située dans un vallon, à une demi-lieue de la Seine ; sa population ne s'élève guère qu'à dix-huit cent cinquante ha- bitans. On y a pratiqué depuis peu une grande route qui joint la ville de Rouen au Havre. L'antiquité de Lillebonne, présentant des restesde monumens et d'amphithéâtres romains, a provoqué des fouilles , il y a trois ans. L'an- née dernière , le propriétaire du château vou- lut emplover à ce travail un assez grand nombre d'ouvriers , dont quelques-uns remplissoient leur tâche la nuit , à cause de la chaleur. Trois hommes , en bêchant , éprouvèrent de la résis- tance. Ils examinent : une tête dorée parfaite- ment conservée s'offre à leurs regards; ils la croient entièrement d'or ; ils se hâtent de décou- vrir le reste du corps , et voient une statue de bronze d'au moins six pieds de longueur, cou- chée avec précaution sur un lit de briques. La EUROPÉENNES. 5lJ recouvrant de terre aussitôt , ils forment le pro- jet de l'enlever la nuit pour la de'poser en se- cret dans le champ de l'un d'eux, et faire ima- giner ainsi qu'elle est sa propriété. Leur des- sein étoit de partager entre eux le bénéfice qui en résulteroit , soit par la vente, ou l'exposition aux regards publics , moyennant une rétribu- tion. Le secret, mal gardé, arriva bientôt aux oreilles du véritable propriétaire qui la fit, par menaces, revenir chez lui; mais la jambe droite avoit disparu ; on soupçonne qu'elle est encore en la possession des ouvriers. Cette statue, du style grec, paroît être un Bacchus. L'exécution en est parfaite, les che- veux sont longs ; le bras gauche existe , mais il est détaché ; la position de la main étendue , donne lieu de penser qu'elle supportoit quelque chose , peut-être un globe ou une grappe de rai- sin. La partie qui distingue le sexe est mutilée. Seroient-ce les premiers chrétiens qui , par pu- deur , ont fait disparoitre un objet offensant leurs regards ? peut-être aussi que ce sont eux , qui , voulant conserver un morceau d'art si pré- cieux , l'ont caché avec soin , au centre d'un lieu maçonné, pour le soustraire aux ravages des Normands , dans leurs fréquentes incursions. 3l8 ANNALES Un riche antiquaire anglais, qui a voyagé en Grèce , dans les principales villes de l'Europe et dans d'autres parties du monde ', après avoir considéré sous toutes les faces la statue de Lil- lebonne, a déclaré n'en avoir jamais rencontré d'aussi grande , ni même de semblable; et, se- lon ses lumières , ce morceau est unique. Le propriétaire en connoît aujourd'hui l'im- portance ; car [ l'ayant d'abord exposé gratis aux yeux du public , il permet aux habitans des lieux circonvoisins de l'examiner, à raison de 2 francs par personne , et de 5 francs pour cha- que Anglais. Si quelque amateur désire l'acqué- rir, il le peut avec i5o,ooo francs. C'est sans doute porter assez haut la valeur d'un Bacchus en pièces, malgré le poids de la matière, et tout son mérite d'exécution. Au reste, un objet uni- que et d'un fini rare ne trouve son prix que dans les limites de la fortune d'un curieux opulent. Il seroit néanmoins à souhaiter que le Gouver- nement français en fît l'acquisition, pour ac- croître encore les richesses de notre Musée. (1) (i) Cette statue se voit maintenant à Paris. Tout ce qui est relatif à Lillebonne a été communiqué par un ama- teur. EUROPÉENNES. 3lQ C'est visa vis Lillebonnc, que se fait sentir avec le plus de violence la barre de Quillebeuf, ainsi nommée , en ce qu'elle barre le cours de de la Seine. Ce flot prodigieux a principalement lieu dans les pleines lunes et les hautes marées. Dès que la Manche verse ses eaux dans le canal de la Seine , elles co\ilent avec impétuosité et refoulent celles du fleuve jusqu'à Elbeuf , c'est- à-dire que leur action continue dans un espace d'environ quatre-vingts lieues, par les nom- breuses sinuosités qu'elles parcourent. Aussitôt que la masse des eaux de la mer ar- rive au bassin de Lillebonne et de Quillebeuf, elle rencontre de longs bancs de sable, qu'elle couvre, en roulant avec un bruit effrovable. Arrêtant dans sa course les eaux douces qui des- cendent au Havre , son choc la fait écumer , s'é- lever en forme de colonne horizontale, à la hauteur de quinze ou vingt pieds dans une lar- geur de deux lieues , fondre avec furie sur les deux rives , envahir des terres dont la résistance produit des sifflemens aigus , et des gerbes li- quides retombent en grosse pluie. Malheur au navire qui , daus ce moment ter- rible, seroit sur le passage du torrent I sa ruine deviendroit aussi prompte que l'éclair. Cet ac- cident arrive quelquefois lorsqu'un imprudent 320 ANNALES capitaine, se reposant sur l'heure de la marée, croit la devancer par ses manœuvres. Averti par le bruit , il s'épuise en efforts pour se soustraire au péril : vain espoir î le précipice est là qui l'engloutit. La barre de Quillebeuf offre trois grands mouvemens successifs et graduels; c'est le troi- sième qui est vraiment effroyable : on croiroit que la Manche s'incline pour fuir par celte issue. Après l'effet de la barre, on trouve avec une extrême surprise que les eaux du rivage qui devroient être salées, sont douces. Témoin de ce phénomène, j'ai vu partager mon éton- nement par ceux qui m'accompagnoient, sans y croire. Cela vient de ce que l'eau de la mer, déplaçant celle du fleuve, en fait refluer une partie sur les rives , bien avant que le Jusant reprenne son cours. Je trouve naturellement ici l'occasion de rapporter l'ingénieuse allégorie qu'a su faire, à ce sujet, l'un de nos meilleurs écrivains delà fin du dernier siècle (î). « La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès , avoit suivi dans les Gaules la déesse des blés , lorsqu'elle cher- (i) Bernardin de Saint-Pierre, X Arçadie , liv. I : les Gaules. EUROPÉEN INES. 32 1 choit sa fille Proserpine par toute la terre. ( y h;and Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus, à la fille de Bacchus, de faire croître des blés par- tout où elle porteroit ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ses Etats, et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Héva, qui devoit veiller près d'elle, de peur qu'elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer , comme sa fille Proserpine l'avoit été par celui des enfers. Un jour que la Seine s'amusoit à courir sur ces sables en cherchant des coquilles , et qu'elle fuyoit, en jetant de grands cris de- vant les flots de la mer qui quelquefois lui mouilloient la plante des pieds , et quelquefois l'atteignoient jusqu'aux genoux, Héva, sa com- pagne , aperçut sous les ondes les chevaux blancs , le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce dieu venoit desOrcades, après un grand tremblement de terre , et il parcou- roil les rivages de l'Océan, examinant avec son trident si leurs fondemens n'avoient point été ébranlés. À sa vue, Héva jeta un grand cri , et avertit la Seine, qui s'enfuit aussitôt vers les prairies; mais le dieu des mers avoit aperçu 32 2 ANALES ]a nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il éloit près de l'atteindre , lorsqu'elle invoqua Bacchus son père, et Cérès sa maîtresse. L'un et l'autre l'exaucèrent : dans le temps que Neptune ten- doit les hras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vête- mens verts, que les vents poussoient devant elle, devinrent des flots couleur d'émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu'elle a aimés étant nymphe. Ce qu'il y a de plus re- marquable, c'est que Neptune, malgré sa mé- tamorphose , n'a cessé d'en être amoureux , comme on dit que le fleuve Alphée l'est encore enSicile de la fontaine Aréthuse; mais si le dieu des mers a conservé son amour pour la Seine , la Seine garde encore son aversion pour lui; deux fois par jour il la poursuit avec de grands mu- gissemens, et chaque fois la Seine s'enfuit .dans les prairies en remontant vers sa source , contre le cours naturel des fleuves. En tout temps , elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Nep- tune. » He'va mourut du regret de la perte de sa maîtresse; mais les Néréides, pour la récom- EUROPÉENNES. . 323 penser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires , qu'on aperçoit de fort loin. Par un art céleste, elles v enfermèrent même un écho , afin qu'Héva , après sa mort , prévînt par l'ouïe et par la vue, les marins des dangers de la terre , comme pendant sa vie elle avoit averti la nymphe de Cérès des dangers de la mer. \ous voyez d'ici son tombeau; c'est cette montagne escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires; elle porte toujours le nom d'Héva (1). Vous voyez à cet amas de cailloux dont sa base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger les fondemens , et vous pouvez entendre d'ici les mugissemens de la montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Pour Amphitrite, touchée du malheur de la Seine et de l'infidélité de Nep- tune, elle pria les Néréides de creuser celle petite barre que vous voyez sur votre gauche, à l'embouchure du fleuve, et elle voulut qu'elle fût en tout temps un havre assuré contre les fureurs de son époux. Entrez-y donc main tenant, si vous m'en croyez, pendant qu'il fait jour. Je (i) C'est la montagne de la Héva, à l'embouchure de la Seine. 024 ANNALES puis donc vous certifier que j'ai vu souvent le dieu des mers poursuivre la Seine bien avant dans les campagnes , et renverser tout ce qui se rencontroit sur son passage. Gardez-vous donc de vous trouver sur le chemin d'un dieu que l'amour met en fureur...» « Déjà la constellation de l'ourse étoit au mi- lieu de son cours , lorsque nous entendîmes au loin un bruit sourd, mugissant, semblable à celui d'une cataracte. J'aperçus à la blancheur de son écume , une montagne d'eau (1) qui venoit à nous du côte de la mer, en se roulant sur elle-même. Elle occupoit toute la largeur du fleuve , et , surmontant les rivages à droite et à gauche, elle se brisoit avec un fracas horrible parmi les troncs des arbres de la forêt , etc. » Il est difficile de caractériser dans une pein- ture allégorique la barre de la Seine avec plus de justesse. (i) Les tiois barres se suivent dans un intervalle de cent toises chaque. Elles courent plus vite qu'un cheval au galop. EUROPÉENNES. 32 5 LES CHAMOIS. Le voyage dans le haut pays du canton de Berne , par M TVyss , récemment publié en allemand, contient un aperçu très-intéressant sur les dangers et les plaisirs qui accompagnent la chasse aux chamois, ainsi que sur la manière de vivre de ces animaux. Nous en extrairons quelques remarques. Il est prouvé, par le témoignage unanime des chasseurs et par les observations person- nelles de M. Wyss, que chaque troupe de cha- mois est conduite et gouvernée par une femelle : c'est très-probablement la mère. Elle se tient toujours dans l'endroit le plus élevé du pâtu- rage pour veiller à la sûreté du troupeau ; elle monte sur les rochers , s'avance sur les bords, et promène de toutes parts ses regards perçans ; des qu'elle aperçoit quelque chose de suspect, elle en donne un premier avis par un léger siffle- ment, qui part du nez; le danger lui paroît-il approcher, elle donne, par un second siffle- ment très-fort et très-aigu , l'ordre du départ : aussitôt le troupeau entier se met en marche; 026 AftKALES elle le précède et le dirige vers un lieu plus sûr. Jamais un chamois mâle n'a été vu exer- çant ces fonctions de surveillance. 3 Lorsque la chèvre conductrice ou furh- geiss a été atteinte du plomb mortel, le reste du troupeau semble perdre toute intelligence ; il court comme égaré, en cherchant les traces de sa bonne et infortunée mère; souvent il se laisse égorger autour de son corps ensanglanté. Les boucs, dès l'âge de cinq à sept ans , se sé- parent de leur troupeau, et mènent une véri- table vie d'ermite. Au mois de décembre, ils reparoissent dominés par l'instinct sexuel; ils gardent alors les femelles, en observant d'un œil de jaloux les chasseurs. C'est une croyance générale en Suisse, que plus l'époque de l'ac- couplement est retardée, et plus l'hiver aura de durée. M. Wyss a lui-même vérifié la jus- tesse de cette opinion. On surprend quelquefois les chamois près des rochers où il suinte du sel gemme liquéfié, en- droits qu'on appelle, en dialecte suisse, sulz- leckinen. Lechamoisa, comme les chèvres et les vaches , un besoin naturel de lécher ces rochers. Les chamois se nourrissent d'un lichen sem- blable au lichen islandicus , et que . dans l'idiome du pays, on nomme ragj ils mangent EUROPÉENNES. O27 aussi lesécorces tendres de quelques arbres et les boutons des pins; le gazon même ne leur manque pas aussi souvent qu'on pourroit le croire : la violence des xents met souvent à nu , au milieu des Hautes-Alpes, des endroits où les herbes se sont conservées sous la neige. Cependant il est certain qu'ils éprouvent quelquefois des fami- nes ; on a trouvé dans leur estomac des feuil- lettes d'ardoise, qu'ils semblent avoir avalées pour apaiser la faim. Pendant l'hiver, ces ani- maux sont gras ; au contraire , au printemps , en mangeant de l'herbe nouvelle \ ils maigrissent, ils souffrent des diarrhées très-fortes, et sont couverts de poux. Il ne paroi t pas vrai que les chamois s'accro- chent aux pointes des rochers , pour monter en ligne droite sur des montagnes taillées à pic. Le fait se réduit à ceci : une très-foible inclinaison , par exemple de trente degrés , suffit pour que le chamois y monte, parce que, ne s'arrétant qu'un instant à chaque repos, ils n'ont besoin que d'un très-mince taillis pour appuyer leurs pieds et pour prendre l'élan nécessaire : c'est ainsi que de saut en saut ils arrivent au sommet de ro- chers que l'oiseau seul paroissoit pouvoir fran- chir. M. Wvss a mesuré le saut d'un chamois; il étoit de vingt-cinq pieds , mais de haut en bas , 028 A!S>ALES circonstance qui réduit presque à zéro le mérite de cette observation. Quelques chasseurs , placés clans des posi- tions très-dangereuses , ont employé la res- source de se faire des entailles dans la plante des pieds, dans l'espoir de se soutenir sur les ro- chers au moyen du sang glutineux, qui , coulant de la plaie, devoit les aider à se retenir à l'en- droit où les auroit portés un saut désespéré. M. Wyss , avec raison, doute de l'efficacité de ce moyen ; il ne l'a jamais vu employer. Le phi- losophe psychologiste dira peut-être que la même force du désespoir qui persuade au chas- seur de porter son couteau sur un de ses membres l'aide aussi à faire avec succès le saut périlleux et à se maintenir en équilibre- à la place où ce saut le porte. La vie d'un chasseur de chamois, qui en fait profession, dit M. Wyss , est dangereuse et misérable ; mais un simple amateur peut éviter les périls et jouir des plaisirs singulièrement at- tachans. H y a dans ces courses au milieu des montagnes, dans cette activité vigilante, dans cette variété des stratagèmes à employer, un charme qui entraîne les hommes forts de corps et d'âme. Plusieurs personnes estimables s'y livrent avec passion. Mais une longue habitude EUROPÉENNES. 5*2 g de la chasse aux chamois produit un air sérieux, taciturne et mélancolique ; l'aspect continuel des rochers déserts et silencieux donne au carac- tère quelque chose d'extraordinaire , de roman- tique et en même temps d'intéressant. REMARQUES Sur la Constitution physique des habitans du département de £ Aisne (i). Le relevé qui a été fait d'après l'extrait des comptes numériques et sommaires , rendus sur les jeunes gens soumis au recrutement de l'ar- mée , en vertu de la loi du 18 mars 1818, a donné le résultat suivant , comme terme moyen des années 1816 , 1817, 1818, 1819 et 1820. Force de la classe, après la vérification des tableaux de recensement par les conseils de révision 4>95o. Contingent assigné au département. . 610. Nombre d'exemptions admises par le conseil de révision 1 > 2 74- (1) Extraites de la Statistique inédite de ce départe- ment , par M. Brayer. 2 22 35o ANNALES Causes d'infirmités ou de difformités. 627, parmi lesquelles le défaut de taille entre pour un quart. La taille moyenne des jeunes gens qui con- courent annuellement au recrutement ,. est , pour le département, de 1 mètre, 670 à 680 mil- limètres (5 pieds 2 pouces). Les tailles les plus élevées sont fournies par les pays de grande culture et les lieux avoisi- nant les bois , tandis que les plus petites se ren- contrent dans les pays vignobles. Les arrondissemens qui comptent le moins d'hommes réformés , pour défaut de taille , sont ceux de Saint-Quentin , Vervins et Soissons. Parmi les six cent vingt-sept hommes dé- clarés impropres au service , on en remarque près d'un quart réformé pour la cause indiquée plus haut, ce qui réduit à quatre cent quarante au plus le nombre des jeunes gens infirmes ou difformes. La foiblesse d'une constitution entre pour plus d'un cinquième dans ces sortes de réformes. Un relevé de cinq années étant insuffisant pour établir les espèces d'infirmités qui don- nent le plus lieu aux réformes , on n'a pas cru devoir offrir ces résultats. • ... D'après les recherches auxquelles on EUROPÉENNES. 33 1 s'est livré sur une question qui exigeroit un examen plus approfondi - on a remarqué , rela- tivement aux campagnes, que le plus grand nombre de vieillards se trouvoit parmi les pe- tits cultivateurs qui font valoir par eux-mêmes leur champ ou un petit champ, les valets de charrue, les bergers , les jardiniers, et que les professions où l'on compte le moins de vieillards, sont celles des vignerons, des batteurs en grange, des scieurs de long , des tisserands. Le canton du Nouvion en Thiérachc est celui qui , comparativement à sa population , compte le plus de vieillards dans le département. Cette longévité paroi t tenir autant à l'aspect et à la disposition du sol qu'au genre de vie des habi- tans de ce canton , occupé en grande partie par la foret du Nouvion et les bois en dépendant. Le reste du territoire est en pâturages; car il ne faut compter que très-peu de chose qui reste aujourd'hui de terres labourables. Les forets et bois , dont nous parlons , sont de la plus riche végétation ; ils ne sont point environnés de ma- rais et n'en renferment aucuns. On n'y trouve que des fontaines et de petits ruisseaux four- nissant une très-bonne eau. L'exploitation des' bois fournit aux habitans , des leur plus tendre jeunesse, une occupation lucrative et salutaire, 22.. 532 ANNALES Ceux qui se sont voués à ce genre de travail ne le quittent jamais et ne sont nullement tentés d'en changer. Leur vie est uniforme , leur nour- riture est saine : ils font rarement des excès ; ils restent constamment occupés dans leur pays, depuis le lundi jusqu'au samedi ; ils ne rentrent que ce jour-là au village, où ils passent le di- manche auprès de leur femme. Ces ouvriers sont très-rarement malades ; on remarque seu- lement qu'ils le deviennent , lorsque , par l'ap- pât d'un bénéfice plus grand , ils s'expatrient pendant environ un mois pour aller faire la moisson. Alors, il est rare qu'un travail auquel ils ne sont pas habitués et le changement de régime et de nourriture n'en rendent plusieurs victimes de ces fatigues extraordinaires. Quant aux autres habitans pauvres , sans travailler dans les bois , ils les fréquentent également , puisque les enfans et les vieillards qui ne veulent pas mendier, ont la ressource d'aller ramasser du ♦ bois pour leur chauffage. Quant aux femmes , elles ne sont pas exté- nuées de travail comme dans les vignobles; leur sort est plus doux que dans la partie méridio- nale du département : traire leurs vaches , s'oc- cuper de leur ménage et filer , voilà l'emploi de leur temps. EUROPÉENNES. 353 Les bûcherons de la foret de Villers-Cotte- rets sont loin de jouir du même degré d'aisance que ceux des bois de la Thiérache. Ils n'ont point de propriétés ni de bestiaux qui puissent, concourir à nourrir la famille, lîs sont réduits à un modique salaire. Leurs femmes filent le chanvre , le plus souvent l'étoupe du chanvre , et gagnent très-peu a cette occupation , ou elles se chargent d'allaiter un nourrisson du bureau de Paris, dont elles reçoivent ioài2fr.par mois. Les maris , mal vêtus , mal chauffés , mal nour- ris , traînent une vie misérable. Ce point de vue suffit pour expliquer la brièveté de l'existence chez ceux-ci } et la longévité en faveur des bûcherons de la Thiérache. La race des hommes est d'ailleurs plus ro- buste, et d'une stature plus élevée dans cette contrée , que dans la partie méridionale du dé- parlement. Du pain de seigle , des légumes, parfois du vin , peu de porc , voilà la nourriture habi- tuelle des vignerons employés pour le compte des propriétaires. Dès le mois de février, ils vont tailler la vigne; au mois de mars, hommes et femmes provignent , en cultivant , comme on sait , du bas en haut ( ouvrage très-fatigant dans les temps frais et pluvieux). 554 ANNALES Les enfans travaillent dès l'âge de huit ans. En général , les salaires des vignerons étant trop modiques pour suffire à leur subsistance, ils sont obligés d'aller faire la moisson dans les campagnes qui sont entre Villers-Gotterets et Nanteuil ( Oise ) ; hommes , femmes , fillfcs , chacun y va ; il ne reste que des vieillards ou des enfans. Ce mois fatigant achève de les éner- ver. De retour chez eux, la vendange les oc- cupe. La condition de la femme est encore plus pénible que celle du mari. Levée une heure avant, couchée une heure après, elle partage son temps entre le ménage et les travaux de la campagne. Les femmes filent le chanvre qu'elles ont eu tant de mal à faire rouir dans des eaux croupissantes , et plus souvent dans des eaux courantes extrêmement vives et dures , après avoir éprouvé de grandes fatigues à le broyer. Dans nos campagnes, il n'est pas rare de voir des femmes briser la glace pour retirer le chanvre des coutoirs. Pour cette filature , elles se rassemblent en hiver dans des caves malsai- nes, où elles respirent , depuis quatre heures du soir jusqu'à minuit, un air méphitique. Ce qui a été dit des vignerons s'applique plus par- ticulièrement à ceux qui , comme dans le Laon- EUROPÉENNES. 1.35 nois et le Soissonnois , travaillent pour le compte d'aulrui. La femme du vigneron à gages est bien le plus malheureux de tous les êtres : ou elle tra- vaille le front courbé vers une terre sablonneuse qui réfléchit sur sa figure les rayons d'un soleil brûlant, la dessèche et la sillonne de rides avant le temps, ou bien elle porte sur son dos, dans une hotte , le fumier destine à l'engrais de la vigne, et dont le vigneron propriétaire a soin de charger son âne. Elle paroît vieille à trente-cinq ans ; elle l'est réellement à quarante- cinq. 11 se passe peu d'années, sans que quel- ques-uns des ouvriers , chargés de l'abatage et du débit du bois dans la forêt de Villers-Colte- rets , périssent d'accident. Les charbonniers sont en général mal nour- ris, couchant, presque toute l'année, dans des huttes formées de bois et de terre. Ces huttes Muitd'une dimension trop petite pour le nombre «les individus qui les occupent. ..... Dans les pays où l'on rouit le chanvre, les femmes, indépendamment du rouissage, s'occupent exclusivement du soin de mâcher (broyer) le chanvre; opération très-fatigante 336 ANNALES et très-nuisible à la santé, en ce qu'il se détache des particules qui affectent la poitrine. Il n'y a que dans les pays à chanvre où les femmes soient plus exposées que les hommes , attendu que , pendant plusieurs mois de l'année, elles sont souvent dans l'eau à des époques cri- tiques pour leur santé. Dans les pays où l'on cultive le lin , l'emploi de la femme se borne à retirer de l'eau le lin et à l'étendre. Les autres travaux concernant la préparation du lin , en général très-pénibles , appartiennent à l'homme. Le valet de charrue trouve généra- lement , chez le fermier qui l'emploie , une nourriture saine et suffisante ; ses occupations sont distribuées, suivant les saisons, d'une ma- nière très-régulière , et sont suspendues par des intervalles de repos sagement calculés ; l'enfant ne travaille pas d'aussi bonne heure , dans les pays de grande culture, que dans les vignobles. Les batteurs en grange ne forment pas plus d'un dixième de la population employée dans les fermes. C'est moins le travail auquel ils se livrent, quelque pénible qu'il soit, que la pous- sière qui se détache du grain , qui abrège leur vie. La profession des scieurs de long est une des EUROPÉENNES. OdJ plus pénibles ; aussi voit-on peu de ces ouvriers arriver à soixante-dix ans. Ils sont continuelle- ment en transpiration, hiver comme été; ils se nourrissent assez mal. Les tisserands travaillent , à la lueur d'une lampe remplie de mauvaise huile , dans des caves humides. Cet inconvénient, déjà si grave, est encore au-dessous de celui de la mauvaise odeur que répand l'espèce de colle ou paré que le tisserand emploie pour la confection de sa toile. Mines d'or découvertes dant les Monts- Ourals. M. le sénateur Soïmonof et M. le docteur Fuchs , professeur à l'Université de Casan , ont fait un voyage dans les Monts-Ourals , par ordre du Gouvernement russe , pour examiner les mines d'or qui y ont été découvertes pendant les trois dernières années. Voici quelques-uns des résultats de leurs recherches. Les mines du versant oriental , ou du coté asiatique, sont incomparablement plus riches que celles du côté d'occident. Les premières s'é- tendent depuis Werkhoturie jusqu'à la source de la rivière d'Oural ; mais les endroits où l'or paroi t être le plus abondant , sont entre les mines 338 AINJSALES de îVijne Zayilskoi et de Kousiloumki , dans une étendue d'environ cinq cents verstes. Ces mines sont presque à la surface du sol , sous les ga- zons; et la glaise aurifère est de quelques ar- chines de profondeur. On obtient l'or par le lavage des terres, et ce travail est si facile, qu'on n'y emploie guère que de petits garçons. Le mé- tal se pre'sente en grains isolés , quelquefois en pépites ou masses du poids de six marcs ; mais , en général, on retire cinq solotnies de cent pouds de glaise. Un seul propriétaire , M. de Jakow- leff , dans les domaines de qui ont été décou- vertes jusqu'à présent les mines les plus riches , enverra , cette année ? à l'Hôtel des Monnoies de Saint-Pétersbourg, trente pouds d'or. Les autres mines de l'Oural en fourniront ensemble cent trente pouds; et cette exploitation ne fait que commencer! Le docteur Fuehs ,écrit que l'or paroît avoir été combiné primitivement avec le granstein de Werner , le talc schisteux , la ser- pentine et la mine de fer gris, etc. , et que ces matières, en se recomposant , l'ont laissé à un état libre. 11 ajoute dans sa lettre , adressée à son Excellence de Magnitzki, créateur de l'Univer- sité de Casan , que les richesses minéralogiques des montagnes qu'il a visitées , sont aussi variées qu'immenses. On y a trouvé le platine, le cori- LuiiopÉENisEs. 35g don ou spath adamantin, d'aulres métaux , cl des gemmes de l'Amérique et de l'Inde. M. Fuchs a fait dans ce dernier une décou- verte, celle d'une pierre api)roehaut du saphir, à laquelle il a donne le nom de Soimonite ? en l'honneur du savant minéralogiste , le sénateur Soïmonoff. On se doute bien que l'Université de Casan va enrichir ses collections d'objets aussi nouveaux que précieux ; ils y seront transportés par eau au printemps prochain; mais l'Univer- sité ne sera pas seule à profiter des richesses et des découvertes de M. Fuchs. Ce savant profes- seur compte publier bientôt son Voyage aux Monts-Ourals , qui contiendra non-seulement ses observations sur l'histoire naturelle en géné- ral, mais encore la statistique du pays qu'il a parcouru et étudié. Élévation du Mont-Rosa. Dans le vingt-cinquième volume des Mé- moires de V Académie des Sciences de Turin ? on trouve la relation détaillée de l'ascension faite au Mont-Rosa , en 1819, par MM. Zuins- tein et Vincent. On doit y remarquer les nu - sures trigonométriques dn premier de ces voya- geurs, qui paroissent mériter de la conliauce ; elles donnent au Mont-Rosa quinze mille six Mo ANNALES cents pieds d'élévation , tandis que le Mont- Blanc n'en a que quatorze mille sept cent quatre- vingt-treize. Ce dernier perd ainsi l'honneur d'être le plus haut point de l'Europe. Les voya- geurs mettront désormais leur gloire à monter au sommet du Mont-Rosa ; mais ils ne trouve- ront pas à ses pieds une seconde vallée de Çha- mouny. Tableau du Haut-Canada. Il existe une différence très-grande entre le Haut et Bas-Canada. Les habitans du premier sont rustres et grossiers , sortant , pour ainsi dire, des mains de la nature; ceux du second , sont polis , prévenans, pleins d'égards pour les voyageurs. Glengarry , ville du Haut-Canada, indique assez que la population est presque en- tièrement composée d'Ecossais. Cette ville n'est pas dans un état très-florissant. La plupart des maisons sont construites en solives , et ne ren- ferment qu'une chambre. La surface du sol , à la profondeur de plusieurs pieds , y est formée de substances végétales décomposées. En effet , à chaque automne , les feuilles qui tombent , pourrissent promptement et se réunissent à la terre , et une couche légère s'ajoute ainsi tous les ans à une autre. EUROPÉENNES. 5/|.l Le fleuve Saint-Laurent offre un coup-d'œil majestueux et enchanteur. L'odeur qui parfume ses deux bords , rend Ja fraîcheur du matin re'ellement délicieuse. Au lever du soleil , la plus petite agitation dans l'air secoue les gout- tes de rosées de dessus les branches d'arbres , et semble répandre des millions de perles dans le sein de son des. Le bruit des avirons fait quelque- fois tressaillir les cerfs qui paissent le long de la rive , et on les voit de temps en temps lancer leurs belles têtes à travers les feuillages , et s'en- fuir dans le fond de la forêt. En côtoyant le fleuve , on entre dans le lac des mille îles , bassin immense dont la surface est coupée d'un nombre prodigieux d'îles toutes différentes d'aspect , de grandeur et de figure. Il y en a de fertiles et de stériles , de boisées et de nues ; quelques-unes sont longues d'un quart de mille, d'autres seulement de quelques pieds. On n'a jamais calculé exactement le nombre de ces îles ; on suppose qu'il s'élève à plus de 1,700. En quittant les mille îles, on se dirige sur Kingston , qu'on aperçoit derrière une pointe de terre sur l'extrémité de laquelle il y a un fort qui commande la ville et l'entrée du port. Un vaisseau de 120 canons peut mouiller contre le 54-2 ÉtâftàÏMS quai. Kingston contient à peu près cinq mille habitans ; le, plan est joli et vaste ; les maisons , en grande partie , sont en pierre de taille , dont le pays possède des carrières immenses. York le cède encore à Kingston. Sa popula- tion ne s'élève qu'à trois mille individus. C'est le siège du gouvernement. Cette capitale du Ca- nada est située près du lac Ontario , qui y forme une baie où il y a un bon mouillage pour les petits navires. On y remarque quelques jolies maisons ; mais le terrain , autour du port et derrière la ville, est bas et marécageux. Le village deQueenston est dans une situation délicieuse ; au pied d'une colline bien boisée et baignée par le Niagara , dont les rives sont éle- vées et roides. Le sol autour de Queenston est généralement composé d'une argile rouge , dont la couleur forme un singulier contraste en été avec la verdure des arbres et des champs. Les en- virons sont extrêmement pittoresques. Rien n'est plus beau que la vue dont on jouit en remontant le fleuve. Du haut de la montagne de Queens- ton , on a une perspective magnifique. Les pré- cipices escarpés qui bordent une partie du Niagara, l'Ontario, qu'on aperçoit dans un loin- tain sans bornes \ les vergers verdoyans , les forêts épaisses , les champs cultivés , cet en- EUROPÉENNES. 345 semble forme un tableau admirable d'effet et de composition. A peu près à quatre milles de Queenston , on voit le tourbillon du Niagara. Ses rives sont , dans cet endroit , très-hautes et perpendicu- laires ; son courant a formé sur un des flancs une excavation semi-circulaire qui ressemble à une baie. Le fleuve, en arrivant à la pointe supérieure de cette baie , quitte le canal , coule avec la plus grande impétuosité contre le côté de la baie , et après avoir décrit ce circuit extraordinaire , reprend son cours et s'enfonce avec une rapidité tumultueuse entre deux rochers perpendicu- laires qui ne sont séparés que par un intervalle de quatre cents pieds. La surface du tourbillon est dans une agitation continuelle ; l'eau bouil- lonne , écume et tourne d'une manière qui prouve sa profondeur prodigieuse et la pression qu'elle éprouve ; les arbres qui arrivent dans la sphère du courant sont enlevés ou brisés avec un mouvement irrégulier qu'il est difficile de décrire. La masse d'eau qui compose la partie moyenne de la chute est si énorme , qu'elle descend près des deux tiers de la hauteur sans se briser , et la tranquillité solennelle avec laquelle elle tombe , forme un contraste magnifique avec *jii 344 ANNALES agitation au fond de l'abîme. Au contraire , l'eau de chaque côté de la chute est rompue du mo- ment où elle passe par dessus le bord du rocher ; elle se partage à mesure qu'elle descend , en pe- tits fragmens pyramidaux dont la pointe est tournée en bas. C'est au fond du ravin par où l'on descend pour arriver à la chute, que l'on jouit le mieux de la grandeur du spectacle ; on marche au milieu de rochers immenses : l'âme n'est plus ouverte qu'à la terreur causée par un bruit épouvan- table. Derrière la nappe d'eau est située une vaste caverne. Le voyageur audacieux qui veut la visiter , risque d'être suffoqué par les tour- billons de pluie épaisse qui tombent autour de lui. D'un côté , le roc Noir s'élève en formant une arcade gigantesque , et de l'autre , le tor- rent mugissant présente une nappe impénétra- ble d'écume. Les rochers sont si glissans qu'on peut à peine s'y tenir ; à chaque moment, l'hor- rible fracas qu'occasione le choc des ondes , vous fait croire que les précipices vont s'écrou- ler sur votre tête. Mais à quelque distance, la scène change tout- à-fait. L'âme se remet des commotions violentes qu'elle a éprouvées , et les yeux, long- temps ef- frayés . se reposent avec plus de plaisir sur des EUROPÉENNES. 3/+5 tableaux agréables et rians. Un peu au-dessus du rapide , le Niagara coule si doucement dans un lit large de deux milles , qu'il ressemble à un petit lac La rive américaine , couverte de bois, n'offre aucune habitation humaiiiej on n'entend que le fracas de la chute et les cris des canards sauvages. Ainsi , dans l'espace d'un mille , la nature présente deux scènes en- tièrement opposées , l'une terrible et bruyante , l'autre douce et paisible. Il y a dans cet endroit une source minérale très-abondante en gaz hydrogène; il est si pur qu'il s'enflamme et brûle pendant quelque temps , si l'on approche une chandelle de la surface de l'eau. On croit généralement , dans le Haut-Canada, que les serpens sont doués du pouvoir de char- mer. Un voyageur , digne de foi , rapporte le fait suivant : il aperçut, à la surface d'une mare d'eau , une grenouille qui flottoit dans un état d'immobilité apparente ; il lui donna un petit coup de baguette sur le dos, elle ne remua pas, elle éprouvoit un bâillement convulsif et un tremblement datas ses jambes de derrière. Bien- tôt il découvrit un serpent noir , roulé sur lui- même, près du bord de la mare, et tenant la grenouille assujettie par le pouvoir magique 2. 23 5^6 ANNALES de ses yeux. S'il tournoit la tète d'un coté ou d'un autre , sa victime le suivoit comme maîtri- sée par une attraction magnétique. Le serpent se tenoit vis-à-vis d'elle, la gueule demi-béante, et ne détournoit pas un seul moment les yeux de dessus sa proie , autrement le charme eût été rompu. Le voyageur qui observoit cette scène singulière, jeta un gros morceau de bois dans la mare entre les deux animaux ; le serpent se retira en arrière , et la grenouille } plongeant dans l'eau , s'enfonça dans la vase. Le Canada cependant n'est pas infesté de ser- pens dangereux ; il faut en excepter le serpent à sonnettes; mais on ne le trouve ordinairement que dans les lieux incultes et déserts ; il est rare dans la partie du pays qui est habitée. On rencontre partout le serpent à ceinturon et le serpent noir ; ils ne paroissent nullement mal- faisans. EUUOPÉKNNES. Zl^J LETTRE Écrite de Grenade par un Officier français , et dans laquelle nous avons cru reconnoître le pinceau de Vun des Collaborateurs des Vojages pittoresques . Grenade, 17 juillet i8a3. Sur cette terre de délices , sous ce ciel où les anciens avoient placé l'Elysée, je me repose un peu , mon cher ami , de mes longues fatigues ; je tâche de calmer mes chagrins , qui sont tous dans notre séparation. J'ai vu de belles antiquités mauresques. Que n'avons-nous pu pénétrer ensemble dans les lieux que je viens de visiter, dans ces forêts de palmiers , sous ces bois d'orangers , de myrthes et d'aloès! Y revenir n'est pas facile. Ils sont bonnes gens en Andalousie; mais, même en temps de paix , il faut une compagnie de dra- gons pour faire trois lieues. On attend des cara- vanes, l'on marche comme en Turquie, et cela même a des charmes. Imaginez-vous , mon ami , que tout ici a conservé la couleur de l'Orient. Les maisons sont encore de forme mauresque : plusieurs cours , un jardin orné de fontaines de 23. 34-8 ANNALES marbre blanc , mille fleurs délicieuses par leur éclat et par le parfum qu'elles répandent , voilà ce que l'on trouve dans chaque habitation , où l'on entend le murmure de l'eau niévé (glacée), qui s'élance en jet ou tombe en cascade. Trois fois par jour, des domestiques brûlent des aromates , notamment une plante qui croît dans la Sierra de Cordova et de Grenade, et qu'ils nomment alacema : c'est l'odeur la plus douce que je connoisse. La première cour de chaque demeure est or- dinairement plantée d'orangers , grands comme nos tilleuls de France : là on reçoit les per- sonnes qui n'ont pas habituellement accès dans la maison ; la seconde cour est pour la famille et pour les amis. Cet endroit, le plus délicieux de l'habitation, renferme toujours une fontaine de marbre souvent précieux et un jet d'eau. Tout cela est entouré d'adtlfa, de louis a > de limon , et je doute que , dans le monde entier, l'on trouve quelque chose de plus enchanteur. Autrefois cette seconde cour étoit le sanctuaire de l'Arabe. Ces petites croisées treillagées que je vois là devant moi, car j'habite une salle delà seconde cour , éclairoient jadis un harem. Cette fontaine que j'entends porte encore une légende tirée de l'Alcoran. EUROPÉENNES. 3/| 9 Il faut vous dire, mon cher ami , que nous sommes adorés des habitans de l'Andalousie; les constitutionnels eux-mêmes nous rendent un culte : il est vrai qu'ils ont grand besoin de notre appui. Dans le logement que j'occupe, mon titre d'officier français m'a rendu le pro- tecteur de la maison : aussi vous n'imaginez pas les soins délicats dont je suis l'objet. Toute la journée , on brûle des parfums dans ma chambre, et chaque soir on a soin d'attacher un bouquet au chevet de mon lit , pour écarter les mauvais songes. Mon excellent ami, si vous n'étiez pas a Paris, j'attendrois ici le sommeil éternel. Que Dieu bientôt nous réunisse ! T....R. Mécanique. — Transport de maison. Dans le but d'agrandir et de régulariser une des rues de Nevv-lork, il falloit qu'une des maisons de cette rue fût ou démolie ou portée de vin»t-et-un pieds et demi en arrière. Cette mai- son a trois étages, vingt-cinq pieds de face et quarante-cinq de profondeur; elle est couverte en ardoises et d'une valeur assez considérable. 55o AISNALES Le projet de la transporter a été conçu par M. Sime'on Brown, qui a déjà réussi précédem- ment à charrier une vingtaine de bâtimens , construits en partie en briques, plusieurs fois sans déranger aucunement les habitans des maisons, ni même exiger qu'on en ôtât les meubles. Celle dont il est question, construite entièrement en briques, et dont le poids étoit d'environ trois cent cinquante tonnes ( sept mille quintaux ) , a été transportée dans toute son intégrité, les cheminées , fenêtres et portes demeurant en place , sans le moindre dommage. On commença par l'établir sur les cadres des- tinés au transport; et, le 3 juin, elle fut mise en mouvement , au moyen de trois vis paral- lèles établies perpendiculairement au front de la maison , et dont chacune étoit mise en ac- tion par deux ou trois hommes. Ce que l'on avoit considéré comme la partie la plus difficile de l'opération avoit été la nécessité d'élever tout l'édifice d'environ deux pieds au-dessus du ni- veau de ses fondations. On en vint à bout au moyen de deux vis seulement , placées en des- sous , et qui soulevèrent doucement la maison tout entière jusqu'au degré requis. Dans le cou- rant de la journée, on lui fit parcourir seize pieds, sans qu'il s'y fit de lézardes ni aucun EUROPÉENNES. 35 1 dérangement quelconque; on a dû terminer l'opération le 4 jnin au matin. On la considéra comme tellement sûre et à l'abri de tout danger, que , pendant le transport , le propriétaire avoit cbez lui cent cinquante personnes, auxquelles il fit servir une fort belle collation. La dépense occasionée par cette entreprise s'est élevée à en- viron un cinquième de la valeur totale de l'édifice. Il faut conclure de ce récit que la construc- tion des maisons de New-Yorck est analogue à celle des maisons de Russie, où ces manières de transport sont employées depuis long- temps (1). Manière de conclure un marché avec les Kirghis. La principale riebesse des Kirgbis consiste en bétail : ils en vendent beaucoup aux Russes. (i) En Alsace, où Ton construit les corps des maisons rurales en charpente , reposant sur des sablières , je me suis vu également obligé de faire reculer et alligner une de ces maisons trop rapprochée et posée obliquement à la ligne de la grande route du Rhin , près du bour£ de Dru- renheim. Cette opération s'est faite , à l'aide de vis et de r ouleaux. [Note du Rédacteur.} 41 f 5o£ ANNALES Aussitôt qu'un Kirghis arrive au marché russe, les acheteurs et leurs interprètes se jettent sur "lui. On l'enlève de dessus son cheval, en le saisissant par les mains et les pieds, et chacun tâche de le faire entrer dans sa boutique. Cet empressement ravit le Kirghis; mais il dissi- mule son contentement , et se laisse entraîner machinalement dans la boutique de celui qui tire le plus fort. Alors le Russe étale ses mar- chandises pour les échanger contre le bétail de son chaland ; celui-ci affecte de les regarder avec la plus froide indifférence, et ne dit mot. On apporte de l'eau-de-vie , on boit , on s'em- brasse; cependant rien ne se termine. Enfin le marchand saisit le moment favorable , s'empare du fouet du Kirghis, et lui applique une dou- zaine de coups bien vigoureux sur le dos : c'est alors que le front du nomade se déride , il sourit gracieusement , et conclut le marché , qui na- turellement est toujours à son désavantage. Nouvelle manufacture établie à la Chine. A l'exception de l'indigo , les Chinois n'ont eu jusqu'à présent aucune substance pour faire de la couleur bleue. Celle qu'ils mettoient sur leur porcelaine provenoit du bleu de Prusse que les EUROPÉENNES. 555 Européens leur fournissoient. En 1819, ils se sont affranchis de ce tribut à l'industrie étran- gère. Une lettre arrivée de Canton apprend qu'on a établi , dans les environs de la ville, une ma- nufacture de bleu de Prusse, et qu'en consé- quence , celui qui vient d'Europe ne se vend plus. On doit seulement être surpris de ce que les Cbinois n'avoient pas trouvé plus tôt la ma- nière de le fabriquer , car on sait que le procédé n'est pas difficile. — Canal entre la Cochinchine et Siam. On a creusé à la Cochinchine un canal qui établit une communication entre Toung-Po et le royaume de Siam , pour assurer une naviga- tion sûre et commode dans toutes les saisons. On dit qu'il avoit lieu autrefois, mais par une ri- vière dont le cours étoit tortueux; de sorte que le canal s'emplissoit de sable et de vase, et que 1 un ne pouvoit y passer qu'au printemps. Afin de remédier à cet inconvénient, le canal actuel est profond et droit , et l'on a aussi changé le lit de la rivière dans l'endroit où il s'y joint. Il pa- roît que l'exécution de ce projet a coûté la vie à beaucoup de monde; il a aussi causé la disgrâce d'un grand personnage qui avoit la surinten- 354 ANNALES dance des travaux. Lorsque le canal touchoit aux maisons , aux jardins ou aux plantations des riches, on le faisoit dévier à droite ou à gauche pour épargner les propriétés; mais, quand il traversoit la cabane ou le champ du pauvre , on abattoit, on coupoit sans pitié. Un rapport sur ces pratiques frauduleuses a été envoyé au roi. En conséquence, le ministre coupable, qui est, dit-on , beau-père du monarque , a été mis en prison . Mœurs cruelles du Colbar ou Calebar, Le Gouvernement britannique entretient des bâtimens de guerre le long de la côte d'Afrique, pour empêcher la traite des nègres par les na- vires européens. Pendant qu'un de ces vaisseaux étoit à l'ancre dans la rivière du Colbar , au fond du golfe de Guinée, les Anglais voyoienttous les jours des exemples du peu de cas que les habi- tans de ce pays faisoient de la vie de leurs sem- blables. Le capitaine et les officiers se permirent de faire des observations sur Fhomble coutume de sacrifier des hommes dans les cérémonies religieuses, notamment aux funérailles, car ils avoient souvent été témoins de ces pratiques sanguinaires. Les nègres traitèrent de ridicules EUROPÉEN NES. 365 les remontrances des blancs, disant que, s'ils n'envoyoient pas à leurs parens défunts des es- claves pour les servir dans l'autre monde, leur esprit vieiidroit les tourmenter. Ils ajoutèrent qu'on les regardèrent comme n'ayant aucune affection pour leurs parens et comme des lâches , s'ils omettoient une partie si essentielle des ob- sèques. Du reste, les officiers anglais étoient traités avec le plus grand respect par les habi- ta ns. * Abstraction faite de la vente des esclaves aux Européens et des sacrifices humains , les indi- gènes duCalebar sont bien plus civilisés que les autres nègres de la côte. Tout homme de quelque importance sait et lit couramment l'an- glais ; car , quoique leur pays soit plus fréquenté par les Espagnols, les Portugais et les Français, que par leshabitansde la Grande-Bretagne, on les admet moins dans les familles. Toutes les maisons sont meublées à l'européenne , parce que le grand commerce en esclaves et en huile met ces nègres en état d'acheter tout ce don! ils ont fantaisie. Les maisons sont bâties à la mauresque avec de grandes cours environnées de bâtimens; le harem est aussi imité de celui de ces peuples; tous les appartemens sont ariis- tement peinis en arabesques par les femmes. 556 Annales Les Anglais voyoient souvent un certain duc Ephraïm , qui leur témoignoit beaucoup de bienveillance; il les inviloit à dîner; l'on servoit des vins et des liqueurs de France et d'autres choses du goût des Européens. Cet illustre convive, dans ces occasions, est vêtu à l'anglaise; il a un habit rouge et des bas de soie. Les indigènes du Galebar sont très-fins et très-adroits ; ils aiment beaucoup les marchan- dises de traite qu'ils appellent de l'argent. Il» sont très-importuns , si on ne leur fait fréquem- ment des présens. Les hommes de la classe in- férieure sont de grande valeur. PREMIÈRE LETTRE Écrite au Ministère de la Marine , concernant le Voyage autour du monde 9 de la Corvette française la Coquille , commandée par M, Duparrej , lieutenant de vaisseau. Le i eI septembre 1822 , on appareilla sur le soir de la rade de Santa-Crux. Le lendemain, nous vîmes Gomère : nous étions pour lors à trente-six milles du fameux pic de Teyde, mon- EUROPÉENNES. 357 tagne toute pyrogénique , l'un des vingt-quatre points cite's comme les plus élevés de la croûte minérale du globe. Son sommet nous apparut de cette distance dans toute sa majesté. Dans la journée du 3, nous reconnûmes l'île de Fer; le 5, nous coupâmes le tropique du Cancer; le 8, sur le soir, on vit Santo-Antonio, la plus occidentale des îles du cap Vert. Dans la nuit, nous eûmes le spectacle d'une phosphorescence au summum j le io, on fit baigner Fécruipage; le 1 1 , le calme et les grains vinrent nous assail- lir. Nous nous trouvâmes très-bien d'avoir la cuisine dans l'entrepont ; le feu , comme l'in- dique la médecine nautique, est le plus avanta- geux des moyens purificateurs de l'air dans les navires. Le 21 , par 4° 3o' de latitude Nord, et 23° longitude Ouest , nous sondâmes sur le point marqué sur les cartes P^igies Françaises j cent quarante brasses ne donnèrent pas de fond ; on dut en conclure que ces vigies n'existoient pas. Le 23 , phosphorescence brillante et singulière, occasionée par un banc de pyrosoma; le 24, cérémonie du baptême de la ligne; le 27, on harponna un dauphin orgue; M. Garnot en fit Fanatomie , une description complète et un dessin. Le 28 , nous prîmes un beau squale glau- que ; le 3o, M. Duperrey lit plonger à cinq 358 ANNALES cents brasses une bouteille soigneusement bou- chée; elle revint brisée en fragmens extrême- ment tenus et comme broyés. Le 6 octobre, nous fîmes la géographie des rochers de Martin- Vazj le soir, nous relevâmes la Trinité, île inhabitée , où les Portugais eurent autrefois une colonie que la difficulté d'y naviguer ou d'y at- térir, a fait abandonner, et près de laquelle nous vîmes beaucoup de baleines, ou au moins de grands cachalots. Placés sur la mer comme des colonnes dont la nature a voulu baliser la route du naviga- teur, les îlots de Martin- Vaz bravent les tem- pêtes et appuient leur base dans les profondeurs de l'Océan. Ils doivent du moins reposer sur des hauts-fonds , conjointement avec la Trinité, dont ils semblent être un prolongement qui a surgi. La Trinité et ces rochers sont situés au moins à trois cents lieues de toute terre : ils doi- vent donc leur naissance , à d'autres causes qu'au morcellement d'une portion du sol américain ; et quoiqu'on n'ait pu aborder à la Trinité, comme jel'espérois, si le temps me l'eût per- mis, je ne balance pas a croire que ces masses isolées et solitaires doivent leur existence à l'action des volcans. Des faits nombreux que nous avons recueillis soigneusement, donnent EUROPÉENNES. JO9 à celle assertion l'apparence complète de la vérité. Le 9 , nous coupâmes le tropique du Capri- corne ; le 16, nous mouillâmes a Sainte-Cathe- rine du Brésil , pays très-pittoresque et riche pour l'histoire naturelle. Dans le hut que s'étoit proposé le comman- dant de la Coquille y en relâchant à Sainie-Ca- therine, il s'empressa d'établir un ohservatoire sur l'île d'Anhatomirin, dont le gouvernement lui permit de disposer pendant tout le temps ; on y régla les montres et l'on fit sur ce point un grand nombre d'observations. Les moyens employés pour garantir la santé des équipages , ont eu un plein succès. On est arrivé à Sainte-Catherine, et l'on a l'espoir d'en repartir sans qu'il se soit manifesté la moindre indisposition à bord. La gaité et une sorte d'enthousiasme contribuent sineulière- ment à maintenir tout le monde dans cet état. M. Duperrey se félicite beaucoup du zèle que toutes les personnes de l 'état-major ont déployé dans les différentes recherches, soit à la mer , soit dans cette dernière relâche. « Dans la longue traversée que nous venons de termi- ner, écrit-il au ministre, les officiers ont telle- ment multiplié les observations astronomiques., 36o ANNALES qu'il m'a été possible de dresser le tableau de la vitesse et de la direction que les courans affec- tent dans toutes les parties de l'océan atlantique que nous avons parcourues. J'ai joint à ce ta- bleau la longitude et la latitude observées tous les jours à midi , ainsi que la température de l'air, comparée à celle de l'eau au même instant. Nous tenons à bord un journal météorologique, dans lequel nous portons les indications du ba- romètre, du thermomètre et de l'hygromètre, de quatre heures en quatre heures. Les natu- ralistes trouvent également à la mer les moyens d'enrichir nos collections. L'infatigable M. Les- son (1) dessine et décrit avec la plus scrupu- leuse attention, tous les mollusques qui ne peu- vent échapper à ses filets. Je l'ai vivement pressé de rédiger sur cette partie le Mémoire que j'ai l'honneur de vous soumettre. Depuis que nous sommes à terre, M. Durville a fait plusieurs excursions sur la côte ; il a exploré les monta- gnes, les vallées et les plages maritimes : déjà il a observé plus de trois cent cinquante espèces de plantes différentes , et il pense qu'un grand (i) Il nous est agréable de dire que M. Lesson , qui a déjà fourni plusieurs bons articles à ces Annales , est un de nos plus actifs correspondans. EUROPÉENNES. 56l nombre seront nouvelles pour la science. La saison étant encore très-peu avancée, les récoltes en entomologie sont moins riches, mais elles présenteront encore quelque intérêt. MM. Gar- not, Lesson, Lejeune, et les officiers auxquels le service laisse un moment de loisir, ne ces- sent de parcourir les forêts qui avoisinent le mouillage : il résulte 3e leurs courses réitérées que déjà nous sommes en droit de fixer l'atten- tion sur la collection de dessins, de plantes, d'oiseaux, d'insectes et de minéraux que nous possédons. » Un nouveau rapport adressé par M. Duperrey, au ministre de la Marine , et daté de la Con- ception , le 2z+ janvier i823 , porte ce qui suit : « Arrivé le 20 novembre 1822 aux îles Ma- louines, j'installai le 25 mou observatoire prés de l'ancien établissement de Saint-Louis , dans la baie Française ou de la Soledad ; j'en con- fiai la garde à M. Lesage , enseigne de vaisseau, et je m'empressai de profiter d'une apparence de beau temps pour commencer les observations de tout genre , notamment celle du pendule , que l'Institut royal desiroit avoir sous une la- titude australe. » Si le climat rigoureux des Malouines nous 2. 24 562 ANNALES a exposes à de grandes contrariéte's , nous de- vons au moins nous féliciter d'avoir trouvé sur ces îles d'abondantes ressources* Quelques per- sonnes deTéiat-major et le maître canonniersont parvenus à nous procurer des vivres frais pen- dant toute la relâche. Tous les jours ils appor- toient à bord en bœufs , porcs \ lapins , oies ou canards , de quoi nourrir un équipage dix fois plus nombreux que le nôtre. La pêche n'éloit pas moins abondante que la chasse ; toutes les fois que nous tendions nos tremailles dans la rivière de Bougainville , nous étions certains d'en retirer 100 à i5o livres de poissons , ce qui nous ofïroit aussi une nourriture excellente. » Cette relâche ne fut pas seulement agréable à l'équipage , elle procura aussi aux natura- listes les moyens d'augmenter leurs collections. Plus de 120 plantes en fleur ont été le résultat des courses de M. Durville, lieutenant de vais- seau , second de la Coquille ; curieux de con- noître les productions de l'intérieur de l'île et d'ajouter de nouvelles richesses à celles que lui offroit le rivage, il se transporta au sommet du mont Chateleux, point le plus élevé des Maloui- nes, situé à 19 milles du mouillage età35o toises au-dessus du niveau de la mer. La neige dont cette montagne étoit en partie couverte , n'a pu EUROPÉENNES. 363 soustraire aux recherches de M. Durvillc quel- ques plantes dont il a garni son herbier. H M.Garnot, chirurgien-major, pense avoir completté l'ornithologie de ces îles , à l'excep- tion du cygne à tête noire , dont parlent Bou- gainville et Pernetty. » La géologie a été étudiée avec soin par M. Lesson , second chirurgien , qui s'est en outre attaché particulièrement à la recherche des poissons méduses et mollusques de tous genres. Tous ces objets sont dessinés par lui et par M. Lejeune, dessinateur de l'expédition, avec une vérité parfaite. » La conchyliologie occupe aussi un rang distingué dans nos collections. Les seuls insectes qui n'ont pu échapper à M. Durville, appar- tiennent à la classe des lépidoptères. » Partis des Malouines le 18 décembre 1822, nous coupions le méridien du cap Horn, par 57 5o' de latitude, le i er janvier 182.^, et le 9 du même mois, nous étions, par la latitude du cap Pilazès , a cent lieues de distance , fai- sant route pour la conception; le 20, 11014s étions au mouillage de Talcagnana , au fond de la baie. » Nous sommes arrivés à la Conception sans avoir éprouvé la plus petite avarie et sans avoir 24. 56/f ANNALES un malade à Lord. J'attribue la bonne santé dont nous jouissons tous, à la qualité et à l'abon- dance de l'eau conservée dans les caisses en fer , au pain frais dont l'équipage n'a jamais cessé d'avoir un repas par jour depuis notre départ de France, et à la bonne qualité des vivres de tout genre, qui nous ont été fournis par les magasins de la marine à Toulon. v Ma relâche à la Conception a pour but de reprendre la marche des montres, et de remplacer le bois et les légumes consommés dans notre dernière traversée. De ce point je me dirigerai sur les îles de la Société, et de là sur les Mulgraves. » LETTRE De 31. VAbbé Michaud , missionnaire a la Louisiane , à M» B*** } à Chambéry, Saint-Lonis, le 1 6 ayril 1 82 3. ( Pvecue à Chambéry, le 26 juillet.) M. Je ne r saurais désirer une meilleure occasion pour me procurer la satisfaction de vous écrire, que celle que m'offre le départ de M. I3orgna,l'un des missionnaires de la Louisiane; j'ai appris avec beaucoup de plaisir qu'il passerait à Cham- EUROPÉENNES. 565 béry en se rendant à Rome , parce qu'il vous donnera dans la conversation bien des détails qu'on ne croit pas assez intéressans pour les exprimer dans une lettre. En vous écrivant, dans le mois de décembre dernier, je vous ai promis la relation du vovaiic de l'un de nos mission- naires qui est allé le premier chez les sauvages de la nation des Osages; il est juste que je tienne parole : je vais tacher de le faire aujourd'hui. En 1821 , plusieurs chefs de la nation osage se rendirent à Saint-Louis, par ordre du sur- intendant des sauvages. Le premier chef des Osages, appelé Sans-Nerf, étoit à leur tête; ils firent une visite à Mgr notre évéque, qu'ils appellent le chef de la Robe noire j ils en. avoient d'avance une haute idée, et ils ont en général un grand respect pour les prêtres catholiques , parce qu'ils savent par leur tradition que leurs grands-pères ont été autrefois visités par des robes noires (les jésuites). Avant de se présenter chez Mgr Dubourg , ils se mirent en grand cos- tume; leur corps, qui est de couleur rougeàtre, fut enduit de graisse, leur visage et leur bras rayés de différentes couleurs; le blanc-dc-plomb, le vermillon et le vert-de-gris formoient, dans leur tatouage, une grande Variété de sillons, lesquels aboulissoicnt tous au nez; leurs cheveux 566 ANNALES étoient ranges par touffes. Ils portoient des bra- celets et des pendans d'oreille \ ils s'étoient percé le nez et les lèvres pour y passer des anneaux ; leur chaussure étoit faite d'une pesu de che- vreuil et ornée de plumes de différentes cou- leurs ; ils y suspendent quelques ornemens garnis de petits tuyaux de fer blanc, auxquels ils attachent un grand prix, à cause du bruit que cela les met en mesure de faire , soit en marchant , soit en dansant. Leur tête est ornée d'une espèce de couronne, sur laquelle on re- marque des télés d'oiseaux, de petites cornes de cerf, des griffes d'ours et autres embellissemens de cette délicatesse. Une couverture de laine pendante sur leurs épaules, et un peu moins élégante que les schals dont on se sert dans la vieille Europe, leur couvre presque tout le reste du corps : ce surtout est encore orné de queues de différens animaux. C'est avec cettepa- rure qu'ils se présentèrent chez Mgr l'évèque de la Louisiane : il avoit dans sa chambre un très-beau crucifix d'ivoire et plusieurs tableaux. La vue du crucifix les frappa d'étonnement, il sle regardoientavec admiration et attendrissement; Monseigneur profita de la circonstance pour leur donner une première idée de l'Evangile : voilà, leur fit-il dire par l'interprète qui les EUROPÉENNES. 067 accompagnoit , voilà le fils du maître de la vie, (c'est le nom qu'ils donnent à Dieu) ; il est venu du ciel sur la terre ; il est mort pour nous sur la croix , soit pour les peaux rouges (les sau- vages), soit pour les peaux blanches; c'est pour nous rendre heureux dans l'autre vie (ils l'admettent) qu'il a volontairement beaucoup souffert et versé tout son sang ; c'est lui qui m'a envoyé ici pour vous faire connoître ses volontés. Il est impossible de vous dépeindre l'attention avec laquelle tous ces pauves sauvages écoutoient les paroles de Monseigneur, et l'émotion qu'ils éprouvoient lorsque l'interprète leur en expli- quoit le sens; ils levoient les mains au ciel, reconnnençoient à fixer le crucifix avec un pro- fond attendrissement : cette scène toucha tous les spectateurs. Avant de quitter Mgr l'évèque, Sans-Nerf le pria d'aller les visiter chez eux; il lui assura qu'il seroit bien reçu, qu'il lui feroit beaucoup de bien , et qu'il jetteroit de l'eau sur la tète d'un grand nombre, c'est-à-dire qu'il les baptiseroit. Il le leur promit, et fit présent à chacun d'eux d'un crucilix et d'une médaille qu'il suspendit à leur cou avec un ruban; il leur re- commanda de les consever avec soin ; ils le lui promirent et tinrent parole. Un fait que je vous citerai bientôt vous le prouvera. 368 ? ANNALES La même année , peu après la première vi- site des sauvages , Mgr Dubourg leur envoya M. l'abbé Lacroix, pour faire chez eux l'essai d'une mission. Le moment n'étoit pas favorable; ils étoient sur le point de partir pour la chasse, qui est toujours pour eux une grande expédition; il ne put visiter qu'un seul village ; il en fut très- bien reçu ; il y baptisa même un assez grand nombre d'enfans , et promit d'y retourner dans un temps plus opportun. Il s'y rendit de nou- veau en effet durant l'été passé ; il partit , le 22 juillet , de Florissant , situé à cinq lieues de Saint-Louis. Après avoir marché à cheval pen- dant douze jours, au travers dévastes prairies en- trecoupées de bois et de rivières , il arriva au village qu'il avoit déjà visité au printemps pré- cédent , accompagné de quelques marchands qui alloient traiter avec les sauvages : on fut au comble de la joie de revoir le missionnaire. Toute la cavalerie de la peuplade vint à leur ren- contre, et les conduisit comme en triomphe chez grand chef. Plusieurs familles leur avoient pré- paré des festins : pour prouver qu'il ne mépri- soient personne , ils furent obligés de courir jusqu'au soir de cabane en cabane. On leur servoit pour l'ordinaire quelques plats de bois remplis de maïs bouilli ou de la viande de cerf ; EUROPÉENNES. 36q d'ours ou de bœuf sauvage. Pour leur faire plaisir , il faut goûter de chaque mets , mais on se tire d'affaire comme on peut , car ils n'ont ni couteaux, ni cuilliers, ni fourchettes. Le grand chef et six des principaux ofhciers s'offrirent pour accompagner le missionnaire dans la visite de tous les villages de la peuplade: il fut reçu partout avec empressement : un vil- lage , entr'autrcs , se distingua d'une manière particulière en venant à sa rencontre à plus de quatre ou cinq milles; ils étoient plus de deux cents cavaliers, tous pares de leurs plusbeauxor- nemens. Leurs chevaux sontadmirahlement bien dressc's. L'occupation ordinaire des hommes est lâchasse et la guerre contre d'autres nations in- diennes : les femmes y sont très-laborieuses ; ce sont elles qui bâtissent les cabanes et qui charient le bois de chauffage; la quantité' qu'elles en' portent a la fois sur leurs épaules est éton- nante. Cette nation est au moins vêtue d'une manière décente. La polygamie est usitée parmi eux ; il est dans leurs coutumes que , lorsqu'un sauvage obtient une fille en mariage, toutes ses sœurs sont par-là même censées lui appartenir et de- venir en même temps ses femmes ; ils tiennent à honneur d'en avoir un grand nombre : c'est 57O ANNALES ce qui met un obstacle à leur civilisation , et cet obstacle n'est pas le seul. Ils ont un ex- trême de'goût pour la culture des terres et pour toute espèce de travail assujettissant ; ils n'ont d'inclination que pour la guerre et pour la chasse : ils se montrent néanmoins très -dis- posés en faveur de la religion catholique. Le missionnaire célébra un jour le saint sacrifice ? auquel assistèrent tous les chefs de la nation et autant d'autres sauvages que l'appartement pût en contenir : il fut touché de leur recueille- ment et de l'exactitude avec laquelle ils se le- voient et se mettoient à genoux , comme ils le voyoient faire , et des sentimens religieux qu'ils mani festoient en levant les veux au ciel avec émotion. Après la messe , il baptisa plusieurs enfans , et distribua à tous les chefs quelques croix avec un ruban qu'il leur passa autour du cou. Il y a quelques années que des ministres pro- ies tans furent envoyés chez les Osages , par le gouvernement américain , pour élever les enfans indiens et leur faire embrasser leur religion. Ils avoient formé quelques petits établissemens , mais ils n'y ont eu que peu de succès ; et , de- puis près d'un an , les sauvages ont retiré tous leurs enfans , en disant qu'ils reconnoissoient EUROPÉENNES. 3j J qu'ils n'étoientpas des robes noires, comme ils l'avoicnt cru d'abord. Les terres , sur celte partie des bords du IM b- souri, sont très-fertiles ; on y voit des prairies unies qui ont jusqu'à six ou septlicues d'étendue. En été , les chaleurs y sont excessives ; ce fut dans celte saison et au milieu des courses pénibles qu'il faisoil chaque jour , que le zélé missionnaire fut attaqué d'une fièvre brûlante ; elle interrompit ses travaux apostoliques , et l'o- bligea à quitter l'intéressante nation des Osages plustôt qu'il ne l'auroit voulu. Il fut forcé, pour son retour, de faire douze jours de marche à cheval en passant la nuit dans les bois , sans ren- contrer , pendant tout ce trajet , une seule mi- sérable cabane qui pût l'abriter un instant. Voici de quelle manière on fait son petit campe- ment en pareille occasion : on choisit dans la foret l'endroit jugé le plus convenable ; on dé- charge les chevaux et on les met en pleine li- berté , afin qu'ils puissent aller à la pâture. ; on arrange une petite cabane avec des branches d'arbres pour s'abriter ; on fait sa provision de bois, et l'on allume un grand feu, soit pour faire griller un morceau de chevreuil eniilé dons un bâ- ton planté devant lefeu, qu'on a soin détourner de temps en temps, soit pour écarter les ours 572 ANNALES et les autres Létes féroces qui n'y sont pas rares; après cela , on s'enveloppe dans une peau de buffle, ou bien dans une couverture que l'on met, durant le jour , sous la selle de son cbeval : la fatigue fait trouver ce repas et ce lit très- bons. Tel est le régime de tous ceux qui voyagent dans ces contrées encore non habi- tées. Quoique l'ambassade de Sans-Nerf ne soit pas relative au principal objet de ma lettre ,. je crois devoir, avant de la finir, vous en citer encore quelques circonstances, que vous ne lirez pas sans intérêt. Les sauvages du Missouri le regar- dent comme leur plus grand orateur; et, quoi- qu'il n'ait pas fait sa rhétorique en Europe, on ne laisse pas de trouver dans ses discours beau- coup d'esprit naturel a\>ec un grand fonds de franchise et d'indépendance. La députation des sauvages assistant un jour à an conseil qui se-tenoit à Saint-Louis chez le surintendant des Indiens, Sans-Nerf, après avoir fumé le calumet de paix, prit la parole, et s'étendit fort au long sur la mauvaise foi avec laquelle il prélendoit que les Etats-Unis avoient rempli les conditions d'un traité préalablement signé entre eux. « Nous t'avons cédé, dit-il, à » toi et a ton grand-père ( "W ashington ) toutes EUROPÉENNES. O73 les terres que tu as voulues ; toi, tu nous avois promis Lien des choses; mars, regarde, tu as une double langue : avec une tu dis une chose , et avec l'autre une autre. Les us- tensiles que nous avons reçus de toi valent si peu, que nos enfans même ne les veulent pas pour s'amuser; les couvertures que tu nous as données sont si mauvaises , que le moindre vent en emporte les fils, et si claires, que nous voyons distinctement le soleil au travers : si nous les étendons par terre , la pointe des herbes passe et forme de petites prairies au- dessus d'elles. » Voilà mot à mot une partie de son discours , qui fut très-long. Quelques jours après , les chefs des sauvages allèrent à Washington , et furent introduits chez le président des Etats-Unis, qui les reçut avec bonté, et donna à chacun un superbe uniforme avec une médaille d'argent. Dans un grand dîner auquel se trouvoient les premiers personnages de la ville, le président porta la santé du géné- ral Washington i et les convives, chacun à leur tour, portèrent celle des hommes les plus dis- tingués de l'Amérique; Chacun pensoit que Sans-Nerl , quand son tour fut venu , porteroit la santé du président; on fut trompé : « Je bois, p dit-il, à la santé de nôtre bon père, le chel 3yi ANNALES » des robes noires , qui demeure au village des v Ghouteaux » ( Saint-Louis, fondé par les MM. Chouteaux, en 1763 ). Alors le président et toute l'assemblée se joignirent à lui. Les sau- vages montrèrent ensuite les crucifix et les mé- dailles que monseigneur leur avoit donnés. Ces objets religieux tiennent toujours le premier rang dans le long chapelet de médailles qu'ils portent ordinairement sur eux ; vient ensuite la médaille française, puis l'espagnole , puis l'an- glaise et enfin l'américaine. Ils appellent les Américains les Grands-Couteaux , à cause des poignards qu'ils ont coutume de porter. Voici encore une autre manière dont se ser- vent les Indiens pour exprimer la mesure de leur attachement pour les diverses nations aux- quelles ils ont été successivement soumis. Un Américain demandant un jour à un sauvage quel étoit Je peuple qu'il aimoit le plus : Tiens 7 lui répondit le sauvage, en lui portant la main vers l'épaule et en montrant toute la longueur du bras , voilà comme faune les Français; puis, baissant la main jusqu'au coude, il ajoute : Voilà pour les Espagnols ; il la baisse jusqu'au poignet, en disant : Voilà pour les Anglais) enfin , il montre l'extrémité de ses doigts et dit : Voilà pour les Américains. EUROPÉENNES. 375 Plusieurs protcstans de Saint-Louis, surpris de voir encore au cou des chefs des Osâmes les croix et les médailles que monseigneur leur avoil données, voulurent reconnoître jusqu'où alloit leur attachement pour ces pieux ohjets. Comme il n'y a rien au monde de plus agréahle a un sauvage qu'une helle selle, on les con- duisit dans un magasin , et on leur en offrit une à chacun pour la croix et la me'daille. Sans- Nerf répondit que , quand même on lui donne- roit tout le magasin , il se garderoit hien de faire un tel ma relié. Nous avons tout lieu d'espérer qu'en moins d'un an, les Jésuites viendront se fixer sur les hords du Haut-Missouri, au milieu des sau- vages; ils pourront alors continuer des travaux que leur société avoit autrefois si glorieusement commencés Cette espérance est fondée sur une lettre que monseigneur nous écrit de Washing- ton, par laquelle il annonce qu'il a heureuse- ment terminé les affaires pourlcsquelles il s'étoit rendu au congrès. Le Gouvernement lui a con- fié la mission des Indiens, dans laquelle les ministres proteMans avoiem échoué avec des fonds pour la soutenir. La maison des jésuites de Gcorgcstown nous enverra quelques-uns de ses membres. J'aurai l'avantage de vous faire Oj() ANNALES connoître dans la suite les succès que la religion espère retirer de cette entreprise. J'ai appris avec Lien de la peine les mouve- mens politiques qui agitent l'Europe : ici , nous sommes tranquilles. Ma santé est excellente, et, quoique la saison de l'été, dans laquelle nous allons entrer, mette les tempéramens à l'épreuve, je suis plein de courage et de con- fiance en la divine Providence. Je suis, etc. ANNONCE. Annales de la Littérature et des Arts, qui paroissent depuis quatre années, régulièrement tous les sept jours, par cahier de'4o pages (i). Ces Annales forment un agréable mélange de littérature^ partie en prose, partie en vers, d'une composition gra- cieuse, spirituelle, suave et d'une grande fraîcheur. Des sujets fort variés , traités avec un goût et un savoir remarquables , indiquent qu'ils viennent dune source pure et de la bonne école , qui survit heureusement au vanda- lisme, dont les flambeaux ne sont pas encore éteints. Il règne dans ces Annales une sorte de sérénité de pen- sées , qui charme l'esprit et le cœur. On en éprouve la dou- ceur jusque dans l'analyse des bons ouvrages qu'on y an- nonce , et les trois articles fort attachant, déjà publiés par M. le baron Trouvé, sur les Lettres inédites du chancelier d'Aguesseau , justifient pleinement ce que nous avançons. Ce Recueil , précieux par le choix des hommes de mérite qui y concourent, est fait pour charmer les loisirs de l'homme d'esprit , de l'homme de cabinet , qui tiennent à conserver les bonnes traditions , et à entretenir des relations tacites , avec les penseurs et les vrais littérateurs. (i) Le ptix. de l'abonnement pour Paris, est de ri fr. 5o c. ponr trois mois; de 22 fr. pour six mois, de 43 fr- pour un an. Les sous- cripteurs de la province ajoutent 1 fr. 5o c ; et ceux de l'étranger, 3 fr. par trimestre pour la poste. On s'abonne à Paris, rue des Filles-Saint-Thomas, n. 12. ANNALES EUROPEENNES* PUBLIEES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, ANCIEN OFFICIER DU GÉNIE, ETC. XVK LIVRAISON. Explication de la gravure , qui représente une Foret vierge du Brésil, dessinée et décrite par M. le comte de Clarac. Voici ce que dit la Quotidienne dans sa feuille du 11 février, au sujet de cette gra- vure : , M. de Clarac, conservateur du Musée royal, a fait depuis long-temps preuve de talent comme peintre et dessinateur ; mais l'ouvrage qu'il vient, de publier est sans contredit son chef-d'œuvre, et lui assigne le rang le plus distingué parmi les artistes de notre époque. Il a peint, pendant le séjour qu'il a fait au Brésil , une des forets vierges de ce pays si pittoresque; et le burin secondant ses inspirations , a reproduit son ta* bleau dans une magnifique gravure. Plus on la regarde et plus on veut la voir; l'œil qui ne 2. 25 3j8 ANNALES peut saisir à la fois les innombrables beautés dont elle est remplie, les découvre une à une et toujours au profit du plaisir; l'illusion est complète, on se croit transporté dans cette fo- rêt belle de sa simplicité sauvage; on la parcourt, on l'admire, on s'y plaît; et c'est bien de M. de Clarac que l'on peut dire, qu'il a pris la nature sur le fait» Notre intention ayant été d'offrir au lecteur la description originale faite par l'auteur du beau tableau , représentant cette forêt vierge, nous nous sommes à ce sujet adressés à M. le comte de Clarac , pour l'obtenir de sa part : comme elle ne nous est pas encore parvenue , nous nous bornerons à donner , en attendant , celle que nous trouvons dans la quarante-sep- tièmelivraison des Nouvelles Annales des voya- ges et de la géographie , rédigées par deux de nos plus savans géograpbes (1). Les voyageurs qui ont parcouru l'Amérique, s'accordent tous à dire, qu'il est difficile à un (1) On souscrit au bureau des Nouvelles Annales des Voyages , ( librairie de Gide fils , rue Saint-Marc-Feydeau » n. 20. ) Le prix de la souscription est 3o fr. pour Paris , 36 fr. pour les départemens et 4? fi*, pour l'étranger , par année , ou douze cahiers. EUROPÉENNES. 5jC) Européen, qui aborde pour la première fois le Nouveau-Monde , de se faire une idée de la majesté des forets dont sa surface est couverte, notamment dans les régions situées entre les tropiques. Une grande partie de notre Europe, surtout dans les contrées méridionales, est dé- pouillée de bois; les montagnes de X Attique } les sommets des Apennins , Jes coteaux de la Pmvence , les plateaux de la Castille sont nus. Quelques observateurs superficiels , qui ont négligé l'étude de la géographie physique, en ont déduit la conséquence erronée que le carac- tère des climats chauds est d'être dénués d'ar- bres; mais on oublie que l'Europe méridionale avoit un aspect bien différent lorsque les colo- nies qui la peuplèrent ou la civilisèrent, com- mencèrent à y fonder des établissemens. On oublie qu'un des effets de la civilisation est de diminuer le nombre des forets en augmentant la population. A mesure que l'homme avance sur un terrain , les forets y reculent , et J'inquiète activité des nations prive peu à peu la terre de cette parure qui , dans les pays septentrionaux, réjouit notre vue; mais dans cette même Eu- rope méridionale, où un dos caractères dislinc- tifs du paysage est d'offrir une roche pelée , si cette roche peut retenir l'eau sur sa superficie 25. 380 AKNALES couverte de terre, alors on y voit des arbres aussi verts, aussi touffus et aussi robustes que ceux que l'on admire dans le Nord. Ainsi , lorsque toutes les causes concourent , dans un pays cbaud , à la production et à la con- servation des forêts , elles doivent être d'une étendue que l'on a peine à concevoir, quand on n'a observé que celle de nos contrées septen- trionales. La partie équinoxiale du Nouveau- Monde n'a pas encore une population suffisante pour diminuer la quantité des forêts, et, d'un autre côté , la cbaleur et l'humidité y entre- tiennent une activité de végétation qui ne pour- roit pas être aisément étouffée. « Dans les zones » froides , dit M. de Humbeldt , la nature » s'engourdit périodiquement; et, comme la » fluidité est une action de la vie , les animaux , » ainsi que les plantes , à l'exception des mousses » et des autres cryptogames y restent ensevelis, » durant les mois d'hiver, dans un profond « sommeil. Sur une grande partie de la terre, » il n'a donc pu se développer que des êtres or- » ganiques capables de supporter une diminu- » tion considérable de calorique ou une longue » interruption de forces vitales. Aussi plus on » approche des tropiques, plus la variété, la » grâce des formes et le mélange des couleurs EUROPÉENNES. 3Sl » augmentent , ainsi que la jeunesse et la vi- » gueur c'ternelle de la vie organique. » Le dessein de M. de Clarac représente avec une fidélité parfaite la variété des formes qui dis- tinguent les végétaux des contrées équinoxiales; il n'est pas de botaniste qui , à l'aspect de cette estampe , ne soit en état de nommer ceux qu'il y voit figurés. Mais ce n'est pas le seul mérite de cette production : M. de Clarac a su rendre avec une vérité scrupuleuse la sauvage abon- dance de la nature des tropiques. Daniels, dans ses vîtes de l'Inde } a quelquefois eu le senti- ment de cette vérité ; mais il reste sur la lisière des forets. M. de Clarac , au contraire, nous fait pénétrer dans leur intérieur, et l'on aime a s'y enfoncer avec lui; c'est le témoignage que lui rend M. de Humboldt, qui, plus d'une fois, a visité ces forets aussi anciennes que le monde, et qui en a décrit la magnificence. « Si ma foible m voix , si mon admiration , a-t-il dit à M. de » Clarac, peut contribuer à fixer l'attention du » public sur cet ouvrage , dont la gravure a » parfaitement réussi , nommez-moi à ceux que » vous avez chargés de l'annoncer. » Après des paroles aussi formelles , tout ce que nous pourrions ajouter pour faire l'éloge du 382 ANNALES dessin de M. de Clarae seroit superflu. Bornons- nous à décrire ce qu'il représente. C'est une forêt sombre où croissent, dans toute leur vigueur , des arbres gigantesques , des sergeira, des jacaranda, des liguera, des imbaoba branca, et une infinité d'autres qu'il seroit trop long de nommer ; leurs troncs sont chargés d'une quantité de bromelia, d'epiden- drum , de grenadilles , de baubinia , de banis- teria, et de semblables végétaux parasites ou grimpans : ces derniers ont leur racine en terre et montent en serpentant autour des arbres ; parvenus à leurs cimes les plus élevées, ils y déploient leurs fleurs. Ces plantes grimpantes , portées d'un arbre à l'autre , les unissent de la manière la plus extraordinaire. On distingue, entre autres , dans ces forets épaisses , un bau- hinia, dont les tiges sarmenteuses et ligueuses croissent en arcs qui alternent et qui ont une courbure si régulière, qu'on la prendroit pour un effet de l'art. Plusieurs de ces plantes bi- zarres jettent de longs fil a mens qui pendent jusqu'à terre, où ils prennent racine et s'élèvent de nouveau , montent et descendent alternati- vement , et forment ainsi des réseaux épais et solides qui interceptent la marche du voyageur; on est obligé de les couper avec la serpe pour EUROPÉENNES. 583 pouvoir avancer. Ces filamens ligneux qui , lorsque le vent ou toute autre cause les met en mouvement, viennent frapper la tête de l'homme errant au milieu de ces solitudes, sont très-or- dinaires dans toutes les forcis du Brésil et de la zone torride. La végétation est si riche , si abon- dante dans ces climats, que chaque arbre est, pour le naturaliste, comme un jardin botanique rempli de plantes dont la plupart lui sont sou- vent inconnues. Au-dessous des grands arbres croissent des mimosa et des justicia remarquables par leurs belles fleurs, des fougères arborescentes et des roseaux taquaras , des balisiers et des bana- niers sauvages. Près des bords d'un ruisseau écumeux , on voit des potos et des caladium qui de même se plaisent dans les lieux frais et ombvagés. Ordinairement , des cocotiers aïri et des coulequins ombiliqués parent les parties les moins hautes de ces forêts, principalement dans les lieux humides. M. de Clarac , dont le tableau représente la nature dans toute sa vérité, n'a pas manqué (l'y placer ces deux arbres. On dis- tingue le premier à sa tige svelte, élancée et souple; sa cime, composée de grandes feuilles pinnées , se dessine à merveille au milieu des autres arbres, dont il diffère par le port qui lui 384 ANNALES est commun avec les palmiers, auxquels il ap- partient; son tronc est entrelacé de végétaux sarmenteux; ils forment le véritable ornement de ces forêts. « De même , a dit M. de Hum- p boldt, que, dans les climats du Nord, l'écorce » des arbres est couverte de lichens et de mousses, » de même, entre les tropiques , le cymbidium » et la vanille odorante animent le tronc des » plus grands arbres. Les plantes grimpantes » entourent leurs troncs. Des fleurs délicates » naissent des racines du théobioma , ainsi que » des fleurs épaisses et rudes du calebassier et du » chupo. Au milieu de cette abondance de fleurs » et de fruits , au milieu de cette végétation si » riche et de cette confusion de plantes grim- » pantes, le naturaliste a souvent de la peine à » reconnoître à quelle tige appartiennent les » feuilles et les fleurs. Un seul arbre, orné de » paullinia, de bignonia, et de dendrobium, » foi nie un groupe de végétaux qui, séparés les « uns des autres, couvriroient un espace consi- » dérable : les branches sans feuilles du bau- » hinia ont souvent quarante pieds de long; » quelquefois elles tombent perpendiculaire- » ment de la lime des plus grands arbres ; quel- » que fois elles sont tendues en diagonale d'un « arbre à l'autre, comme les cordages d'un EUROPÉENNES. 385 m navire; les chats-tigres y grimpent et des- » cendent avec une adresse admirable.» La scène est animée de la manière la plus pittoresque et la plus conforme à la vérité : un arbre probablement tombé en vétusté, est couché au travers du ruisseau qui répand l'humidité dans cette foret. Sur ce pont naturel passent un sau- vage et sa femme. Suivant l'usage invariable de cespeuples, l'homme ne porte à la main que ses flèches : la femme, revêtue d'une enveloppe gros- sière, tient d'un bras son enfant ; son autre main s'appuie sur un bâton; son dos est chargéd'un paquet qui renferme probablement les usten- siles peu nombreux du ménage. Cette famille est suivie d'un chien qui, dans ces pays encore grossiers, de même que dans ceux où la civilisa- tion a pénétré de temps immémorial , associe son existence à celle de l'homme. Le tableau est éclairci par des rayons du soleil qui percent obliquement a travers l'épaisseur rie la foret ; dans le fond règne une obscurité im- pénétrable. Sur le premier bloc , un sauvage a son arc tendu , et vise un coati qui se tient immobile sur le tronc d'un arbre renversé , et qui n'aperçoit ni l'ennemi dont il est menacé par derrière , ni un énorme serpent dont la tète en l'air annonce qu'il attend l'approche du 586 ANALES quadrupède pour se jetler sur lui. Les Indiens sont seuls en élat de chasser dans ces vastes soli- tudes ; sont seuls doués de la sagacité nécessaire pour s'y retrouver. Lorsque les blancs s'y ha- sardent isolément , souvent ils s'égarent ; quel- ques-uns y errent huit jours de suite ; heureux s'ils sont munis de poudre et de plomb qui les mettent en élat de tuer du gibier pour leur subsistance. D'ailleurs quiconque s'imagine- roit que, dans le fond de ces bois, on doit trouver de quoi se nourrir, seroit dans l'erreur; il se passe fréquemment plusieurs j ours sans que l'on y aperçoive une créature vivante , quoiqu'ils ren- ferment des quantités d'animaux sauvages (i). Nous sommes loin d'admettre que sous cette féconde latitude qui offre une si riche magnifi- cence végétale , où les fruits de toutes les saveurs, de toutes les formes et de tous les parfums , doivent se montrer avec profusion ; où les ha- bitans ailés des bois doivent être innombrables; où enfin tous les genres d'animaux ont pu mul- tiplier en paix et sans obstacle depuis la première heure du monde; il nous est , disons-nous , dif- ficile d'admettre que l'homme qui se nourrit du (i) Cette grasure se vend 3o francs , chez Te.xier, gra- veur , rue Saiut-Honoré , n. 348. EUROPÉENNES. 58j produit des deux règnes vivans , qu'il domine de toute la puissance de sa supériorité, puisse dans ces populeuses forets manquer d'alimens. Ce que nous avons exposé page 91 du qua- trième volume de ces Annales, sur les troupeaux de 4o et de 5o mille bœufs, de vaches et de chevaux, nourris dans les plantureux pâturages qui touchent à ces belles forets du Brésil , et page 191 du quatorzième cahier , sur les res- sources qu'on trouve dans la bonne saison , jusque vers les rivages de la mer polaire de l'Amérique , en bisons , bœufs musqués , che- vreuils, lièvres , perdrix, poissons ci oiseaux de toute espèce , autorise à croire que si la nature est autant prodigue clans ces froides contrées , il faut bien que là, où elle se montre dans toute sa force, sa majesté et sa munificence, elle soit riche dans les productions qu'elle se complaît à offrir au souverain de la terre. Y oici ce que dit encore le vieux chasseur amé- ricain de l'Ostégo , en déplorant la chute des superbes forets de ce pays : « Les pins avoient » disparu sous la hache du défricheur; un petit » bouquetde pins restoit , qu'on pouvoit comparer » à un dôme immense , dont les tronesdes érables » formoient les colonnes , leurs cimes les cha- » piteaux , et le firmament la voûte. 588 ANNALES » Le lac de l'Ostégo étoit couvert de myriades » de ces oiseaux aquatiques , qui arrivent et » voyagent avec les saisons: je vis une ourse ac- » compagnée de ses petits, des cerfs et des » daims venir boire dans ses eaux. Ce n 'étoit » partout que bois ] montagnes et créatures ; et n les sources cachées du Susque-Hannat , sor- » toient comme par enchantement de l'épaisseur » des bois, Ce spectacle étoit plein d'une sombre » et mélancolique beauté. » Lorsque arrivoit la saison des volées , on » voyoit dans ces vieilles foréls de l'Amérique , » parmi mille sortes d'oiseaux différens , une » si immense quantité de pigeons, qu'une flèche » lancée au hasard , ne pouvoit manquer de frap- » per une victime. Sur le sommet de la mon- » tagne , on les tuoit à coups de bâtons : ils for- » moient dans leurs joyeuses promenades , des » masses à obscurcir le soleil. Leur nombre im- » mense égaloit ces nuées de sauterelles qui » arrivent dans d'autres pays : on pouvoit dire » que les airs étoient dans la joie et l'allégresse. » - Ces trésors naturels fourmilloient dans les forêts de l'ancienne Europe, et de celle de la France en particulier. Les quatre sixièmes de cette magnifique parure, ont disparu dans nos contrées, et les animés chants de la nature , EUROPÉENNES. 38g s'y sont éteints avec les mille échos qui les ré- pétaient. REPONSE DU DÉPARTEMENT DES PYRÉNÉES-ORIENTALES AUX QUESTIONS FAITES PAR SON EXC. LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR, Sur les Effets résultés des déboisemens. Le sol forestier du département des Pyrénées- Orientales se composoit , il y a trente ans (1) , d'environ trente mille hectares de hois de di- verses essences. La vente de quelques forets royales, à des particuliers qui les ont exploi- tées , et les défrichemens des communes sur celles qui leur appartenoient ^ ont réduit de (i) Nous continuerons à dire que , pour un examen d'une aussi haute importance , il eût été désirable d'embrasser jus- qu'aux siècles antérieurs, au lieu d'un simple espace de trente ans , qui ne peut offrir la solution qu'on cherche. La haute chaîne des Pyrénées , dont l'influence s'étend au loin , vou- loit surtout qu'on partît de la première invasion des Car- thaginois ; car , dès cette époque , le règne de là nature a commencé à perdre en Espagne et dans les Pj renées. V 3gO ANNALES plus d'un tiers son étendue. Dans ce qui reste, on rencontre partout des espaces immenses où végètent à peine quelques arbustes rabougris qui diminuent encore la consistance des forets actuelles. Les principales essences dont elles sont formées sont le sapin et le hêtre , dans les hautes régions. Dans les plus basses , selon les positions et la qualité du terrein , on trouve , mêlés sou* vent ensemble, le chêne à gland, le merisier, le châtaignier, le chêne verd , l'alisier et le mico- coulier. Ces dernières espèces se plaisent plus particulièrement au pied des montagnes de l'ar- rondissement de Céret. Les autres couvrent , seulement vers leur sommet , celles des Albè- res , du Canigou , de Mosset , de Py el du Capzir. Quelquefois même dans l'arrondissement de Prades, elles descendent dans les vallées, et c'est là que , défendues contre la violence des vents par les monts élevés qui les entourent , elles prennent avec rapidité le plus haut degré d'accroissement et de force auquel elles puissent parvenir. Les forêts de ce département appartenoient autrefois au roi, aux seigneurs, aux communes et aux congrégations religieuses. Aujourd'hui, à l'exception de quelques foibles lambeaux que possèdent certaines communes et un petit nom- EUROPÉENNES. OQl bre de particuliers , celles qui existent fout toutes partie du domaine de l'Etat. Le manque d'observations ne permet pas de Abris - pre'ciser les changemens qu'a pu opérer la di- minution des forets dans les abris du départe- ment. On est toutefois porté à croire qu'ils sont de peu d'importance , si l'on considère qu'il est traversé par de profondes vallées et presque en- touré par une chaîne de hautes montagnes , qui exercent sur les météores une influence bien plus puissante que ne peut l'être celle des fo- rets. Son territoire, en effet, est protégé des vents du Sud par les Albères ; de ceux d'Ouest par le Can/gou , et de ceux du Nord par les Corbières. Quand on supposeroit que la crête de ces montagnes fût aujourd'hui moins cou- verte d'arbres qu'elle ne l'a été autrefois, il seroit peu raisonnable d'admettre qu'une élé- vation de quelques pieds de plus arrêtât le cours des vents ou en modérât même la violence ; mais les forêts se trouvant toutes , en général , au- dessous de leurs sommets , les déboisemens n'ont pu modifier les abris que d'une manière insen- sible, s'il étoit vrai qu'il y eût quelque chose de réel dans cette modification (1). ■ .11 . .. 1 1 ■ (1) Un séjour de six ans , fait aux P\ renées . dans le ser- ÙQ2 ANNALES Jiirières. Les eaux des rivières ont été moins abon- nante d c ^ antes depuis trente ans, quoique la même eaux. quantité de pluies ait pu tomber dans le dépar- Inondations. tement , et les inondations, au contraire, ont été beaucoup plus fortes et plus fréquentes. Lorsque des forêts bien peuplées s'élevoient sur la surface du Roussillon, elles dévoient ab- sorber une plus grande quantité de vapeurs aqueuses qui , depuis leur destruction , vont s'accumuler sur les montagnes. La fraîcbeur qu'exbalent les bois condense aussi les brouil- vice des ponts et chaussées, nous a rois à même de recon- noître de grandes chaînes montagneuses , privées aujour- d'hui de ces massifs d'arbres de soixante , de quatre-vingts et de cent pieds de hauteur , qui les couvroient jadis , chargés de remplir la mission d'abriter les pays qui vivoient sous leur heureuse influence. Mais quoique les arbres présentent , par leur masse et leur élévation, des abris incontestables , ils ont encore, par les vertus attractives dont ils sont doués , la mission visible d'exercer une grande influence sur les fluides de l'atmos- phère , pour nourrir les sources et soutenir la permanence des températures. On est donc bien fondé à croire que dans le temps où ces grandes chaînes de montagnes qui circons- crivent le Roussillon jusqu'à la mer, étoient encore complè- tement boisées , les eaux y étoient plus abondantes , la vio- lence des vents plus modérée ; les cl '' matures moins variables et le pays mieux assaini : toutes choses , dont ce fortuné pays est privé maintenant. EUROPÉENNES. 3o,3 lards sur leur feuillage , les réduit en eau et les fait tomber goutte à goutte sur la terre. A ces causes de diminution journalière s'en joi«noit ui^e autre plus déterminante. A.u mo- ment de la résolution générale des vapeurs, les forets attiroient les nuées sur leur passage et déchargeoient celles qui alloient grossir la source des torrens au sommet des montagnes. Les pluies étoiént ainsi plus divisées , mieux réparties dans chaque localité : leur chute en étoit moins violente ; le sol avoit le temps de les absorber. Il les rendoit ensuite avec une utile lenteur et selon les besoins progressifs de l'agriculture aux rivières , dont elles entretenoient l'abondance continue , et qui alimentoient , a leur tour, ces canaux nombreux sans le secours desquels la plaine du Roussillon , accoutumée à leurs bien- faits , seroit comme vouée a la stérilité (1). Mais les forets une fois détruites , des défri- chemens considérables ayant déchiré les gazons qui retenoient la terre sur les pentes rapides, la température de la plaine étant privée de son (i) Les irrigations sont aussi indispensables à la fertilité du Roussillon et à tous les pays méridionaux, que la sève Test aux arbres. Sans la fonte des neiges du mont Canigou, ce pays , où les pluies sont devenues aussi rares qu'irrégu- lières , seroit beaucoup moins fécond. 2 26 394 ANNALES humidité et de ses moyens d'attraction , tout dès-lors a changé de face. Les vapeurs atmos- phériques n'ont trouvé d'autres condensateurs que les hautes montagnes. Les nuages soulevés par les vents n'étant plus dans leur course ex- cités à s'abaisser, vont s'amonceler sur les lieux élevés 011 s'entassent aussi les neiges. Dans cet état , quelque cause supérieure provoquant leur dissolution simultanée , il en résulte ces épou- vantables inondations qui dépouillent les colli- nes de leurs couches végétales , laissent partout le roc à nu , exhaussent le lit des rivières et com- mettent des ravages incalculables dans les plai- nes qu'elles encombrent de sables et d'énormes graviers. Pendant l'espace de huit ans , le département des Pyrénées -Orienta] es a trois fois éprouvé le fléau de ces crues monstrueuses qu'on voyoit très-rarement autrefois. La grande quantité de terre que les eaux entraînoient, augmentant prodigieusement leur poids et leur volume, ren- doit leurs débordemens plus prompts et plus fu- nestes. Les défrichemens sont la principale cause de ce surcroît de calamité. Si , pour les arrêter, le Gouvernement ne provoque des mesures sé- vères et ne les rend efficaces par sa sollicitude, le mal sera bientôt sans remède , et l'agriculture EUROPÉENNES. 5q5 sera désolée tantôt par une déplorable surabon- dance d'eau , tantôt par une sécheresse opiuiàtrc dont la menace déjà la perte des réservoirs na- turels qui alimentoient les rivières dans les- quelles jusqu'ici elle avoit puise un de ses plus puissans moyens de fécondité. On remarque généralement que la neige reste Neiges. moins long-temps sur le sol qu'autrefois. Ne Leur di- ., , x , minution. peut-on pas attribuer aussi ce changement a la destruction des forets qui répandoient autour d'elles une température froide , plus conforme à celle des neiges que protégeoient également contre les rayons solaires les branches touffues des arbres? Des pelouses bien fournies contri- buoicnt en même temps à leur conservation , en donnant un passage moins libre au calorique qui s'échappe du foyer commun; mais depuis que la culture s'est emparée de presque tout le sol , qu'elle fouille presque partout les entrailles de la terre, elle a , pour ainsi dire, ouvert des milliers de petits soupiraux, conducteurs plus actifs de la chaleur que les végétaux , qui déter- minent la fonte des neiges à mesure qu'elles s'approchent de la surface du terrain ou qu'elles y sont à peine tombées. Aussi semblent-elles aujourd'hui ne résister que dans les cl i matures rigoureuses et élevées duÇanigou, où la gelée 26. 3g6 annales qui y règne toujours, ne laisse aucune issue aux émanations intérieures du globe. Grêles. Comme les orages qui produisent les grêles sont ordinairement accompagnés de tonnerres , on est conduit à présumer que dans les plaines, leur chute s'opère sur les lieux boisés où elles sont entraînées de préférence par la violence de la foudre. En Roussillon, la plaine étant en- tourée de hautes montagnes qui exercent une plus grande attraction sur le fluide électrique, celles-ci doivent nécessairement la préserver de ses atteintes ; aussi la grêle est-elle assez rare dans cette partie du département. Les proprié- taires des localités montagneuses se plaignent d'être plus souvent victimes de ce fléau destruc- teur ; la raison en est simple : les forêts qu'on a dévastées ne le détournent plus des récoltes ; et les défrichemens ayant rétréci partout le théâtre où ses fureurs étoient jadis impuis- santes, il ne peut que visiter quelquefois le terrain qu'on lui a pris, et y causer des dom- mages qui n'avoient été sentis ni même connus jusqu'alors. Glaces. Les glaces sont seulement perpétuelles sur le Canigoudont le sommet esta 1 44 l toises au-des- sus du niveau de la mer. En hiver , il est rare EUROPÉENNES. ^97 qu'elles descendent dans la plaine , ou que du moins elles y fassent un long séjour (i). Quel crues personnes croient avoir remarqué Leurs cf- -, ii • ^ fets sur la un refroidissement dans la pa